Abstract: Un dialogue a besoin de blancs. Blague sexiste à l’entrée, la conversation peut déraper. Appliquons quelques pansements.
Blague et réalité sexistes
Les femmes, perpétuellement connectées à une myriade de sujets et d’inspirations, ne connaissent pas la conversation avec blancs. Les anthropologues ont ainsi la certitude que le bâillon est une invention masculine, qui a permis à la moitié muette de l’espèce de s’exprimer à son tour. N’ayant pas encore réussi à rattraper son retard, des millénaires plus tard, le mâle termine plus vite sa conversation. Avec un drapeau blanc…
L’espace de travail conscient est monotâche. Il peut switcher rapidement entre plusieurs sujets d’attention mais pas les traiter simultanément. La femme montre généralement une meilleure rapidité de switch, ce qui la rend plus attentive à la totalité des choses qui l’environnent. L’homme, qui en est moins capable, se retrouve par contre en train d’approfondir davantage chacun des sujets.
Fin du sexisme
Chez l’homme comme chez la femme, cependant, la réflexion sur un sujet demande de s’extraire de son actualité. Quand le sujet est continuellement mis à jour, la conscience ne peut pas le considérer. Elle continue d’engranger des informations à son sujet. Si elle doit y réagir elle le fait avec ses routines existantes. Beaucoup de conversations sont ainsi dirigées par des habitudes. Aucune observation intérieure ne vient réellement se saisir de leur contenu, et elles ne laissent guère de traces en mémoire.
Un vrai dialogue se tient quand chaque interlocuteur prend le temps de réfléchir aux débouchés des phrases et pas seulement à leur signification. Elles sont intéressantes pour leurs perspectives. D’ailleurs quand elles ont tout dit, tout cerné de leur aboutissement, elles nous lassent vite. La conversation s’arrête. Ce qui la ranime et l’entretient est un point d’interrogation à la fin de chaque phrase, même quand il n’est pas notifié.
Piégé dans son temps propre
L’interrogation est l’âme de la conversation. Mais pour exister elle doit intercaler un temps de réponse systématique. Trop d’interrogations comme trop de réponses enchaînées, tue la conversation. Dans point d’interrogation il y a “point”. Le blanc est le liant indispensable pour structurer un dialogue.
Certes les blancs peuvent être gênants. En premier lieu parce que chaque conscience évolue dans son temps propre. Quand l’une avance deux fois plus vite que l’autre, la première s’ennuie. Nous avons besoin de blancs mais d’une longueur adaptée au sujet et à notre vivacité consciente. Il nous faut tout une gamme de pansements immaculés pour recouvrir les vides d’un dialogue, selon leur profondeur. Ils ont une caractéristique particulière : ils ne sont jamais stériles…
Les pansements du blanc
Différentes catégories de pansements répondent à des blancs différents dans un dialogue. La première utilisée dans l’enfance est le pansement langagier. Terme inconnu ou nécessitant un accord des interlocuteurs ? Ce type de pansement s’applique à deux mais il est étonnant de voir comment les enfants comme les adultes l’appliquent fréquemment seuls, voire n’en mettent pas. Il manque un mot dans la phrase ? C’est comme une voyelle dans un mot. Le sens global n’en souffre pas forcément. La répétition de ce “manque”, dans d’autres circonstances, finira par préciser la signification du mot. La répétition d’absences finit par créer une présence.
Le pansement de pouvoir est un autre type important. Il s’applique sur les blancs où le rapport de force entre interlocuteurs a subi une transition. Il permet de décider si cette évolution est acceptable ou non. Sans ces blancs, l’un des interlocuteurs a parfois totalement abandonné son pouvoir à la fin du dialogue. Les pauses permettent d’en prendre conscience. L’autre se moque-t-il de moi ? Comprend-il ce que je lui raconte ? Cherche-t-il à me suborner ? Le pansement de pouvoir permet de rétablir un équilibre. Il modifie la teneur de la phrase suivante, qui sinon resterait emprisonnée dans un dialogue sur lequel on a perdu toute propriété.
Le blanc fait maladif
J’ai dit qu’une conscience évoluant dans un temps plus accéléré que l’autre s’ennuie. Le doit-elle ? Ne peut-elle pas mettre ces blancs trop longs à profit ? Si, bien sûr, mais cela dépend de l’intérêt qu’elle trouve à cette conversation. Si sa teneur est peu stimulante, les blancs ne servent à rien et ne sont pas assez longs pour entreprendre autre chose. L’ennui devient mortel. Si par contre l’interlocuteur est lent mais passionnant, les blancs sont précieux pour digérer les implications de ses phrases. Il n’existe aucun vide.
L’ennui est la cause de la mauvaise réputation du blanc. Si l’autre ne dit rien c’est que je ne l’intéresse pas. Le malaise du blanc dans la conversation concerne les timides, ceux qui ont une opinion peu assurée d’eux-mêmes. Il concerne aussi les anxieux, inquiets de se retrouver seuls avec des points d’interrogations. D’horribles choses en naissent aussitôt. Il concerne enfin les névrosés, qui vivent avec les horreurs permanentes au fond d’eux-mêmes. Il faut en permanence nager à la surface, partager une joie continuelle avec les autres pour ne pas se faire aspirer.
Renouer ou suivre le noeud
Le malaise du blanc concerne beaucoup de monde, finalement. C’est pour cela qu’il déclenche automatiquement une phrase dès qu’il se dessine. La plupart d’entre nous ont une grande variété de pansements génériques à leur disposition, suffisante pour qu’ils n’aient pas l’air de pansements. Si vous n’avez qu’un avis sur la météo à donner, le vide est mal recouvert. Parlez plutôt de la famille. Les orages familiaux sont plus passionnants. Tout le monde les subit et s’y intéresse. Chacun oppose au blanc son propre noir.
Le blanc est pourtant indispensable pour qu’un dialogue ne soit pas deux monologues entrelacés. Certes plus les interlocuteurs se connaissent moins ces blancs sont nécessaires. Mais justement ! Rétablir les blancs, n’est-ce pas l’occasion pour l’un d’être autre chose que ce que l’autre attend ? De renouer un dialogue au lieu de simplement suivre le noeud ?
Le multilogue
Les blancs pourraient sembler moins nécessaires dans le multilogue, la conversation à plusieurs. Vous n’êtes pas systématiquement le répondeur et avez tout loisir de réfléchir pendant la rotation des parleurs. Mais s’agit-il vraiment de blancs ? Ou au contraire tellement d’informations s’additionnent-elles que vous en avez certainement perdu une partie ?
Les blancs ne sont pas moins utiles. Ils sont en réalité impossibles. Entre individualités marquées ils n’ont même plus le temps de s’ébaucher. Chacun coupe les autres alors que leurs phrases sont à peine terminées. Tout un instinct de conversation s’est développé pour repérer à l’avance les fins de phrase et les pauses. J’en ai d’autant plus conscience que mon propre instinct est très mauvais. Et je regarde, désespéré, les meilleurs chasseurs capturer agilement ces précieuses petites pauses, revenant bredouille de chaque réunion d’envergure.
Le blanc découpé en trop de cases devient un point noir
La disparition des blancs dans le multilogue fait que si celui-ci gagne du temps pour des sujets déjà connus, il est moins productif que le dialogue pour les approfondir. L’intérêt du multilogue s’effondre à mesure que le nombre de participants augmente. Le temps d’intervention se rétrécit puis disparaît. Pas plus d’interaction qu’avec un film. Le film a de faibles capacités conversationnelles. Mais le peu qu’il dialogue avec nous, il le fait par l’intermédiaire d’un blanc, qui est son générique.
Cet article fait de même. Il n’a autre moyen de dialoguer avec vous qu’un blanc : la case du commentaire…
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