Pourquoi la présidence d’Emmanuel Macron est-elle un échec, au fond ?

Dēmokratía kēsako ?

Expliquons en premier comment une démocratie fonctionne, ou devrait fonctionner. Vous pensez le sujet rebattu ? Pas si simple. Notre démocratie n’a pas grand chose à voir avec celle de nos grands-parents, nous en sommes tous conscients. En quoi se distinguent-elles ? En quoi méritent-elles la même appellation ? Je me contenterai de décrire leurs points communs, pour ne pas m’éloigner trop du sujet.

Dēmokratía, “gouvernement du peuple par le peuple”. Ce miroir narcissique veut-il dire que chacun se gouverne soi-même ? (Mal)heureusement non. Le 1er terme “peuple” est un ensemble de citoyens, le second “Peuple” (distinguons-le avec une majuscule) est le tout formé par les citoyens. Saut d’échelle, du local au global. N’est-il pas effronté de cacher dans un mot figé un écart aussi abyssal, du même ordre qu’entre “ensemble de cellules” et “personne humaine” ? La personne est bien matériellement la même chose que les cellules, mais il ne nous viendrait pas à l’idée de les confondre.

Un régime en boucle

Ce qui sépare le peuple (gouverné) du Peuple (gouvernant) est une structure complexe. Une hiérarchie représentative. La représentation ? C’est le transfert de nos intérêts particuliers à un délégué qui les agrège à d’autres. Comme ils sont nombreux et variés, une société plurielle a besoin de multiples étages de complexité pour agréger tous ces intérêts sans trop les anonymiser. Notre importance est minuscule dans l’élection d’un député, bien meilleure si nous participons à l’équipe municipale, l’association de quartier, la congrégation religieuse, le comité scientifique, etc. La hiérarchie ne conteste pas notre liberté individuelle. Au contraire, elle la concentre là où elle prend de l’importance, au lieu de la diluer homéopathiquement dans une élection nationale.

La particularité démocratique est que cette hiérarchie n’est pas une pyramide mais une boucle. Contrairement à la monarchie, où le roi occupe seul le sommet de la pyramide, le président d’une démocratie est sujet du Peuple, c’est-à-dire du collectif des citoyens. C’est bouclé. La hiérarchie grimpe bien jusqu’au sommet, mais par un soudain renversement de perspective, le sommet arrive sous la base, et la base peut choisir d’en changer. Pas tous les jours. Tous les 4 ans, ce qui est assez bref à l’échelle d’une vie.

Où se cache le pouvoir ?

Mais si le président est sujet du Peuple, où se situe le pouvoir dans ce cas ? « La démocratie, c’est l’avènement du pouvoir comme lieu vide », disait Claude Lefort en 1982. Ce n’est pas exactement ça. Disons plutôt que le pouvoir circule dans la boucle. Il se concentre dans la hiérarchie, jusqu’au président. Mais celui-ci saute comme un bouchon au bout de 4 ans et entraîne avec lui le sommet de la hiérarchie, remplacé par une autre équipe. Le lieu de pouvoir n’est pas vide ! Il se vide, par intervalles. Ce qui semble vide de tout pouvoir, ce sont les mains du citoyen. Elles en contiennent bien une trace, pourtant, car c’est leur poussée qui accumule le pouvoir au sommet.

À quoi sert cette hiérarchie qui aspire le pouvoir de nos mains ? Elle l’organise collectivement, le répartit et le coordonne dans les tâches spécialisées. Apparaît à l’échelon global une somme de puissance supplémentaire, répartie vers deux objectifs : une part est redistribuée vers les citoyens ; l’autre est investie dans l’entretien et l’élargissement des moyens collectifs. La redistribution est inégale pour des raisons discutées à l’infini. Là interviennent des divergences politiques utiles entre communistes et libéraux. Tandis que le conflit ne devrait pas concerner la gestion des moyens collectifs, qui n’a pas de couleur idéologique. On lui demande seulement d’être la plus efficace possible.

Cette étanchéité entre gestion et idéologie existe grâce à la permanence des administrateurs, aux contraintes de la mondialisation, et au droit inamovible regroupé dans la Constitution. Mais elle est loin d’être parfaite. L’arbitrage entre richesses redistribuée et investie est constamment critiqué. Les égalitaristes veulent augmenter la redistribution, quitte à endetter le pays. Les libéraux veulent au contraire la limiter pour développer l’entreprise collective. Il est tentant pour les uns et les autres d’intervenir sur la gestion même de la richesse et pas seulement sur sa redistribution.

La mission du président

Où intervient un président dans ce système ? Il est la tête politique d’un pays. Pas son gestionnaire. Ce n’est pas pour ses qualités d’économiste qu’on l’a élu. Le poste dédié au meilleur gestionnaire est celui de premier ministre. Le président, ne l’oublions pas, est sujet du Peuple. Il agrège ses humeurs, joies, colères, tristesses, audaces, dans une seule voix. Il est le chef de la tribu, qui reflète au plus près le sentiment général.

La qualité principale d’un président n’est pas son acuité intellectuelle mais son empathie, assez vaste et polymorphe pour englober l’ensemble de ses administrés, du plus fortuné au plus misérable d’entre eux. Un président bien choisi sur ces critères pourrait conserver sa fonction à vie. C’est le choix des britanniques qui ont confié le poste à une reine, et la gestion à un premier ministre indépendant.

Équilibrer un écosystème politique

Cependant, mettre une maman digne ou un bon père de famille à la tête d’un pays, n’est-ce pas le rendre vulnérable face aux loups qui l’entourent ? Heureusement non car le gentil personnage est doté de gardes du corps. Ce sont les conseillers du prince, ceux-là choisis pour leur esprit acéré. Emmanuel Macron aurait du être de ceux-là. Il aurait fait un excellent premier ministre, mais ne correspond pas à la tâche présidentielle.

C’est une erreur des français, puisque ce sont eux qui l’ont placé là. À leur décharge il n’existait pas de patriarche évident pour le rôle lors de l’élection de 2017. Décor électoral très masculinisé. Parmi 11 candidats, 2 femmes, mais radicales (Marine Le Pen et Nathalie Arthaud). Affaiblissement de la logique des partis, qui proposaient jusque là des chefs de file consensuels. L’ultra-individualisme est passé par là. On ne vote plus pour la meilleure maman mais pour le jeune loup qui va enfin porter ma propre voix au sommet. Et pas les autres. Les français récoltent le type de président que mérite leur égocentrisme amplifié par les algorithmes des réseaux. Pas le bon type.

Un règne inverti

Le premier gouvernement Macron est quasiment une inversion des postes d’après l’idéal démocratique. Le banquier Emmanuel Macron est président et le maire Édouard Philippe est premier ministre. L’expérience de maire prédispose pourtant bien davantage à la fonction présidentielle, tandis qu’on peut faire confiance à un banquier pour enrichir le pays.

Cette anomalie ne disparaîtra jamais pendant l’ère Macron, avec deux inconvénients, un mineur et un majeur. Le mineur : l’étanchéité entre politique et gestion a disparu, le banquier ne pouvant pas s’empêcher de tripoter les affaires. Mais il n’est pas incompétent en cela. L’inconvénient majeur : les citoyens ont perdu la maman qui écoute. Si la gestion ne leur plaît pas ils ne peuvent s’en prendre que directement au gestionnaire. Le divorce est consommé. Les gilets jaunes sont de sortie.

Emmanuel Macron a réussi à être un bon papa pendant la crise Covid. Il doit sa réélection à cela et au fait que Marine Le Pen, l’alternative en 2022, traîne derrière elle le boulet de l’image paternelle et du radicalisme de ses troupes. Elle correspondait pourtant beaucoup mieux, comme une Georgia Meloni, au personnage de la bonne maman pour le collectif. J’ai fait comme la majorité et voté Macron, contre un parti vilipendé. Mais je ne m’intéressais guère à la politique à l’époque. Dans une expérience de pensée improbable qui aurait placé Marine à la présidence et Emmanuel à Matignon, peut-être le déficit français aurait-il été divisé par deux au lieu d’être multiplié par le même chiffre ?

Un XV après le XIV ?

Le retour en grâce populaire d’Emmanuel Macron n’a pas duré. La polarisation idéologique des citoyens réclame aujourd’hui des talents charismatiques inouïs pour les rassembler. Être capable d’accueillir n’importe quelle imbécillité conspirationniste, tout excès wokiste ou estocade réactionnaire avec le même sourire engageant, un je-vous-ai-compris généreux et bienveillant. Le président est le VRP du peuple auprès des gestionnaires. Ce n’est ni l’économiste, ni le logicien imparable qui fait l’éminence grise. La logique n’est pas grisée pour rien. Elle est si inégalement partagée qu’il est impossible d’en faire le coeur du partage.

Les contempteurs d’Emmanuel Macron le comparent à Jupiter ou Louis XIV. Plutôt qu’une moquerie c’est le constat qu’il ne correspond guère au profil présidentiel. Mais ces contempteurs ne veulent-ils pas en réalité un autre monarque, celui qui leur ressemblerait davantage ? Sauront-ils ne pas répéter l’erreur habituelle à la prochaine élection, qui est de se prendre soi-même pour une éminence blanche ?

Partons à la recherche de ?

Une mesure simple corrigerait notre élection au suffrage universel pour y placer le personnage adéquat. Il suffirait de disposer d’un vote négatif en sus du positif. Un tel mode d’expression est ce qui manque à la grogne française, qui se renforce d’une si honteuse négligence. Nous pourrions décocher nos flèches à ces déités qui ne nous plaisent guère, leur évitant l’accès au poste suprême. Garder enfin le symbole du Peuple au plus proche de nous.

Inutile de chercher à identifier le meilleur gouvernant. Nous sommes trop inégalement compétents dans l’affaire. Ce choix est un compromis entre un président apprécié et des administrateurs qui le sont moins, parce qu’ils n’accordent pas tout ce que nous souhaiterions. Le ministre gouvernant est un fusible à l’envers. Il cède quand il ne fournit plus assez de lumière. Il éveille notre méfiance, mais mérite une belle prime s’il tient longtemps, à faire tourner notre mécanique sociale perpétuellement affamée.

La gestion n’est pas l’affaire de tous. Ce qui unit les citoyens est l’hostilité du monde à leur encontre. Avoir quitté l’utérus nous a placés dans une vulnérabilité commune. Comment diminuer ce désespoir secret, jamais complètement éteint ? En partant main dans la main à la recherche de notre maman. Pas de l’obstétricien.

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