Peut-on sauver l’empathie ?

Le Café de l’empathie

Malade, l’empathie ? C’est bien ce que montre les enquêtes sociologiques depuis quelques décennies. Félicitons vivement Elisabeth Svoboda de se préoccuper de son sauvetage dans un article récent de Cerveau & Psycho. Elle collecte de belles initiatives, comme celle d’Edwin Rutsch, éducateur en empathie, qui a créé un forum en ligne pour réconcilier la population avec sa police. Le « Café de l’empathie » démarre avec les meilleures intentions du monde, dans la foulée de la justice restaurative qui fait dialoguer victimes et agresseurs passés au tribunal. Mais pourquoi une telle entreprise est-elle devenue nécessaire ? 

Qu’est-ce que l’empathie ? Il manque un détail important à la définition d’Elisabeth Svoboda : « la capacité à comprendre ce que pense et ressent un autre ». C’est très exactement la capacité de s’identifier à autrui dans ce qu’il ressent. Il ne s’agit pas seulement de comprendre l’autre mais de réagir comme si on était à sa place. La simple compréhension ne fait pas agir. Elle fait interpréter la situation à notre manière et non à celle d’autrui. L’empathie c’est épouser véritablement l’identité de l’autre, se fondre en lui.

Tout le monde montre ses dessous

Cette faculté décroît constamment. Le phénomène est aussi appelé “focalisation de l’opinion”, “fracture des extrêmes”. Bref cette époque, nous la jouons trop perso. Faut-il s’en étonner alors que nous n’avons jamais été si nombreux à nous regarder vivre les uns les autres, que les communications sont incessantes, qu’il n’existe presque plus d’intimité ? Les dessous des autres sont exposés par dessus. Les profils racontent chaque journée, chaque ressenti. Comment pourrait-on ne pas les connaître ? Si l’empathie s’effondre, ce n’est pas un défaut de compréhension d’autrui, mais bien un refus de s’identifier à l’autre.

Elisabeth explique que l’empathie est un avantage adaptatif pour la vie sociale, sélectionné par l’évolution. Mais, ajoute-t-elle, « elle a aussi un prix cognitif élevé. Adopter le point de vue d’autrui représente une opération complexe et difficile pour le cerveau ». Aïe ! Voilà le cerveau comparé à un avare qui compte sa petite monnaie ! Face à une tâche difficile il voudrait économiser ses neurones si coûteux en glucose. N’est empathique qu’un cerveau qui a les moyens. Ne serions-donc en train de pratiquer la cognition que bien nourris ?

Plat de neuro-psycho à la sauce magazine

C’est le contraire. Le jeûn rend le cerveau efficace et attentif. Il n’est après tout qu’un organe de rétro-contrôle des instincts fondamentaux, s’éveille lors de la recherche de nourriture plutôt qu’après satiété. Notre psychologie vue par le prisme neural ressemble bien peu à ce qu’elle est vraiment. C’est le grand défaut de ‘Cerveau & Psycho’. Le « & » qui tente de faire la liaison est vide, désespérément vide. Aucune explication du corrélat neural/mental. On saute de l’un à l’autre comme du coq à l’âne.

L’article d’Elisabeth n’échappe pas à la règle. C’est d’ailleurs un florilège du pire en matière d’études “neuro-psycho”. Enfoncées, les portes ouvertes, par Daryl Cameron qui montre après enrôlement de volontaires que « Plus on partage d’expériences communes avec quelqu’un, plus on peut se faire une représentation riche et nuancée de son monde intérieur », mais « quand il s’agit d’un employé du téléphone ou d’un SDF, c’est une autre paire de manches ».

Tous les cercles ne sont pas olympiques

La recherche avance, et son budget est bien utilisé ! Ce seraient donc les « coûts anticipés » et le faible investissement dans les inconnus qui font économiser notre empathie. « Plus on ressent ce coût, moins on choisit de participer ». Vous ressentez votre coût neural, vous ? Moi, je sais que j’ai trop dépensé quand j’ai envie de dormir, pas de choisir. Et au réveil je me replonge dans ce prochain ouvrage sur la Théorie des Cercles Sociaux, dont j’attends des réponses plus précises que ces études sans intérêt.

Conscients de nos cercles sociaux en effet, nous ressentons cette fois une empathie compréhensible, hyperactive ou asséchée selon la taille du cercle où nous nous trouvons et notre capacité à nous y projeter. Le cerveau ne mesure en aucune manière ses coûts neuraux. Notre identité est à l’oeuvre, et c’est une notion qui n’a rien de neurologique. Elle veut amener certains autres à elle, et si la motivation est grande elle ne lésine en rien sur la dépense psychique autant que physique. Chacun est conscient de l’éblouissante débauche d’empathie qui accompagne les débuts de nos compagnonnages. Elle cible de parfaites inconnues et pourtant le coût importe peu. C’est que nous voulons former avec elles le plus étroit des cercles…

Écouter et reformuler

Il faut admirer et féliciter des gens comme Edwin Rutsch, qui passent aux actes pour défendre l’empathie. Il a créé en 2010 le Center for Building a Culture of Empathy, et s’est baladé avec des tentes pop-up à proximité des manifestations pour faire dialoguer des gens aux opinions opposées. Une seule consigne : écouter l’autre attentivement et reformuler son discours pour montrer qu’on l’a compris. Les gens sortent de la tente réconciliés tandis que de l’autre côté de la rue, ils hurlent et s’invectivent.

Que montre un tel résultat ? Non pas que l’empathie soit une faculté en voie de régression mais que les gens s’enferment dans leur monde intérieur et n’en sortent plus, même au milieu d’une pléthore d’interlocuteurs potentiels. Que des locuteurs, pas d’inter… Les murailles de l’esprit ont été si renforcées qu’on n’entend plus rien derrière. Il est banal de voir aujourd’hui, dans une conversation, plusieurs personnes parler en même temps ou démarrer alors qu’un autre est au milieu d’une phrase. Il ne s’agit pas d’une scène partagée, mais d’acteurs qui ont amené chacun leur scène et font un monologue juchés dessus.

En décalage

Avons-nous besoin d’apprendre à écouter ? Mais quand et pourquoi avons-nous perdu cette écoute, alors qu’elle était naturelle pendant l’enfance ? Pourquoi n’entendons-nous plus que nous-mêmes ? La réponse la plus évidente est que nous avons l’impression d’exister fort peu au milieu de cette foule immense dans laquelle nous baignons maintenant en permanence. On s’écoute parce que dès qu’on cesse de le faire, on n’existe plus. La variété des gens de rencontre est certainement un facteur d’empathie quand ils sont peu nombreux. Mais s’ils sont des millions, des milliards ? C’est un rouleau compresseur qui écrase l’identité en mille fragments impossibles à rassembler. Alors on se replie en hâte pour protéger le noyau d’identité résiduel.

C’est encore Edwin Rutsch qui donne le meilleur conseil pour utiliser son empathie de manière constructive. « Se plonger dans le ressenti de l’autre, mais pas s’y identifier totalement, au point de cesser d’être présent soi-même à ses côtés. Il s’agit de montrer que l’on entend et que l’on comprend cette personne ». Sans être tout à fait elle. Car l’empathie productive est celle qui réveille l’empathie adverse. Être entièrement l’autre c’est le conforter dans son ego, s’affilier à lui. Disciple adorateur du gourou. Pourquoi prendrait-il la peine de venir vers nous à son tour ? Mettre un léger décalage dans notre empathie est plus efficace. Ce décalage incite l’autre à éprouver notre manière de penser, sans se renier. Il se rapproche. L’empathie devient contagieuse.

Quelques cercles…

Mais pourquoi, je le redemande, est-il nécessaire de fournir un tel effort aujourd’hui, alors que les conditions de vie n’ont jamais été aussi favorables pour l’Humanité ? Notre coupable, bien connu, est l’égalitarisme, par deux biais : 1) Pourquoi se préoccuper des autres quand notre importance est figée par l’égalitarisme ? Aucun bénéfice à espérer. Il n’existe plus de pression sociale pour favoriser l’empathie. 2) L’égalitarisme a gommé nos cercles sociaux, nous installant dans une vaste humanité indifférenciée, ou plus exactement rendue anonyme par la multiplicité incommensurable de ses différences, si bien qu’examiner ces différences n’aboutit jamais. Aucun moyen de délimiter sa propre identité, de la renforcer par ce qu’elle n’est pas, car ce qu’elle n’est pas est infini.

Sans doute Edwin Rutsch n’a-t-il pas entièrement deviné d’où vient son succès. Dans ses tentes pop-up qu’il jette au milieu des manifestations, qu’est-ce qui est déployé pour faire de l’espace à l’empathie ? Deux ou trois cercles…

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Polarisation de la société : restaurer l’empathie pour renouer le dialogue – Elisabeth Svoboda dans Cerveau & Psycho 173, février 2025

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