Le Cercle des Inventeurs Anonymes

L’idée de cet article m’est venu du contact avec un autre théoricien exubérant, An M. Rodriguez, passionné par la physique fondamentale et les grandes énigmes scientifiques irrésolues en général. Il a quêté mon avis sur ses ouvrages auto-publiés, The Emergence of Self (comment les boucles causales, les empreintes et le pilotage interne donnent naissance à la conscience de soi) et The Physics of Energy Flow (dériver toute la physique connue de l’énergie électromagnétique). Ambitions énormes pour de petits livres concis (moins de 100 pages) soutenus par des mathématiques simplifiées.

En les parcourant et en examinant le profil de l’auteur j’ai un peu l’impression de me voir dans un miroir, bien que An soit beaucoup plus jeune. Même absence totale de modestie, pour prétendre résoudre aisément les mystères sur lesquels les plus grands scientifiques se cassent les dents. Même enthousiasme pour sa solution. Même formation académique restreinte sur les sujets traités, qui sont extrêmement difficiles. An est ‘bachelor of science’ (bac +4 ou 5 dans une formation scientifique universitaire) et se présente comme “chercheur indépendant en physique fondamentale”. Moi-même j’ai un titre de médecin spécialiste en rhumatologie (bac +13) mais reste autodidacte dans la plupart des disciplines où j’ai fait incursion, physique, neuroscience et sociologie. Ce qui ne m’empêche pas de revendiquer la seule Théorie du Tout pertinente aujourd’hui. Pas moins !

Le lecteur peut légitimement s’interroger sur la pertinence de nos élucubrations. Sommes-nous des bateleurs excentriques, amusants parce que persuadés de l’authenticité de leurs tours de magie ? Marchons-nous à l’envers, en n’ayant pas conscience que les coups de génie viennent des vrais savants et non de prestidigitateurs auto-anoblis ? Cela demande une mise au point, qui commence par une question : Le meilleur spécialiste de chaque discipline est-il le mieux placé pour juger l’état de son domaine au sein des autres connaissances ?

Question perverse, n’est-ce pas ? Nous pourrions déclarer que le meilleur des physiciens est le plus compétent pour commenter sa discipline. Idem pour les autres domaines, sciences humaines incluses. Mais qui est qualifié pour la collection entière ? Il y a des prétendants. L’arrogance n’est pas propre aux illuminés dans notre genre; elle s’étend à deux domaines, physique et philosophie. La physique tente d’aspirer les autres sciences par le bas, grâce au réductionnisme. La philosophie s’empare d’elles par le haut, en divinisant l’esprit, irréfutablement supérieur à la matière. Coincées entre ces deux princesses, les autres sciences, pauvres plébéiennes, se contentent de balayer devant leur porte. Elles s’entendent plutôt bien entre elles, tandis que physique et philosophie s’écharpent sur des querelles insolubles.

C’est d’ailleurs cet antagonisme qui m’a conduit à Surimposium, ma théorie générale. L’empoignade vient donc d’un dualisme, avec en bas les matérialistes affirmant que tout émane des processus physiques, et en haut les philosophes affirmant que l’esprit ne leur est pas réductible. Pourquoi dis-je “en bas” et “en haut” ? Vous le devinez : je parle de la dimension complexe, de mécanismes simples à sa base produisant des choses extraordinairement compliquées à son sommet.

Nos deux princesses sont positionnées à chaque extrémité. La physique ressemble au dieu Héphaïstos, courbé dans sa forge souterraine pour assembler les matériaux, tandis que la philosophie se personnifie en Apollon, perché sur le belvédère des arts et de la raison. Mais alors le véritable monisme, en ce monde, ne vient-il pas de ce qui les éloigne et les relie à la fois ? De cette fameuse dimension complexe ?

Il existe bien d’autres théoriciens prolixes en dehors de An Rodriguez et moi-même, débordant d’idées enthousiastes sur le monde. Nous avons tous en fait un Inventeur dans le cerveau, occupé à retisser les concepts et les soumettre à la réalité, ou bien les garder pour soi. Nos rêves par exemple sont le produit de cet Inventeur, et nous ne les déclarons pas réels. Mais la frontière est floue. Notre scène mentale est une représentation qui s’efforce de coller à la réalité, sans être jamais tout à fait le monde en soi.

C’est là le coeur du paradoxe de la dimension complexe. Les processus qui montent de sa base s’expriment toujours de la même façon, par un comportement répétitif que la science s’efforce de codifier. Les consciences qui descendent du sommet écoutent d’une manière toujours différente, une multitude que la philosophie cherche à recueillir. Comment faire se rencontrer l’un et le multiple, la singularité physique et la diversité spirituelle ? C’est le paradoxe qui a guidé la rédaction de Surimposium.

Nombreux sont les théoriciens amateurs déchaînés, différentes sont leurs approches. An Rodriguez s’est courageusement attaqué aux fondements de la physique en allant chercher les physiciens sur leur terrain, celui des équations. Incapable d’évaluer sa pertinence, j’ai juste l’impression qu’il s’attaque avec une arme en bois à des épées de fer. Un point positif : il utilise le regard ascendant, c’est-à-dire qu’il démarre sous les postulats de la physique pour tenter de les unifier. Avant les forces, champs, particules, place à l’énergie ! C’est la bonne méthode. D’autres ont essayé avec l’information. Moins sérieux, des aventuriers ont décrété l’existence d’un champ de conscience universel. Mon propre principe fondateur est moins substantiel : c’est le conflit individuation/appartenance.

Mais à nouveau cette fatuité : comment puis-je prétendre qu’une méthode est bonne ou mauvaise ? À vrai dire je me suis jamais risqué à affronter les spécialistes sur leur terrain, sauf quand il s’agit de ma propre spécialité. À tâter les plus pointus on se découvre émoussé. Mon approche est plus détachée. Je n’évalue pas les connaissances en elles-mêmes mais le cadre dans lequel elles s’inscrivent. Tout le monde fait de même, bien sûr, mais nous disposons de cadres généraux plus ou moins efficients. Dans la plupart des sciences, le cadre est le système. Le modèle s’ajuste au système par l’expérimentation. Dans ces limites tout fonctionne bien. Et certains cadres sont si incroyablement vastes qu’on n’a pas l’idée d’en chercher un plus grand. L’espace-temps einsteinien ce n’est pas un mouchoir ! Néanmoins la taille spectaculaire des dimensions ne doit pas nous masquer qu’elles restent attachées à un cadre précis. Et si celui-ci ne peut expliquer tout l’observable alors il doit faire partie lui-même d’une dimension plus englobante.

C’est ainsi que la dimension complexe, dans Surimposium, sert de bibliothèque aux autres disciplines sans impacter leurs coeurs de métier. Tous leurs succès sont acceptés et rangés sur leurs étagères. Aucun n’est définitif. Beaucoup de livres finissent par prendre la poussière. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas réussi à étendre leur modèle au-delà d’un système de pensée trop étroit. Quels sont alors les essais les plus prometteurs ? Ceux qui s’échappent de leur système, de leur auteur, débordent de l’étagère, se montrent transdisciplinaires.

Étonnamment ces réussites sont peu nombreuses. On ne manque pourtant pas de penseurs de la complexité, mais leurs noms ne diront pas grand chose à la plupart d’entre vous : Spencer, von Bertalanffy, Wiener, Prigogine, Koestler, Simondon, Kaufmann, Maturana et Valera, et bien sûr Edgar Morin. Pourquoi leur réputation n’a-t-elle pas dépassé un petit cercle d’initiés ? Les raisons sont multiples. La complexité appartient à toutes les disciplines et n’en est pas une. Pas de porte d’entrée pour elle dans un labo de recherche ou une université. Pas de débouché spécifique non plus. Vous comprenez mieux l’ensemble des choses sous l’oeil de la complexité, mais les applications pratiques viennent des recherches ciblées. Il suffit de repérer où agir et la réalité, naturellement complexe, se charge d’entraîner tous ses niveaux d’existence dans la transformation désirée. Pas besoin de savoir comment elle se débrouille. Le financeur de la recherche s’intéresse surtout au résultat.

Peu d’audience au final pour les théoriciens amateurs. Soit parce qu’ils cherchent à concurrencer les professionnels sur leur terrain, comme le fait An Rodriguez; mais le terrain est rempli de joueurs très cotés. Soit parce qu’ils cherchent un cadre transdisciplinaire, comme moi; mais le terrain est alors désert, à part quelques inconnus qui déambulent, et sans public pour s’y intéresser.

Une dernière explication à l’absence de fans portant un tee-shirt à notre effigie, dans les rues : la loi d’éponymie de Stigler. Elle stipule « qu’une découverte scientifique ne porte jamais le nom de son auteur ». Serait-elle systématiquement volée ? Non. Deux causes concourent à cette “loi” acide. D’une part une découverte ne surgit pas du néant et c’est souvent le compléteur plutôt que l’initiateur qui récolte la gloire. D’autre part, l’inventeur est souvent trop obnubilé par son invention pour la commercialiser de la meilleure manière. Il n’a jamais eu le temps de se faire une image réaliste du monde, ou simplement de le fréquenter. Il est fou et bizarre. D’autres sont plus pragmatiques et meilleurs marchands. Ce sont leurs noms qui restent. Le passeur occulte l’inventeur.

Navré, mon cher An, l’energy flow et la surimposition porteront d’autres noms que les nôtres et nous laisseront pauvres. Mais je te propose de fonder l’amicale éponyme qui les réunira : le Cercle de la Cascade Inversée, où nous assisterons ensemble au spectacle magnifique de ce flux d’énergie jaillissant vers les sommets de la complexité. Champagne !!

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