Comment faire progresser sa pensée ?

Si les oeuvres d’auteur font progresser la pensée, c’est le débat qui organise et élève sa complexité. J’ai rencontré trois supports du débat philosophique : les livres collégiaux, les magazines (Philosophie Magazine et Sciences Humaines) et les podcasts (de France Culture). Qu’apportent ces supports et lesquels faudrait-il préférer, pour refermer un peu le robinet de la douche d’information qui empêche presque notre esprit de respirer ?

Une remarque sur ce qui stimule notre pensée. Ses propulseurs externes appartiennent à deux catégories quasi opposées : 1) Les rares éclairs de génie chez les auteurs avec lesquels vous êtes globalement d’accord. 2) Les multiples erreurs faites par ceux avec lesquels vous n’êtes pas d’accord, et que vous vous empressez de rectifier.

La 2è catégorie est beaucoup plus efficace. Le débat parvient souvent à créer un nuage d’erreurs très dense, la meilleure des atmosphères pour cerner la vérité. Votre propre pensée se précise, se consolide, place toutes les erreurs sur un tableau comme le ferait un enquêteur en train d’afficher côte à côte les indices recueillis pour un crime. La solution est là, sous vos yeux. Elle resterait à l’état d’hypothèse sans les erreurs. Mais celles-ci forment les perles d’un collier à son cou. Elle rutile.

Les livres collégiaux sont le support incontournable si vous êtes spécialiste du sujet traité. Eux seuls atteignent un niveau de détail convainquant et ne peuvent être accusés de propagande du “sachant” sur le profane. Malheureusement ces livres sont rares en français, car ils concernent un public réduit. Ils sont le produit de colloques et d’éditorialistes qui travaillent presque toujours directement en anglais, d’autant que ce sont les utilitaristes anglo-saxons qui ont le mieux rationalisé la synthèse des connaissances. On trouve davantage de poésie, de bifurcations aventureuses, et aussi de langage abscons chez les Français, ce qui peut être une qualité ou une tare selon le domaine traversé. Si vous avez des ambitions, mettez-vous impérativement à l’anglais.

Et la presse ? Les vulgarisateurs ne sont-ils pas plus indiqués pour éveiller la pensée quand vous êtes moins qualifié ? J’ai préféré les podcasts de France Culture, qui diversifient leurs erreurs, aux rédactions des magazines, qui font toujours les mêmes. Le gauchisme prononcé de Philosophie Magazine et Sciences Humaines m’a servi efficacement à dégauchir ma pensée. Mais c’est devenu lassant. L’erreur répétée devient stérile et mes commentaires commençaient à se ressembler. Ce n’est jamais arrivé avec les podcasts d’Alain Finkielkraut, centriste indéboulonnable, ni ceux d’Adèle Van Reeth puis Géraldine Mulhmann, gauchistes nuancées. J’ai profité des nombreux éclairs de génie de Finkielkraut, avec lequel j’étais souvent d’accord, mais davantage encore des erreurs de Reeth et Mulhmann, très professionnelles pour les exposer. J’ai admiré Finkielkraut, excellent médiateur jamais inquiet de ce qu’allaient dire ses invités, autant que j’ai ri de Reeth et Mulhmann, quand elles tentaient de ramener les leurs dans le droit chemin de gauche.

Vous aussi, enrichissez-vous en écoutant ce qui vous apparaît comme des erreurs… tant qu’elles sont intelligentes, et surtout que vos propres fondations sont cohérentes. La philosophie est la musculation de l’Observateur, ce censeur de l’esprit qui observe sa propre manière de réfléchir, qui traque les habitudes pour s’en évader, qui dessine notre destin sans en faire une image vraiment claire. Il est étouffant, cet Observateur, à chercher un sens à ce qui n’en a pas, à contrarier nos instincts, déclarer certains délices coupables. Mais sans lui… Aïe ! Le meilleur indice du vieillissement n’est pas l’âge mais l’étiolement de cet Observateur, laissant le champ libre à une somme d’habitudes, une bête de somme qui avance aveuglément, qui descend la pente, quittant le sommet de son humanité.

Quand je discute avec mes petits-enfants, ils me demandent comment je sais qu’il existe un Observateur dans la tête. « Il existe une preuve évidente. » leur dis-je, « Quand il y a un Observateur, celui-ci commande à un doigt de gratter le crâne dès qu’une question difficile occupe le reste de l’esprit. L’Observateur espère ainsi faire discrètement un trou et pouvoir enfin sortir. Il s’ennuie à l’intérieur, au milieu de pensées qui tournent perpétuellement en chantant la même petite chanson… »

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