Les “monades” chez Gottfried Wilhelm Leibniz, c’est quoi ? En 1714 ce contemporain de Newton appelle ainsi « les véritables atomes de la Nature et en un mot les éléments des choses ». Mais si Newton s’en tient à des forces extérieures pour faire bouger ces corps élémentaires, Leibniz y ajoute une animation interne. Cette animation n’est pas physique mais psychique. Il fait des monades des sortes d’âmes pourvues d’intention. Le système leibnizien est un panvitalisme. Ce système fonctionne à l’envers de la physique classique. Il ne s’agit pas d’atomes semblables qui produisent la diversité du Tout mais au contraire de monades toutes dissemblables qui concourent à l’harmonie unique et divine de la Création.
Présentée ainsi, la monade ressemble à un délire d’illuminé, n’est-ce pas ? Alors qu’il existe une manière plus rationnelle de faire contenir tout l’Univers en un point : si comme le pense Newton chaque point subit les effets à distance de tous les autres, alors il est la sommation unique et infinie de tous ces effets en lui-même. Un Univers complet représenté en chacun de ses points. Comment le point contient-il toutes ces informations et comment fait-il le calcul ? C’est une autre histoire. Le concept de calculateur, qui transforme une foule de données en un résultat unique, doit être inversé. Mais il est exact que la représentation mathématique d’un point ne dit rien de ce qu’il est par essence. De même que la représentation punctiforme d’un être humain en sociologie ne dit rien de son univers intérieur… qui est pourtant une image très détaillée de la société.
Leibniz voyait dans l’infime monade le miroir de l’Univers entier. « Comment lui est venu une idée pareille ? » est une question plus intéressante que la valeur de l’idée en soi. Leibniz observe autour de lui une multitude de consciences différentes, chacune formant sa représentation monadique. Celle-ci collecte donc toutes les consciences possibles de l’Univers sur elle, en un point unique. Il s’agit d’une inversion du regard. Regard épistémique privilégié sur l’ontologique. Le résultat contemple son origine, et non l’origine le résultat. Leibniz impose ainsi sa représentation à l’élément originel, sans avoir entendu comment celui-ci s’éprouve. Quelle peut être la réponse de l’élément d’origine ? Il la donne par sa fidélité à nos modèles ontologiques. Aucune direction du regard, soit épistémique soit ontologique, n’est donc substituable à l’autre. Leibniz ne peut remplacer Newton mais Newton ne peut éliminer formellement Leibniz.
Existe-t-il une direction “première”, l’autre étant son retournement ? Nous avons l’habitude de dire que le résultat “succède” à l’origine. Il existe un ordonnancement temporel. Est-il arbitraire ? Bien sûr qu’il existe un arbitre. Mais qui est-il ? Ce n’est pas l’origine, dont les équations n’ont pas l’impératif de se mettre en marche pour opérer. Il semble que ce soit l’esprit résultant qui “démarre” le calcul, le fait défiler, regarde son origine en l’appelant ainsi, parce qu’il la voit s’éloigner. L’esprit lui-même s’appelle ‘résultat’ parce qu’il s’éprouve ainsi, chevauchant un récit qui avance immuablement pour lui. Une “succede-story”…
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