Géométrie, le propre de l’humain ?

Abstract: Il n’existe pas de capacités mentales propres à l’humain pour la raison suivante : les graphes neuraux sont un système de traitement de l’information qui repère des régularités dans les signaux qui leur sont présentés. Tous types de régularités sont traités, mais ces représentations ne persistent que si elles ont une utilité dans les relations avec l’environnement, congénères inclus. Il ne faut donc pas chercher les capacités mentales particulières de l’Homme dans la structure de son cerveau mais dans son organisation sociale.

Chouchou déchu

Stanislas Dehaene publie ‘Le rectangle de Lascaux’, suite d’une longue liste de livres consolateurs pour l’Homme, qui s’est vu déchu au fil du temps de ses qualités exclusives, du titre de “Chouchou de Dieu”, et de l’idée d’une Nature à son service. Dehaene lui voit encore un monopole, celui de la pensée géométrique, c’est-à-dire de développer des abstractions à partir des formes. Cette capacité aurait même précédé le langage —mais la géométrie n’est-elle pas un langage comme les autres, celui de la mise en forme des régularités visuelles, comme le langage locutoire est la mise en forme des régularités auditives ?

Poussé hors de son piédestal, l’Homme s’est scindé en trois groupes : ceux qui veulent y remonter, ceux qui se classent comme animaux parmi d’autres, et ceux qui n’ont jamais fait attention au piédestal de toute façon.

Le livre de Dehaene s’adresse donc au premier groupe, que j’appellerai les suprémacistes. Le deuxième groupe forme les antispécistes, dans les pas de Peter Singer. Et je vais vous donner ici la philosophie du dernier groupe, les équilibristes, dont je fais partie.

Aplatir les différences ?

Positionner cette philosophie consiste d’abord à chercher les erreurs dans les deux autres. Celle des antispécistes est le platisme. Toutes les espèces sont étalées sur le même plan de travail, et parmi elles tous les individus sont au même niveau. Ils ont des organes identiques, des intelligences comparables, ressentent les choses de manière similaire. Une grande nappe d’égalitarisme vient recouvrir le plan de travail. Un droit-de-l’homisme devenu un droit-de-l’animalisme, incluant tout ce qui bouge.

Certes les antispécistes ont conscience que certaines espèces sont plus complexes que d’autres. Mais pour eux c’est un critère accessoire, n’entrant pas en ligne de compte dans l’appréciation du statut individuel et de ses droits. Que la souffrance soit humaine ou animale c’est pareillement un absolu inacceptable. Même les plantes sont concernées. Pour concrétiser la souffrance d’une forêt on lui prête une âme. Retour d’un dualisme corps/esprit. Mais alors la souffrance d’une fourmi enfermée dans une boîte serait-elle aussi grave que celle d’un humain en prison ? Peu d’antispécistes iraient sans doute jusque là. Ils font plutôt des analogies d’organes : si l’animal a un cerveau il doit éprouver une souffrance comme la nôtre.

Le Neurone Martyr

Cette assimilation a-t-elle le moindre fondement ? Aucun. Même lorsque des aires cérébrales semblent avoir les mêmes fonctions, nous savons au contraire qu’elles ne produisent pas les mêmes impressions. Le cerveau d’un psychopathe est anatomiquement semblable à un autre, pourtant il ne ressent pas du tout les émotions comme ses congénères. Et en cas d’absence de cerveau, chez les animaux les plus simples ? Leur système nerveux codifie manifestement des états de peur ou de douleur, d’après leur comportement. Dans ce cas, à partir de combien de neurones associés peut-on parler de souffrance ? Un seul suffit-il pour mettre la bestiole sur le plan de travail avec les autres, dans le grand ensemble de l’animalité désespérée ?

Probablement l’être qui serait doté d’un seul neurone pour symboliser la souffrance serait-il le pire martyr de toute l’histoire du vivant. Selon que ce neurone est allumé ou pas, il est douleur absolue ou n’est pas. Il n’a pas d’autre existence mentale possible que celle du martyr intégral. Mais ce Jésus ultime n’aurait pas grande parabole à nous servir avant de monter sur la Croix, aussi peu connecté à d’autres. Les cerveaux développés fonctionnent différemment, peuvent être envahis de souffrance mais pas que. C’est cela en réalité qui interdit toute assimilation entre les espèces, aussi bien qu’entre les individus d’une espèce, et jusqu’au même individu à différents âges de sa vie.

Antispéciste ou suprémaciste ?

Résumons : plus le cerveau est complexe plus il est erroné de prétendre que la même configuration anatomique va produire la même expérience mentale. Bien que les humains aient des cerveaux ressemblants, c’est chez eux qu’il est le plus aventureux d’assimiler les phénomènes qu’ils vont éprouver intimement. L’antispécisme relève de croyances et non de connaissances. Le platisme consiste à dire : si quelqu’un exprime « Je souffre », quel qu’il soit, fourmi écrasée par un caillou, antilope dans les mâchoires d’un lion, vieillard sur son lit de mort, c’est la même chose.

En comparaison l’erreur des “suprémacistes humains” est plutôt bénigne : ils nous mettent sur un piédestal alors que nous sommes en réalité accrochés à une échelle. Un piédestal / un podium, on est dessus ou on ne l’est pas. Il y a les élus et ceux qui n’ont rien à faire là. Les animaux, restez en bas ! Vous n’avez pas l’équipement cérébral pour monter la marche.

Cerveaux grimpeurs

L’échelle est un concept qui fonctionne mieux. Chaque individu est sur la sienne. Il n’est déjà pas sur le même barreau toute sa vie. Ses performances mentales se renforcent de la naissance à l’âge adulte puis se dégradent à la fin. Il monte et descend son échelle. Où sont les voisins ? Plus haut, plus bas ? Difficile de comparer, c’est leur propre échelle. Il faut les rapprocher. Il n’y a d’égalitarisme qu’en restant perché sur la sienne. Dès qu’elles entrent en relation, nous basculons dans l’inégalitarisme.

Lorsque toutes les échelles sont agglomérées en société, l’ensemble prend la forme d’une pyramide. Les jeunes sont en train de grimper leur échelle, les vieux plutôt de descendre la leur. C’est au milieu que la hiérarchie est la plus confuse, entre adultes, qui se bousculent pour monter et descendent contre leur gré. Le sommet est plus étroit que la base. Les échelles sont inégales. Mais ne nous désespérons pas. Elles ne montent pas toutes dans la même direction. Différentes intelligences. Le sommet n’est pas une pointe mais une forêt de pics qui ont réussi à percer plus ou moins haut les nuages de la pensée.

Du langage contractuel au réflexif

Différentes intelligences, dont la géométrique, qui serait exclusive à l’Homme pour Dehaene, parce que les animaux ne réagissent guère aux différences entre cercles, triangles et carrés. L’analyse ascendante, celle qui regarde la manière dont se constituent les choses, dit pourtant le contraire : la géométrie, c’est-à-dire la reconnaissance des formes, est le langage le plus primitif dont se sert un système nerveux capable de les reconnaître. Les groupes de neurones traitant les signaux visuels apprennent à codifier les lignes, courbes, angles, etc. C’est un langage foncièrement intégré à l’identification des choses.

Un langage est un outil qui se développe. Sous quelle impulsion ? Ce sont les contacts avec le monde qui favorisent une gamme de stimuli sensoriels et son langage dédié. Les interactions avec les choses inertes ou répétitives sont traitées facilement, sans langage sophistiqué; des réflexes comportementaux suffisent. Il en est différemment des relations sociales, impliquant des êtres eux-mêmes changeants, volontaires, imprévisibles, ou lorsque l’on prend conscience de ses propres transformations. Échanges et auto-réflexion nécessitent de développer les langages primitifs existants.

L’oeil n’est pas un projecteur vidéo

Après la gestuelle, le plus rentable est la locution. Le son est la manière la plus rapide de transmettre des informations complexes. La lumière est également efficace; mais si la Nature a mis au point un récepteur remarquable avec la rétine, il semble que le développement d’un émetteur ait été plus ardu. Le larynx avec ses cordes vocales, c’était plus facile que transformer le visage d’un mammifère en moniteur vidéo. Nous voici équipés pour émettre des sons plutôt que des lumières complexes.

C’est la complexité des relations sociales entre hominidés qui a développé leurs langages. J’ai traité ailleurs des raisons qui ont rendu ces relations complexes, principalement un équilibre optimal entre individuation et appartenance au groupe. L’essor des langages a permis également celle de l’auto-représentation, et d’une scène mentale sophistiquée. Il est devenu possible de représenter le monde à sa propre manière, pas seulement comme les sens nous le présentent. Les sens montrent « le » monde commun, la scène mentale est « mon » monde. Si je veux le montrer je vais utiliser l’art. Mon article présent est un objet artistique. J’utilise le vocabulaire commun pour montrer une vision du monde personnelle.

Finalement l’art est bien un projecteur

L’art consiste à développer des aspects spécifiques des langages pour mieux rendre compte de nos visions personnelles. Cela peut impliquer de reprendre des éléments archaïques ou fondamentaux des langages pour les déployer autrement. Prendre un marteau et un ciseau pour sculpter la pierre. Saisir un pinceau et dessiner ce que je vois d’une manière infidèle à la réalité mais plus conforme à mon monde intérieur. Pincer les cordes d’un instrument de musique et éprouver une curieuse lévitation mentale.

Parmi nos langages fondamentaux il y a les mathématiques. Aucun ne peut être plus au coeur de notre nature que les nombres et les formes, car nous sommes entièrement faits d’information. Ce qui n’implique pas la nécessité de les comprendre. Cette impulsion n’apparaît qu’avec la réflexion sur le changement, la volonté d’établir des prédictions, deviner le devenir des choses qui se transforment, dont soi-même.

Utiliser n’est pas comprendre

Pourquoi ne pas classer les mathématiques dans les arts humains ? Ne sont-elles pas manifestes dans la plupart d’entre eux, dans les rythmes, les perspectives, les paradoxes ? Une différence les isole cependant : la vision personnelle des maths est celle du monde physique avant d’être la scène mentale du mathématicien. Leur propriété est partagée avec le monde. Pour autant ils décorent la scène aussi richement que des sculptures baroques ou des tableaux impressionnistes. C’est une scène très personnelle face à un non mathématicien.

Stanislas Dehaene est tombé dans le piège de l’égalitarisme. La géométrie est art embelli au plus haut point par certains esprits humains, alors que chez d’autres il reste au statut de langage utilisé par nos aires visuelles sans que la conscience le comprenne. Ce statut est celui qu’il a chez tous les animaux. Le cerveau humain est certainement plus apte que d’autres à le comprendre. L’épigénétique permet de conserver beaucoup d’acquis de langage. Mais c’est vrai seulement en moyenne, avec de grands écarts entre les cerveaux.

Des limites anatomiques de l’art géométrique ursidé

Probablement Dehaene n’a-t-il jamais entendu parler des difficultés considérables rencontrées par les gardes forestiers américains pour mettre au point un système de poubelle protégé des ours. Ils n’ont pas réussi à trouver un mécanisme séparant nettement les intelligences humaine et ursidée. Elles se recoupent sur un tiers. Non pas que l’intelligence soit quantifiable. Cela veut dire que l’intelligence mise en jeu dans l’ouverture d’une poubelle est identique dans le tiers inférieur des humains et le tiers supérieur des ours. C’est encore une statistique. Certains ours arrivent à ouvrir des mécanismes que ne comprennent pas certains humains.

Comment les Rangers des Parcs Nationaux s’en sont-ils tirés ? Ils ont du utiliser un mécanisme d’ouverture assez simple mais accessible seulement à la main humaine plus petite. La grosse patte de l’ours ne peut le manipuler. Solution anatomique et non intellectuelle. Alors il faut relativiser notre supériorité à traiter les abstractions, du moins en tant qu’espèce. Et si les animaux ne reconnaissent pas les différences entre cercle, triangle et carré, ce n’est pas une incapacité à les traiter. Elles sont incrustées dans leurs comportements, mais ils n’ont pas encore eu besoin d’auto-réflexion à leur sujet.

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Le rectangle de Lascaux, Stanislas Dehaene, que l’on peut retrouver dans des interviews : Pour la science n°581 et Le Point n°2796.

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