Gravées et regravées

Dans le désert

La tribu du patriarche Jacob, plus connu sous le nom d’Israël, a quitté l’Égypte et se cherche un destin. Avec quel dieu sceller une alliance ? Impossible de faire sans. Il n’y a pas d’athées à l’époque. On est croyant par défaut. Tout sceptique serait fou. Comment expliquer autrement que par les dieux l’incommensurabilité du monde et de ses phénomènes ? La science n’est qu’un ensemble de techniques, n’a produit aucune théorie. Les lois naturelles n’arriveront que bien des siècles plus tard.

Moïse s’est fait le prophète de יהוה ou Yahvé, le théonyme du Dieu unique. Il monte sur le Sinaï où il reçoit de Dieu les Tables de la Loi, gravées de dix commandements, ce qui prend quarante jours. Entretemps la tribu a perdu patience et s’est laissée tenter par l’idolâtrie de divinités mineures. Moïse est furieux et jette les Tables qui se brisent. Mais son éclat et sa réputation mettent fin aux tergiversations. Une nouvelle alliance est conclue. Moïse regrave les Tables (deux versions: dans l’une c’est Dieu qui regrave).

Inspiration divine

La religion issue de ce pacte fera perdurer une cohésion communautaire étonnante, l’une des plus fortes de l’Histoire, qui résistera à la diaspora. Aujourd’hui on hésite à sourire devant l’affaire des tables. L’omerta du sacré étouffe la réflexion. Un dieu qui met autant de temps à graver qu’un humain ordinaire ? L’humain qui refait l’exercice fidèlement ? Quelle importance à vrai dire que Moïse se soit substitué à Dieu ? Sociologiquement il n’y en a aucune. C’est la gravure dans les têtes qui est effective. Moïse a été remarquablement inspiré puisque les commandements ont consolidé son cercle pour des millénaires. Une inspiration divine, assurément.

Inspiration et charisme qui semblent hors de portée de nos dirigeants aujourd’hui. Les dieux sont morts. Le pouvoir est descendu dans les lois naturelles. L’humain ordinaire, enfant du même naturel, peut récupérer ce pouvoir sans intermédiaire. Plus besoin de Prométhée. Pas de centralisation du pouvoir, pas de sanction s’il est mal utilisé. Les cercles se relâchent et s’estompent. Peuvent-ils encore tenir sur des fables comme celle de Moïse ? Pas vraiment. Ils perdurent parce que les règles traditionnelles ont montré leur avantages. Les israélites sont devenus propriétaires des commandements et non plus simples destinataires.

Mais les règles n’ont pas toutes des effets aussi positifs et durables. Beaucoup de cercles sont indistincts, évanescents, effacés sans remords ou mélancolie. Est-il possible de chercher dans les règles utilisées par un cercle des indices de sa destinée ? Bien pratique si vous envisagez une carrière de prophète ou d’influenceur sur les réseaux contemporains, n’est-ce pas ?

La trousse de règles

Les règles d’un cercle sont positives ou négatives, faibles à fortes. Elles pourraient être classées grossièrement en 4 catégories : ‘Tu peux’, ‘Tu dois’, ‘Tu ne peux pas’, ‘Tu ne dois pas’. Il est important en effet de ne pas confondre les cercles nés de règles positives avec ceux nés de règles négatives. Prenons l’exemple d’un cercle de consommateurs de drogue. Dans une tribu buvant de l’ayahuasca, la pratique est traditionnelle, encadrée. C’est un outil de purification utilisé lors de rituels de guérison sacrés. Le cercle est positif. En France la majorité des drogues sont interdites. Les consommateurs sont cooptés par le caractère anticonformiste de la pratique. C’est un cercle négatif, la première prise étant un rite initiatique à dire “non” à l’interdit. On entre dans le cercle en rejetant la règle forte ‘Tu ne dois pas’ consommer plutôt qu’en adoptant la règle positive ‘Je peux’ comme dans la consommation rituelle d’ayahuasca.

Identifier la règle intégratrice est une étape essentielle. En se trompant, on se met à chercher une prédisposition à consommer à l’origine du cercle, et donc des facteurs psychologiques ou génétiques favorisants. Or ceux-ci interviennent surtout dans le rapport à la consommation, peu dans l’intégration au cercle. On ne comprendra pas comment celui-ci fonctionne, puisqu’il comprend plusieurs profils, y compris des vendeurs non-consommateurs. Tous sont rassemblés par le rejet d’un ‘Tu ne dois pas’.

Quel type de règle domine ?

La catégorie de règle dominante pour un cercle détermine son recrutement et sa tenue. La règle positive faible ‘Tu peux’ propose un recrutement largement ouvert, non forcé. La tenue du cercle est lâche ; il peut disparaître rapidement. La règle forte ‘Tu dois’ caractérise un cercle “aspirateur”, enclin au prosélytisme, voire à imposer l’intégration, comme y ont été enclines les religions dominantes. Ce cercle est solide et de très bonne tenue dans le temps.

La règle négative ‘Tu ne peux pas’ est une incitation faible et produit un cercle aux limites indistinctes, plutôt catégorie d’opinion que groupe social. Un militantisme mieux dessiné peut se former selon l’importance du sujet concerné par la règle. Mais sa durée reste très dépendante de l’actualité. Enfin la règle négative forte ‘Tu ne dois pas’ produit le cercle le plus rigide mais aussi le plus cassant. Les interdictions produisent les rébellions les plus affirmées.

L’impressionnante durée de vie des cercles religieux provient de l’association de règles fortes à la fois positives et négatives. Les dix commandements sont un savant mélange de ‘Tu dois’ et ‘Tu ne dois pas’. La conscience sociale du croyant est très encadrée, assurée, confortée par l’idée qu’elle se perpétuera. Les affres du présent ne sont que des incidents. C’est un cercle où il ne peut rien arriver de grave et définitif. La communauté sera toujours à nos côtés, auréolée d’éternité.

Règles propagandistes

Le caractère fort ou faible des règles est plus déterminant que le positif ou négatif. L’opposition fort/faible est franche tandis que le positif/négatif cache bien des manipulations et propagandes. Fort et faible se renvoient l’un à l’autre. Positif et négatif se dissimulent l’un à l’autre. Par exemple le commandement négatif ‘Tu ne voleras point’ dissimule la règle positive ‘Tu peux posséder quelque chose que l’autre n’aura pas’. Le commandement paré d’universalité divine cache en fait un choix de société. D’autres dieux ayant pris voix humaine proposent d’autres choix. Jésus de Nazareth, le Fils, sera en opposition avec son Père. « Vous ne posséderez rien », dit-il en encourageant l’homme riche à distribuer tous ses biens.

Sans en avoir l’air, le commandement ‘Tu ne voleras point’ a tranché entre le fondement communiste ou capitaliste de la société tribale israélienne. La règle de propriété, positive, est affirmée par la règle négative plus radicale à propos du vol. Les règles négatives servent généralement à consolider une règle positive hésitante. C’est très bien de respecter la vie humaine, mais nous avons tous en tête quelques personnages dont la disparition éclaircirait l’atmosphère sociale ; le ‘Tu ne tueras point’ barre la route à nos tentations. C’est très bien de posséder un objet, parce qu’on l’a fabriqué soi-même et qu’il renforce ainsi notre identité individuelle ; mais nous sommes tentés par des objets plus réussis encore ; le ‘Tu ne voleras point’ vient… à point.

Métaphores du ‘oui’ continu et du ‘non’ discontinu

Le ‘oui’ du positif est comme une ligne continue de postures face à une décision particulière. Elle va du oui peu motivé au oui enthousiaste. Plus il y a d’individus sur la ligne plus elle paraît continue. C’est le ‘non’ du négatif qui la tranche, qui crée les discontinuités sur la ligne, qui structure la société. Le ‘oui’ symbolise la vague du désir général, de la crête au creux. Le ‘non’ est la digue qui brise la vague avant qu’elle engloutisse des valeurs importantes, et la fait refluer. Le ‘oui’ est potentiellement dangereux parce qu’il n’a pas de limites. Le ‘non’ les pose.

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