« Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel est un petit livre qui zappe un demi-siècle d’Histoire et fait grand mal. Publié en 2010, ce court texte d’une trentaine de pages n’est pas réellement un essai mais un pamphlet sans doute co-écrit par Hessel et deux journalistes engagés contre Sarkozy. C’est le moment où celui-ci, en campagne présidentielle, fait plusieurs fois référence à l’ancien Conseil National de la Résistance (CNR) pour soutenir son programme social. Il exhume les valeurs ayant présidé à l’unité nationale et la sécurité sociale. Ne sont-elles pas universelles, trans-partisanes ? Mais Hessel, ancien résistant, s’offusque. Pour lui le programme de gauche n’est plus visible dans le capitalisme du XXIè siècle. La récupération du CNR par Sarkozy l’irrite et il lance son brûlot.
Qui tombe à un moment favorable. En plein essor de l’ultra-individualisme, beaucoup se retrouvent dans le « Indignez-vous ! » La publication est contemporaine d’une réforme rabotant les retraites. L’opuscule surfe sur la vague de mécontentement. Court et bon marché, il est traduit dans 34 langues et vendu à 4 millions d’exemplaires en un an.
Il est critiqué. Comme apologie du terrorisme, jouant l’émotion contre la raison, démagogique et manichéen. Quoi de surprenant avec un titre pareil ? Le principal reproche à faire est ailleurs. Hessel, se posant en défenseur des valeurs de la Résistance, les a en réalité piétinées. Le slogan du CNR n’était pas “Indignez-vous” mais “Unissons-nous ! ”. Il faisait consensus à gauche comme à droite. Hessel, quant à lui, a réveillé surtout la désunion. Sans tenir compte un instant du chemin parcouru depuis l’après-guerre, des progrès sociaux indéniables. “Indignez-vous” est le cri du coq, et n’excite pas que les égalitaristes. Il réveille aussi tous ceux estimant qu’on a été trop loin, que les rentes sociales permettent aujourd’hui de vivre sans contribuer le moins du monde à l’effort collectif. Autrement dit un pamphlet émanant de l’extrême-gauche a renforcé l’extrême-droite. Etait-ce bien judicieux ? C’est surtout un contresens pour un ancien membre de la Résistance et de sa mission réunificatrice.
Cet exemple nous apprend beaucoup sur l’action politique. Il montre qu’un wokisme bien conçu doit être puissant, ciblé et bref, par l’obtention rapide d’une réforme conforme à ses souhaits. Quand il s’éternise, il tend à dégénérer et réveiller les forces contraires. C’est le signe en effet qu’il a échoué à soulever la foule avec l’élan initial. L’injustice déclamée n’est peut-être pas si criante. Le pamphlétaire devient suspect de rente médiatique, se contente de surfer sur l’élan faiblissant de sa popularité, sans avoir réussi à concevoir un projet recevable.
Bien sûr il existe de grandes causes qui ne peuvent se satisfaire de mesurettes. Mais le wokisme utile, dans ce cas, est d’organiser la succession des petits pas en une politique cohérente et acceptable. La société est un éléphant. Or ces animaux se meuvent par des tractions faibles mais insistantes, des petits coups de pique, pas en mettant un autre éléphant mâle devant.
Car c’est bien ce que je fais en m’in-dignant : je menace la dignité de l’adversaire. Je voudrais la piétiner, car la sienne est noire et la mienne est blanche. Mais lui voit exactement l’inverse. N’ira-t-il pas mieux là où je le souhaite si j’épouse sa vision, si je change son chemin avec des petites touches de peinture, jusqu’à transformer le noir en blanc ?
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