Se sentir coupable permet-il d’agir ?

Camille contre Bruno

Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, relance une politique de culpabilisation des consommateurs de drogues qui rendent ce marché si juteux. Il se fait tacler par Camille Latil sur Philomag. Damnation ! La façon de traiter l’éthique chez le drogué, dans cet article, est calamiteuse ! Redressons un peu la barre du navire philosophique en perdition, en examinant la nature de ce phare appelé Morale.

La morale est directement issue du sentiment d’appartenance. C’est ce sentiment qui est tatoué naturellement et non un quelconque idéal  tombé du ciel. La morale n’est pas un absolu kantien mais un ensemble de règles gradué par nos cercles sociaux jusqu’à une morale d’espèce, celle d’appartenir à l’Humanité, qui nous élève au-dessus de la plante et de l’animal dans la dimension complexe. C’est la force du sentiment d’appartenance qui propulse l’exigence morale au sommet. Et qui pose aussi les problèmes les plus difficiles quand les règles des cercles traversés se contredisent.

Le début des ennuis

Mais cette exigence morale, qu’est-ce qui peut la satisfaire ? C’est le sentiment d’individuation. S’il n’est pas à la hauteur, la culpabilité apparaît. L’intensité de la culpabilité est proportionnelle à l’écart entre une forte appartenance et une faible individuation. Un petit écart fait la culpabilité modérée ; l’individuation n’est pas si dépassée ; elle peut rejoindre l’exigence morale. Un grand écart fait la culpabilité écrasante ; l’individuation est inexistante ; tandis que l’exigence morale est immense, insoutenable.

Tiré vers le végétal

Appliquons cela au drogué. Si le drogué n’avait pas d’addiction physique, il pourrait hausser son exigence morale jusqu’à l’appartenance à l’Humanité, et se préoccuper des conséquences de ses actes sur ses congénères. Mais l’addiction lui barre le chemin. Le sentiment d’appartenance s’arrête au besoin physique de drogue. Le drogué appartient à la drogue. Rien de plus élevé. Rien de social. Rien d’humain. Son individuation est entièrement dédiée à satisfaire cette appartenance. Terriblement frustre. Mais comme individuation et appartenance se répondent étroitement il n’existe aucun sentiment de culpabilité. Le drogué peut tuer sans culpabilité. Il EST sa drogue. Rien de plus. C’est seulement après la satisfaction du besoin physique que le sentiment d’appartenance recommence doucement à monter, que sa complexité se reforme, qu’il se sent à nouveau appartenir à l’Humanité. Et alors la culpabilité déferle, car l’individuation n’est plus capable de satisfaire à une exigence aussi forte.

Si le drogué est dans une situation aussi difficile ce n’est pas par défaut d’empathie. Au contraire il a un fort sentiment d’appartenance. Mais la drogue en prend le contrôle. Elle se charge d’effacer sa complexité. L’Humanité disparaît. Le problème du drogué est un défaut d’individuation. Son ego est dépassé, écrasé, incapable d’intervenir.

Tous concernés

Alors quelle politique faut-il suivre pour l’aider ? Réveiller sa culpabilité semble effectivement une mauvaise solution, d’abord parce qu’elle est déjà élevée chez le drogué hors sensation de manque, et surtout parce que la culpabilité n’est pas un moteur de l’action, seulement un effet de l’écart entre individuation et appartenance. Le moteur est l’individuation. Il peut agir si l’écart n’est pas trop grand, si la culpabilité n’est pas trop forte.

Cependant nous parlons là du drogué dépendant, très difficile à extraire de sa fosse. Culpabiliser comme le fait Bruno Retailleau est utile et nécessaire AVANT ce stade, quand la drogue n’a pas encore pris le contrôle du sentiment d’appartenance. Votre critique à ce sujet, Camille, est aveugle aux différents stades d’une addiction. Culpabiliser est important pour tous excepté le drogué au stade terminal. C’est important pour les parents, les enseignants, les enfants qui vont inévitablement entrer en contact avec la drogue. Tous ces gens vont hausser le sentiment d’appartenance et limiter le risque qu’il soit capté par la drogue. Élever le niveau de culpabilité traduit une élévation morale qui entraîne dans son sillage l’individuation, avant qu’elle se déclare impuissante devant la dépendance physique. Culpabiliser est essentiel à la prévention.

Rempotage

Tandis que la dépendance physique se traite de manière physique. En isolant de la drogue. L’addictif est malheureusement au niveau de la plante qui aspire des jus toxiques par ses racines et est incapable de les déplacer. On doit laver ses racines et les rempoter ailleurs. D’autres individuations sont nécessaires pour s’en charger, jusqu’au moment où celle de l’individu a repris assez d’assurance pour prendre le relais. Cela se fait en petits cercles, en groupes de parole. Le sentiment d’appartenance doit réduire ses exigences pour recoller à l’individuation. Il sera toujours temps ensuite de reprendre son ascension jusqu’à être pleinement humain.

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Titre alternatif : Camille Vatil Retailleau des croupières à Bruno ?

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