Jean-Michel Besnier, philosophe, part à l’attaque des objets dans un podcast d’Étienne Klein qui les défend mollement. Dans ’N’être plus qu’un objet’ (2025), Besnier s’inquiète que nous commencions à leur ressembler plus qu’ils nous ressemblent. Mais ne confond-il l’objet et le “presqu’humain” ? En quoi l’information portée par le vivant diffère-t-elle fondamentalement de celle traitée par le silicium ? Peut-être suivons-nous en fait l’évolution que nous aurions eu au contact d’extra-terrestres. Car ceux-ci ont débarqué sur Terre. Ils sont ces objets en voie de devenir plus intelligents que nous, et qui s’incrustent dans chaque aspect de la vie quotidienne. Allons-nous devenir “leurs objets” à notre tour ?
Les objets techniques ont suivi leur propre évolution, émancipation pourrait-on mieux dire, en 3 stades. Ils ont commencé avec un statut d’esclave, corvéable à merci, usé jusqu’à l’os et jeté. Puis leur sophistication croissante leur a valu le statut d’acolyte, plus précieux, plus difficile à construire, qu’il faut entretenir et réparer, avec même un sentiment de peine quand il finissait par mourir, après que nous ayons partagé tant d’oeuvres avec lui. Enfin le troisième stade est tout récent. C’est celui de maître. L’utilisateur humain a désormais un statut inférieur. Il se reconnaît moins compétent pour des tâches qui auparavant lui étaient exclusivement réservées : écrire, résumer, présenter, colliger, inventer même des théories. L’objet numérique fait mieux. Mais peut-on parler encore d’objet ?
C’est là où Besnier dérape dans sa croisade. Il met le smartphone au rang des objets. Il voit les robots humanoïdes comme des machines sophistiquées mais non vivantes, non sensibles, d’un autre ordre que celui de l’Humanité. Il suit en cela la tendance générale de la philosophie qui, plus encore qu’à l’Église, est le dernier endroit où l’on déifie l’humain et la vie en général. Notre couronne est-elle en train d’être volée ? Assiste-t-on à une absorption du vivant par le non-vivant ?
Il est vrai que la concurrence devient rude. Les philosophes avaient encore leur pré carré. Aucune machine ne semblait en compétition avec eux pour discuter du sens de la vie, de la conscience, du bonheur, de l’éthique, etc. Et voilà qu’elles deviennent capables de dissertations plus complètes et parfois plus originales que celle du maître à penser. Alors on les rabaisse, on les traite de “perroquets stochastiques”. La plupart des utilisateurs s’en moquent. Les adversaires de l’objétisation sont les directeurs de conscience plutôt que les propriétaires des objets, les premiers se faisant retirer leur prééminence au profit des seconds. L’essor du smartphone vient du désir d’être aux commandes de sa vie, autant que des performances de l’outil. L’élève a maintenant le professeur dans sa poche.
Est-ce alors l’objétisation que craignent nos penseurs, ou l’invisibilisation ?
Il est courageux de s’interdire la facilité, de continuer à rédiger soi-même et d’entretenir ses facultés plutôt que s’asservir à des objets si fabuleux que nous serons bientôt leurs pieuvres savantes. Préservons notre idéal d’humain libre, avec ses qualités et ses limitations. N’est-ce pas aussi nous inciter à repousser les limites ? L’excellent compromis avec l’objet est d’être non-technologique mais pas anti-technologique. Je fais moi-même tout ce qui est à ma portée et je n’utilise l’outil que s’il est indispensable à la tâche. L’exemple le plus simple est de refuser la voiture pour les trajets courts, de manière à conserver sa forme physique. Ou de s’interdire la calculette pour les opérations simples. Au jardin de faire les trous à la pioche quand c’est pour loger une plante et non une maison. De prendre ses notes à la main pour sauver son écriture. Etc.
Mettre des limites au recours aux objets pour limiter la distance qui nous en sépare. C’est la clé pour éviter la colonisation de l’esprit par l’objet. L’esprit n’est esclave qu’en laissant s’accroître l’écart avec le maître. S’il garde quelques fonctions essentielles, esprit et objet sont serviteurs l’un de l’autre. Retour au stade équilibré : la coopération.
Mais le problème caché, l’invisibilisation, est réel et n’est pas réglé. Comment exister dans un monde où l’esprit prend une place secondaire, alors qu’il était exceptionnel et brillait si fort il y a peu de temps ? J’emploie personnellement un réconfort assez simple : nous sommes de toute façon, quelles que soient nos qualités personnelles, complètement invisibles à l’Univers, sans recours possible. Quelques traités d’astrophysique permettent de s’en convaincre. Notre visibilité, notre monde intérieur, est plus infime qu’un grain de sable sur la plage. Nous avons certes quelques instruments pour étendre notre vision au dehors. Ils permettent seulement d’informer que nous ignorons presque tout de l’Univers.
Nos esprits sont plongés dans l’invisible, aveugles, tournant frénétiquement autour de leur minuscule lumière intérieure. Celle du philosophe est-elle plus flamboyante que celle réduite à l’esclavage par son smartphone ? Laquelle des infiniment petites est la plus petite ? Par bonheur notre élite intellectuelle ne s’éprouve pas ainsi. Comment y parvient-elle ? Est-ce l’effort d’une puissante volonté ?
Je n’y crois guère, sinon Nietzsche n’aurait pas fini sa vie dans un mutisme intégral, lui, le surhomme de la volonté intérieure. Je suis persuadé que nous éprouvons de la chaleur à notre propre lumière parce qu’elle est confinée justement. Protégée de l’invisible. D’un inconnu dépersonnalisant par l’étendue de ses possibles. Notre lumière est confinée mais parvient ainsi à chauffer d’autres esprits comme le nôtre. L’élite rôtit non pas au Soleil mais sous un ensemble de soleils aux couleurs variées. La lumière est partagée. Sans être galvaudée.
Un esprit a besoin de cercles sociaux pour l’entourer et préciser les limites de son identité. C’est ainsi qu’il échappe à l’invisibilité. Le tort des objets intelligents est d’affaiblir ces cercles, parce qu’ils nous égalitarisent. Les objets sont transcerxuels. Ils célèbrent des mariages avec n’importe qui. Certains s’en réjouiront. Certains y craignent, à juste titre, l’affadissement des identités.
Nous sommes là au coeur du vrai problème : l’identité. Peu importe que nous la construisions avec des cellules ou des transistors, peu importe le nombre d’objets que nous lui accrochons, c’est d’une identité visible dont nous avons besoin. Et comme elle sera toujours noyée dans le Grand Invisible, perdue dans un inconnu de la taille d’un Univers… tâchons de resserrer les rangs !
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