Cosmopolitisme

La géopolitique est la salle d’escrime opposant les nations. Le cosmopolite est sur les gradins, spectateur, applaudit les beaux mouvements et siffle les mauvais joueurs, dont l’origine nationale ne compte pas. Seules importent les règles de l’art. Le gradin est un rang de plus dans son échelle des cercles sociaux. Il est bien clairsemé, se dit le cosmopolite en regardant autour de lui. Plus loin il aperçoit une autre salle, celle de la grande lutte entre les espèces. Là les gradins sont bondés d’écologistes protestant dès qu’un animal ou une plante prend un mauvais coup. Le cosmopolite soupire sur son banc désert. Peut-être aurait-il du emporter son cactus en pot ? Quelle belle discussion épineuse il aurait pu avoir avec lui sur l’avenir de cette foutue bande de primates moins évolués que leurs IAs…

Frontières

Les frontières des nations sont un bon endroit pour percevoir la différence étrange existant entre les deux faces d’une limite qui semble pourtant virtuelle. Cette limite, il n’y a parfois qu’un poteau pour la matérialiser. Sa porosité s’apprécie avec les constructions placées sur les routes par les institutions, du simple panneau au poste-frontière fortifié. D’un côté je suis dans mon identité citoyenne, rassurante. De l’autre je débouche dans un cercle non propriétaire, qui n’est pas seulement une nation étrangère mais plus largement le reste de la planète, l’extra-national. Je n’ose imaginer ce que ressentent les astronautes en passant la stratosphère pour arriver dans l’extra-terrestre. Je n’aurais le même enthousiasme débridé qu’en conjecturant, comme eux, qu’il est inhabité. Ce nouvel espace m’est donc offert. Sans doute serais-je plus frileux en imaginant débarquer dans une assemblée d’êtres à tentacules, pédoncules et opercules, sans savoir lequel est conçu pour communiquer et lequel pour dévorer. Or c’est un peu ça, le passage d’une frontière, si l’on ignore ce qu’il y a de l’autre côté. Des étrangers l’habitent. De leurs opercules sortent un langage bizarre. Mais ouf ! ils ont dix doigts eux aussi. Ma solidarité s’éveille.

Le cosmopolitisme n’est pas la levée des barrières mais leur dépassement. On peut traverser physiquement ou psychiquement sans oublier qu’elles sont là. Dans une fédération de nations, le maintien symbolique des barrières frontalières n’est pas inutile. Comme à l’entrée du village ou de la maison d’hôtes le voyageur sait qu’il franchit un seuil. Il est mis en éveil. Des ajustement s’imposent en matière de langue, manière de conduire, fuseau horaire, croyances. Les règles ont changé en passant d’un cercle à l’autre, parfois subtilement, mais peut-être avons-nous pénétré un milieu subtil qui en tient compte. C’est ainsi que le cosmopolitain se transforme partout en métropolitain.

Le milieu caméléon

Le cosmopolitisme n’est pas l’idée de fusionner tous les pays en une sorte de vaste cité planétaire pour citoyens égaux et semblables. Pas du tout. C’est au contraire avoir une conscience aiguë des différences, la connaissance des milieux qu’elles délimitent, et respecter les frontières. Le cosmopolitain authentique entend une petite sonnette d’alarme intérieure quand il passe d’un pays à l’autre. « N’oublie pas qu’ici ça fonctionne autrement. Ne regarde plus les gens dans les yeux, c’est mal poli. Laisse l’hôte parler en premier, etc » Le cosmopolitain diffère du métropolitain en n’exportant pas ses règles chez l’autre comme si elles étaient universelles.

Pour devenir citoyen du Monde je dois construire un cercle planétaire par dessus les nationaux, sans occulter ceux-ci le moins du monde. Comme les règles locales sont volontiers contradictoires, j’ai besoin d’un espace supérieur où organiser les antagonismes, un milieu caméléon. J’y retrouve ceux qui se préoccupent de ces sujets, pour échanger des références et des protocoles. Niveau homogène par dessus la diversité et l’incompatibilité des cultures, doté d’une philosophie spécifique. Le tourisme n’est qu’une initiation, à approfondir par des connaissances plus intimes sur les populations locales.

Un côté dépréciateur est attaché à ce mot, “touriste”, dans presque tous les pays. Il vient de ces voyageurs ne possédant qu’une culture et les autres sont des folklores. Ils sont des bulles de cette singularité culturelle, transplantées dans des hôtels et périples organisés spécialement pour eux, conformes à une norme internationale. Nous parlons bien là d’un réseau planétaire mais pas du cercle cosmopolite, car il n’y a pas d’intrication aux cercles nationaux. Ceux-ci fonctionnent à côté, dans une indifférence polie.

Pour faire cercle et signifier son appartenance, le cosmopolitain vit comme les locaux et va jusqu’à s’habiller comme eux. Ce qui ne veut pas dire porter une djellaba ou des tongs si l’on est chez soi en costume et souliers vernis. Cela c’est le propre de l’ethnographe, ou du “transfuge de classe”. Le cosmopolitain n’est pas contraint à une transplantation suspecte dans des cercles éloignés des siens. Il épouse, à l’étranger, son milieu social le plus habituel.

La création d’un cercle mondial par les cosmopolitains, et le regard qu’il porte sur les cercles nationaux, ne menace ceux-ci en rien. Aucune prise de pouvoir tant que les nations n’ont pas transféré une part d’autorité à ce nouveau cercle. Par défaut il est seulement promesse de gestion planétaire. Mais il ne conteste pas en lui-même les spécificités régionales. Il est surimposé. Sa réputation se dégrade quand notre esprit ne lui accorde pas l’indépendance qu’il mérite. C’est le cas du touriste justement, qui colonise les endroits visités avec ses règles. Les locaux se défendent en exploitant sa bourse. L’esprit économique est la seule conscience universelle traversant les frontières. Sa mondialisation est actée. Le tourisme est un flux économique et non un cercle cosmopolite.

Tourist-état

Voyons le tourisme comme un hameçonnage pour devenir un jour cosmopolitain. Le voyageur régulier tend à s’intéresser de plus près aux cultures qu’il traverse. Le handicap majeur du touriste est de quitter trop tard ses pénates. L’identité adulte ne change pas aisément ses règles. Elle juge et critique avec son regard établi. La meilleure école du cosmopolitisme est d’avoir vécu jeune à l’étranger ou fait son voyage initiatique dès l’adolescence. Le cercle planétaire se met très tôt en place. Il chapeautera le reste du societarium1représentation mentale hiérarchique de la société personnel, où qu’il se construise par la suite.

Ainsi, pour favoriser une paix planétaire, est-il bon d’encourager les jeunes, particulièrement les futurs dirigeants, mais tous les autres également, à parcourir le monde et y faire des séjours immersifs, sur le modèle des missions humanitaires rituelles chez les anglo-saxons. Si la pratique se généralisait, nous n’aurions sans doute déjà plus de guerres. À défaut le seul ambassadeur international reste… l’économie et ses règles universelles.

C’est bien le terme “ambassade” qu’il faut employer et non “mission” qui est inadéquat. Le second renvoie à un objectif d’évangélisation. Même accolée à “humanitaire”, la mission évoque un état de misère physique ou spirituelle chez les populations visées. Le jugement de trop. L’occidental débarque avec des valeurs supérieures. Le sont-elles ? C’est le cas pour certaines —il est un modèle d’individualisme et d’organisation—, pas pour d’autres —il rencontre une solidarité plus forte et moins institutionnalisée que chez lui.

Droit-de-l’hommisme

Ces valeurs occidentales sont gangrenées par les débordements wokistes. Parées d’universalité et assenées péremptoirement, sans discussion possible. Le droit-de-l’hommisme n’est pas une philosophie qui s’exporte pour séduire, mais une religion militante hérissée de ses inquisiteurs, attentifs à la moindre entorse, plaçant sur le bucher médiatique tout contrevenant. Les barrières culturelles sont franchies comme si elles n’existaient pas, autant que les fossés temporels sont franchis dans leurs pays d’origine. Les occidentaux font le procès de leur propre histoire comme si leurs aïeux n’étaient pas différents d’eux. Les oeuvres sont réécrites, les noms changés. La barrière des siècles n’arrête pas la censure contemporaine, comme aux pires époques obscurantistes. C’est ce grand élagage de leur identité culturelle que les occidentaux voudraient exporter. Est-il surprenant que ce nihilisme cosmopolite ait des relents nauséabonds pour le reste du monde ?

D’où vient le fait que les occidentaux contreviennent aux principes du cosmopolitisme, qu’ils connaissent pourtant parfaitement bien ? Parmi toutes les raisons possibles, j’en vois deux dominantes. Lorsque nous accédons au cercle cosmopolite, seule une gestion bien précise et informée semble en mesure de coordonner les sommets de pouvoir hautains que sont les élites nationales. En quelque sorte il faut avoir son brevet de pilote d’hélicoptère, aller discuter avec des alpinistes habiles et méfiants perchés sur leur sommet, au milieu des méchantes bourrasques de haute altitude. Qualités requises : master d’économie, parler plusieurs langues, machiavélisme politique. Un milieu plutôt élitiste, n’est-ce pas ? La conscience d’appartenir à la même espèce ne suffit pas.

À cette éducation sophistiquée l’occidental ajoute la nécessité d’idéaux incorruptibles. Il ne les voit que dans sa propre culture. N’est-il pas déjà habitué, avec sa démocratie, à gérer impartialement d’innombrables litiges ? Quel autre système serait capable d’en faire autant ? Il y a un amalgame dans l’esprit occidental entre l’idée de démocratie et celle de planétarisation. Parce qu’il ne raisonne pas verticalement en termes de cercles sociaux, mais horizontalement en termes de concurrence entre régimes incompatibles. Il lui semble impossible de faire voisiner féodalismes, autocraties et démocraties participatives. L’anarchisme exerce une grande attraction sur l’intellectuel de gauche car il éradique les cercles et gomme tous les autres régimes. Cet aplatissement du Societarium chez l’occidental, avec la négation des cercles traditionnels, est la première grande erreur. Elle fait apparaître son désir d’expansion démocratique ou anarchique comme totalitaire.

La deuxième raison est la culpabilité coloniale, source d’une faute de jugement fatale. Beaucoup d’intellectuels occidentaux sont persuadés que le préjudice colonial ne peut être contrebalancé que par une pensée décoloniale activiste. Une belle attitude pour racheter la mauvaise. Une indemnisation sous forme de capital de bonne conscience, pour effacer la dette. Aucune autre culture que l’occidentale n’a procédé avec autant d’enthousiasme à la crucifixion de ses aïeux. À vrai dire aucune autre ne fait ça. Les occidentaux qui imaginaient renforcer leur image cosmopolite avec cette réécriture l’ont plutôt dépréciée. On ne crache pas sur ses ascendants, c’est cela la valeur la plus universelle parmi toutes les cultures.

La pensée décoloniale est-elle neutre ? Elle brocarde toute idée de domination. Prosélytisme rénové et propagé par une nouvelle génération de missionnaires. Les peuplades à éduquer reçoivent la Bible 2.0 du colonisateur. Sur la page de garde, “Soumettez-vous!” a été remplacé par “Indignez-vous!”. Des ordres, encore des ordres. Ces missionnaires ne finissent jamais d’en donner.

Une oeuvre inachevée

Un cercle cosmopolite réellement doté de pouvoir a failli émerger au siècle dernier après la chute du rideau de fer. C’est l’ONU. En équilibre sur le sommet des hiérarchies nationales, épaulé par la mondialisation de l’économie et une petite force militaire, elle s’est finalement effondrée du côté de l’Occident, pourtant son meilleur support au départ. Est-ce que j’exagère ? Les coups de boutoirs contre l’organisation planétaire ne sont-ils pas venus des autocraties ? Il faut raisonner autrement en théorie des Cercles Sociaux. Le cercle le plus haut ne tient que si les sous-jacents ont un volontarisme coordonné pour le supporter. Ce qui suppose entre eux un conflit équilibré. Or les dirigeants démocrates sont essorés de leur pouvoir face aux autocrates. Les régimes représentatifs sont liquéfiés. Le transfert d’autorité n’existe plus. À la table du Monde voisinent des ours bien calés dans leurs sièges et des gringalets juchés précairement au bord du leur, se dépêchant de lire un discours qu’ils n’auront pas l’occasion de répéter. Leurs poches pleines de billets n’achèteront aucune prolongation. Les ours les regardent avec commisération. Est-ce avec ces prédateurs et ces proies côte à côte que nous pourrions établir un cercle ultime pour l’Humanité ?

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