Adolescent…
… j’ai appris le darwinisme comme les autres et l’ai accepté sans difficulté. Ma politique à l’époque était simple, et n’a guère changé : si je n’ai pas de meilleure théorie à proposer j’adopte l’officielle. Je dois partir d’une image consensuelle de la réalité avant de penser à la déconstruire. Seule manière de se réapproprier le monde après qu’il m’ait échappé à la sortie du ventre maternel. Il faut se fondre en lui, lui appartenir, pour ensuite lui donner de petites tapes et le faire aller où je le voudrais. Du moins c’est ainsi que j’ai interprété mon attitude bien plus tard. Adolescent c’était instinctif. Je sentais qu’il fallait asservir son esprit à ce monde bien plus vaste que soi-même pour en comprendre le fonctionnement intime, avant de cornaquer cet éléphant de la taille d’un Univers.
Ma stupéfaction est totale à voir la nouvelle génération refuser cet asservissement et pêcher librement sur les réseaux des interprétations tellement abondantes, contradictoires, et pourtant comestibles en apparence, qu’il n’y a plus de moyen de juger si l’on nourrit vraiment sa connaissance. Quand le goût plaît, la cuisine alternative est ingurgitée vite fait, pour échapper à l’accusation d’ignorance. Il est facile de mettre les pieds dans un anti-darwinisme, le plus basique étant le créationnisme. Le plus général est l’orthogenèse, idée que l’évolution serait “dirigée” : il existe par-derrière un dessein intelligent. Cette approche séduit spontanément l’esprit. L’intelligence humaine ne serait pas le fruit d’un hasard cosmique mais d’un génie caché. Le créationniste cherche sa propre intelligence magnifiée à l’origine du monde. Pour se réapproprier celui-ci, c’est tout de même plus aisé.
Un peu court, justement ! Surfer les réseaux, nous en prenons lentement conscience, est la manière la plus trompeuse de se prétendre savant. Ne sommes-nous pas en train de devenir des IA dissimulées dans des corps biologiques ? Nous ânonnons des phrases statistiquement décidées par celles rencontrées lors des dernières pérégrinations sur le net. Comment sont-elles étayées ? Est-ce l’émergence d’un raisonnement profond ou un maquillage du monde pour faire des likes ?
Même la science se fissure parfois, découvrant un monde différent sous un maquillage épais, entretenu par des générations de professeurs. C’est l’impression ressentie aujourd’hui pour le darwinisme. Voici une phrase likable : « L’évolution complexe n’élimine que le très nul ; elle garde tout le superflu tant qu’il n’est pas si mauvais ». Cette phrase, nous allons essayer de comprendre ensemble pourquoi c’est une vraie connaissance, pourquoi il faut introduire la complexité, et pourquoi le darwinisme manquait de cette dimension pour dire comment nous sommes apparus sur Terre incomparablement plus vite que son principe le supposait.
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L’évolution en Formule 1
Retournons voir cet adolescent plutôt docile que j’étais en apprenant Darwin. J’avais une question gênante pour le grand bonhomme. Mais il n’était plus là. Et puis donc je n’intervenais en classe que si j’avais une meilleure réponse à proposer. Pas pour faire mon intéressant. Sauf avec le malheureux curé qui essayait de nous passer un peu de catéchisme. Je bataillais avec lui à propos des passages hallucinants de la Bible, en particulier les miracles. « Mais comment ils se sont multipliés, les petits pains ? Sont-ils apparus comme ça, du néant, sous les yeux des gens ? » Il y avait une petite tricherie quelque part. Jésus me semblait moins fiable que Darwin pour nous apprendre la nature du monde. Mes copains de classe étaient ravis. Ils pouvaient réviser in extremis les leçons en retard pendant que j’accaparais la discussion avec le cordial porteur de soutane. Mais au fait, ma question pour Darwin, c’était quoi ?
Comment le couple mutation/sélection avait-il pu créer de rien la sophistication stupéfiante du vivant contemporain ? Comme à beaucoup d’autres, cela me semblait impossible. Et je comprenais que le curé y voie la preuve d’une main divine. Lorsque vos premiers cours de biologie montrent la complexité du métabolisme, l’incroyable spécialisation d’un oeil ou l’ingénierie merveilleuse d’une aile, comment en faire l’oeuvre d’un hasard vaguement contingenté de compétition ? J’avais l’impression que Darwin faisait lui aussi, comme Jésus, un boulot de prestidigitateur, en faisant surgir un zoo merveilleux d’une ère bien trop courte pour cela. Facile en effet de planquer le mécanisme mutation/sélection dans un gouffre temporel de 3,8 milliards d’années, ancienneté admise des premières traces de vie sur Terre. Beaucoup de hasards exceptionnels ont pu survenir par la simple règle statistique, c’est vrai. Mais obtenir l’enchaînement miraculeux des transformations actuelles du vivant ? Les 13,8 milliards d’années d’âge de l’Univers n’auraient pas suffi, me disais-je.
Cette énigme de jeunesse a rejoint une autre, apparue à la maturité : le problème de la conscience et de l’intentionnalité. Car si les partisans du dessein intelligent sont en terrain mouvant en imaginant Dieu cuisiner la soupe biologique primordiale, il faut avouer que c’est aujourd’hui une réalité : le créationnisme est apparu sur Terre ! Nous sommes désormais capables d’influencer l’évolution des espèces et ne nous en privons pas. Nos vilaines mutations sont corrigées avec des ciseaux génétiques. Nous arrivons à créer de nouvelles intelligences sans avoir compris comment fonctionne la nôtre, et elles se montrent supérieures dans certains domaines. Nous voici propriétaires de la boîte à outils de la divinité. L’intentionnalité est bien là. Mais alors, si elle n’existait pas au départ, à quel moment est-elle née ?
Mutations du darwinisme
Entretemps le darwinisme lui-même a subi une évolution. Dans L’origine des espèces en 1859, Darwin ne parle que des “lois de l’hérédité”, dont le support reste mystérieux. Les lois génétiques proprement dites sont découvertes par Mendel en 1865, mais l’amalgame ne sera complètement réalisé que dans les années 1930-1940 par la “théorie synthétique de l’évolution”, après que les chromosomes aient été reconnus comme supports des gènes. S’ensuivra une période de darwinisme dogmatique avec l’identification de l’ADN. Toute la mécanique évolutive est recentrée sur les transformations héréditaires de sa séquence, conformes aux lois de Mendel. Le lamarckisme, idée que les caractères acquis des parents puissent être transmis aux enfants, est enterré.
Le dogme darwinien commence à vaciller avec la biologie moléculaire dans les années 1960. L’horloge biologique est l’hypothèse que les mutations s’accumulent à rythme constant au fil du temps. La plupart ne sont ni avantageuses ni létales. L’idée que cette dérive génétique spontanée explique les changements davantage que la sélection naturelle est la théorie neutraliste de l’évolution. Mais la grande remise en question du darwinisme est la découverte de l’épigénétique : le génome est utilisé différemment selon les conditions environnementales, et ces expressions particulières sont transmissibles à la descendance. Le lamarckisme reprend pied dans l’ADN.
Ce n’est pas Darwin lui-même qui s’est trompé. Il a fait une synthèse plausible des données dont il disposait dans la pangenèse, sa théorie de l’hérédité qui a précédé la génétique de Mendel. En matière de transmission des caractères, il s’est gardé de faire une différence radicale entre l’inné et l’acquis. C’est le darwinisme du XXè qui a éliminé le lamarckisme, avant qu’on le réintroduise au XXIè avec l’épigénétique.
L’intention, une génération spontanée
Pourquoi est-ce une révolution ? Le darwinisme dogmatique n’autorise qu’une seule direction causale : celle des micro-mécanismes vers la macro-évolution. Les gènes mutent, les espèces prennent une nouvelle apparence, puis apparaît le couperet de la sélection. Celle-ci n’indique en rien comment améliorer l’espèce. Il n’existe aucune intention dans le darwinisme, dont la marche est aveugle. La résurrection du lamarckisme signe le retour d’une causalité rétro-active. La manière dont l’individu s’est comporté face à l’environnement influence sa descendance. Nos choix laissent une trace à la génération suivante. L’intentionnalité survit.
Et un problème insoluble disparaît. Il n’est plus nécessaire de dater la naissance de l’intention, ou en quelque sorte de définir quand Dieu a commencé à s’occuper de la création. L’intention existe depuis le début, sous forme de cette rétro-action. Bien sûr elle n’est pas raffinée dès l’origine. Au contraire elle démarre extrêmement fruste. Quelques molécules auto-réplicantes. Puis les couches de complexité s’ajoutent. Qu’est-ce que l’intention, finalement, sinon la persistance d’un schéma stable, opiniâtre, par dessus un ensemble en perpétuelle mutation ?
Il n’est plus nécessaire d’attendre les neurones pour parler d’intention. Nous la devinons chez les bactéries, les plantes. Nous repérons dans la ténacité générale du vivant celle qui nous incite à oeuvrer pour survivre. Ce préfixe ‘sur’ à ‘vie’ est ce qui la caractérise intimement. Elle ne cesse d’ajouter des étages de complexité pour agréger davantage de contraintes environnementales. Ce que font les neurones avec l’efficacité la plus époustouflante grâce à leur organisation graphique.
Dieu… à la fin
L’énigme de ma jeunesse disparaît également. En introduisant une intention rétro-active dès le début de l’évolution, celle-ci s’accélère dans des proportions fantastiques. Elle bondit d’une couche de complexité à l’autre, fragmentant ses progrès en minuscules avancées stables. Les organismes ne sont plus des entités fragiles risquant l’effondrement à la moindre mutation, mais des édifices aux étages constamment réajustés pour conserver la stabilité générale. Mécanisme inexplicable par une causalité purement ascendante telle que le couple mutation/sélection. Il existe bien un “dessein intelligent” mais celui-ci ne tombe pas du Ciel. Au contraire il s’élève du bas de la complexité à la même allure que sa constitution. Le mécanisme et sa rétroaction grimpent ensemble vers les sommets de l’intelligence, marche après marche, et ce n’est pas terminé. Dieu est à la fin et non au début.
Que voilà un beau remontant pour les éducateurs ! Pensez en effet qu’avec le darwinisme dogmatique, les efforts des parents à instruire leur progéniture ne sont crédités d’aucune rémanence sur la lignée. Les petits-enfants redémarrent de la même insensible loterie de gènes. L’entêtement des éducateurs semble bien mal récompensé face à cette remise à zéro générationnelle. Comment les progrès de l’Humanité pourraient-ils s’accumuler dans ces conditions ? Même ceux assez codifiés pour figurer dans les livres ne deviennent pas naturels pour autant. Si les livres brûlent, tout est perdu. Mais avec un darwinisme teinté de lamarckisme par l’épigénétique, les acquis peuvent laisser une trace et l’enthousiasme revient. Nous pourrions transmettre autre chose que des gènes égoïstes. Il restera quelque chose de la sollicitude pour nos enfants.
L’évolution moins aveugle, la marche de l’Humanité l’est moins également. Les progrès de la psychologie répondent aux mêmes principes que ceux de la biologie. De terribles retours en arrière surviennent, conséquences de catastrophes sociales aussi bien qu’écologiques ; mais la marche en avant reprend, la coopération s’efforçant patiemment de reconstruire la complexité. L’espèce humaine n’est pas le jouet du hasard, qui déciderait entièrement de son destin par les aléas des mutations génétiques et politiques. La pertinence de nos intentions est capitale. Alors peut-on les ranger toutes à la même hauteur, comme le recommande une certaine niaiserie égalitariste, ou faudrait-il reprendre la sélection intentionnelle ?
Transmission
La conclusion attendra encore un peu. Si votre attention n’est pas épuisée, il reste quelques points à aborder. L’un est plutôt mince : quelle part de nos acquis peut être transmis à la descendance ? Rien d’élaboré, à coup sûr ! Comment des évènements sociaux pourraient-ils être codifiés dans le génome, même à l’aide de l’épigénétique ? Les prophètes qui nous haranguent sur la transmission de traumas psychiques n’ont pas bien saisi le volume d’information que représente le souvenir d’un évènement. Tout ce qui peut passer est le changement d’une disposition. Ce que nous appelons couramment un trait de tempérament. Le descendant pourrait réagir plus nerveusement aux situations stressantes, sans moyen de comparaison avec ce qu’il aurait pu être et sans manière de remonter à l’évènement déclencheur. Autant dire que cette connaissance ne le servira guère. Néanmoins le changement le rendrait plus adapté à un environnement agressif tel que l’a vécu son parent.
Avoir subi un traumatisme laisse-t-il une “mauvaise” trace ? Ce n’est pas le trauma qui est transmis, plutôt la manière d’y échapper dans une “prochaine” vie, à un niveau d’organisation assez sommaire pour que l’épigénétique puisse le codifier. Et cette simplification biochimique est plutôt judicieuse. À quoi servirait le souvenir élaboré, une génération plus tard ? Entretemps le contexte environnemental et social a changé. Nos jugements ont pu se renverser. Le stress est passé de bénéfique à répréhensible, rendant de fait la trace épigénétique inadaptée. L’évolution physique prend ainsi un retard considérable sur la sociétale. C’est l’éducation réitérée de chaque génération qui concentre l’essentiel de la transmission des acquis sociétaux.
Évolution à l’envers
L’éducation se heurte cependant aux limitations du cerveau. Sa capacité mémorielle est contingentée par la nécessité d’oublier pour réinscrire. Son aptitude à s’auto-programmer, “l’intelligence générale”, varie beaucoup d’un individu à l’autre. L’organe n’était pas prévu pour affronter la masse d’informations contemporaine. On peut voir comme “naturelles” nos intentions descendantes qui viennent à son secours en l’entourant d’assistants numériques, et cherchent à manipuler la génétique pour exacerber son intelligence. L’évolution continue, la physique à nouveau raccrochée à l’intellectuelle grâce aux ciseaux génétiques. Nous sommes même en mesure, prochainement, de programmer une intelligence artificielle étroitement associée à notre propre personnalité, capable de discourir comme nous le ferions. La transmission des acquis dans ce “génome numérique” prend alors entièrement le pas sur l’hérédité siliceuse de la machine. Darwin serait stupéfait par cette forme d’évolution à l’envers, où l’espèce remanie la nature pour qu’elle arrive jusqu’à elle.
Encore un point intéressant pour tout comprendre : les raisons de nos attitudes face aux différentes théories sur le vivant. C’est ce qui occupera notre dernière partie.
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Asymétrie cognitive
Pourquoi l’évolution de la vie semble-t-elle miraculeuse aux anti-Darwin ? C’est une asymétrie cognitive dont j’étais moi-même victime adolescent. Évitons le terme de biais cognitif que vous entendez sans arrêt. Aucune irrationalité, aucun défaut dans ces “biais”. L’évolution naturelle les a installés à juste titre, car notre psychologie est aussi le siège d’une compétition cognitive. L’asymétrie dont je parle, vous la connaissez déjà si vous lisez régulièrement ce blog. Elle se manifeste ici entre le regard descendant, celui de notre esprit qui représente le monde, et le regard ascendant, celui du monde qui nous constitue.
Lorsque nous sommes jeunes ou restons peu éduqués, le regard descendant domine. Il s’est formé spontanément, sans aide. Le monde s’est présenté à nos yeux. Notre cerveau a organisé toutes les données. La conscience est la scène où se présentent les images qu’il a fabriqué avec une sophistication croissante. C’est une scène stable, bien davantage le monde lui-même. L’environnement change discrètement tandis que notre conscience reste une continuité. Ses représentations installées se cherchent dans le champ sensoriel. Ce sont elles qui font exister le monde avec cette permanence dans notre esprit, alors que sa constitution est si accidentée.
Face à la permanence quelque peu aveugle du regard descendant, un regard ascendant plus réaliste se constitue au fil de l’éducation. Quand celle-ci est complétée, nous apprenons qu’une seconde passée à fixer un objet immobile correspond à 1043 états quantiques différents de sa constitution. La stabilité n’est qu’apparente. Quel est le rôle de la conscience en fait ? Elle focalise notre attention sur les choses importantes à chaque instant. Sélection naturelle des représentations actives, les autres restant au repos. Le regard descendant est une sorte de projecteur qui éclaire ce qui s’excite autour de nous. Un paysage figé ailleurs, car il n’est pas le monde réel mais le simple puzzle assemblé de nos représentations.
Un besoin de conservation
Revenons au vivant. Malgré qu’il gigote bien davantage que le non-vivant, il est incroyablement ralenti par notre regard descendant. Je regarde mon voisin immobile. Sa constitution biochimique évolue profondément chaque fraction de seconde. Si je le recroise au bout de trois semaines, sa peau aura entièrement changé. Mais je ne le verrai pas pour autant comme un être différent. Mon regard descendant lui donne le même nom, parce que c’est un schéma mental permanent qui le représente. Tandis que mon regard ascendant, s’il est éduqué, m’annonce qu’il est un assemblage moléculaire intégralement bouleversé.
Plutôt déstabilisant, n’est-ce pas ? C’est pourquoi le regard descendant domine asymétriquement l’ascendant. Très largement. L’image sensorielle stable du monde prévaut sur la théorie impalpable de sa fondation, même chez les physiciens et les biologistes. Ils ont envie de retrouver leurs proches habituels en rentrant à la maison, et non les édifices biochimiques alternatifs qu’ils sont en même temps. Sélection psychologique naturelle. Cette prééminence du regard descendant s’étend à tous les domaines, y compris ce qui est la direction privilégiée du regard ascendant : l’origine des choses. Là c’est moins heureux.
Humble Nature
En effet c’est la quintessence du vivant qui nous fascine. Dans notre cerveau, des représentations évoluées sont stupéfaites de leur propre existence. Sans regard ascendant pour les compléter, elles cherchent leur provenance dans quelque chose d’encore plus sophistiqué qu’elles-mêmes. L’image divine apparaît spontanément. Mon imaginaire est occupé par Dieu qui me regarde, moi et mon âme permanente, imprescriptible. Mon regard descendant me crée moi-même, et tout ce qui m’entoure. Rien ne fournit meilleure explication tant qu’un regard ascendant, propriétaire du monde lui-même, ne vient pas tenir un autre discours.
Dieu est né de l’asymétrie de notre regard, qui place naturellement notre origine au-dessus de notre conscience actuelle, dans l’ordre complexe, plutôt qu’à sa base. C’est une grande humilité de la Nature, en quelque sorte, puisqu’elle s’efface elle-même comme origine de sa production, et nous aurons mis des centaines de milliers d’années à identifier notre mère véritable. Grâce à Darwin. Ne diminuons pas son génie. C’est lui qui a éveillé notre regard ascendant sur nous-mêmes.
Des intentions métastables…
Ce regard ascendant tient un discours bien différent du descendant. La stabilité s’évanouit. Le vivant apparaît d’une insupportable fragilité. Sa pyramide complexe peut s’effondrer à tout moment. Mais conjointement elle cherche en permanence à s’élever. Elle passe d’un équilibre métastable à un autre. Par dessus certains s’installent de nouveaux équilibres qui confortent les précédents. Sans cette rétroaction de la complexité sur elle-même, sans doute l’univers serait-il encore à l’état de soupe quantique avec quelques fantômes d’organisation précaire.
Faut-il voir une intention à l’oeuvre derrière cette complexité opiniâtre dans son effort d’élévation ? Non et oui. Non car le regard ascendant n’en a pas besoin. Les processus passent inéluctablement par ces équilibres métastables, et leur nature même les fait perdurer. Une stabilité n’a pas besoin d’être intentionnellement stable. Mais oui, il existe une intention, si l’on appelle ainsi les règles décidées en commun par des éléments en relation. On débouche sur la seconde nature de l’élaboration complexe, qui n’a rien de mystique ; c’est la globalité surimposée aux éléments assemblés, le tout qu’ils forment par leur intégration, un niveau d’existence en indépendance relative avec ses parties.
…encore faut-il qu’elles soient bonnes
Nos intentions conscientes sont de telles globalités. Surimposées aux concepts sophistiqués générés par notre cerveau, à l’issue d’une très longue chaîne de complexité. Elles sont des images alternatives du monde, qui cherchent à se substituer aux images existantes. Parce que plus conformes à nos désirs. Une stabilité veut en remplacer une autre. Sans toujours comprendre la grande fragilité du monde en soi. Mal informée par un regard ascendant inexistant, l’intention détruit souvent le monde plus qu’elle le transforme, et rate dramatiquement son but. C’est en sociologie que le désastre est le plus apparent. N’ayant jamais réussi à comprendre son fonctionnement social, l’Humanité avance à coups de révolutions, d’effondrements créant les pires moments d’inhumanité avant que la stabilité revienne, sans forcément beaucoup de bonheur gagné.
Sans théorie à son propre sujet, la société mute au petit bonheur la chance, quand une idée a rassemblé assez d’esprits autour d’elle sans être jamais évidente chez tous. Société assez organisée pour transformer le monde mais sans rétroaction à son sujet, ce qui a étendu sa fragilité à l’écosystème entier. L’écologie est un problème sociologique. À quoi sert l’hystérie écologique quand le véritable écueil est un mauvais système d’organisation des idées, où chacun de leurs porteurs a la même importance ? Si nous avions réellement les esprits les plus brillants à la direction de l’Humanité, aucun désastre climatique n’aurait dépassé le stade de l’hypothèse.
Hello, Darwin !
Voici ce qu’aurait pu dire un Darwin social du monde actuel : un grand nombre de mutations sont survenues, aucune létale pour la société. Elles l’ont transformée. Mais l’évolution peut finir par envoyer à la poubelle un gros raté. Nous n’aurons rien vu venir. Parce notre regard descendant voit une société en apparence immuable. Il domine le regard ascendant qui, plus rarement, voit l’inquiétante fragilité de l’édifice.
Il n’existe qu’une manière de contourner les gros ratés : coordonner les deux regards. Mais alors, même les ratés disparaissent. Parce que le regard ascendant n’en voit pas. Seul un regard descendant déçu s’exprime ainsi. Et si je veux “réussir une espèce” c’est mon regard descendant avec ses idéalismes qui doit rencontrer les mécanismes ascendants pour réussir.
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Qu’est-ce que l’évolution naturelle au final ?
L’évolution de l’animé n’a pas de début identifiable car elle émerge des changements de l’inanimé, bien plus frénétiques en vérité, sans que nous en ayons conscience. Cette même conscience dotée d’intentions sophistiquées ne se reconnaît pas dans les intentions de l’inanimé mais elles sont pourtant là, frustres, imperceptibles, bien plus tenaces que les nôtres. Il n’existe aucune rupture dans l’évolution complexe des choses depuis l’origine la plus infime de leur constitution.
La conscience évidente que nous avons de l’évolution complexe concerne ses niveaux les plus stables. Les biomolécules occupent ici le devant de la scène, en particulier l’ADN, support principal de la conservation d’information particulière au vivant. Cependant l’ADN est lui-même une molécule à plusieurs niveaux de complexité, susceptible de se reconfigurer, au lieu de seulement se répliquer à l’identique. Il interagit avec “l’écosystème génétique”, qui inclue de nombreux ARN baladeurs, dont les viraux.
Aucun étage de cette complexité n’est soumis à de pures lois ascendantes, issues de ses micromécanismes. Tous sont des organisations globales participant à de nouveaux systèmes et qui rétroagissent sur leur constitution. Il n’existe pas d’étage entièrement isolé.
Où est le sélectionneur ?
Il s’agit avant tout d’un processus de diversification. Les micromécanismes explorent toutes leurs solutions possibles. Il n’existe pas de sélection dans un sens éliminatoire. Le processus semble se figer quand il atteint un équilibre métastable. Notre regard descendant annonce alors une “espèce sélectionnée”. Elle a seulement une plus grande persistance. Par quoi serait-elle sélectionnée ? Une Nature divinisée ? Ou n’est-ce pas justement ce regard humain descendant qui, en embuscade, s’est gratifié du rôle de juge céleste ?
Le “sélectionneur”, si on le cherche, est le système aux limites imprécises dont dépend l’espèce. Mais il ne sélectionne rien. Il résulte. En tant que globalité il est la fusion des probabilités que chaque espèce du système y trouve une certaine place. C’est un concept très difficile à saisir. Vous n’y parviendrez pas dès la première lecture. La globalité du système est son aspect fixe : une espèce a été sélectionnée ou non. Tandis que la constitution du système est son aspect mobile : toutes les configurations d’espèces sont présentes, certaines avec une probabilité d’existence très faible, d’autres très forte.
L’exploration naturelle
Il faut alors redéfinir l’espèce “sélectionnée par l’évolution”. Elle n’a de sens que dans un cercle de l’écosystème. Dans ce niveau complexe, la configuration de probabilité attribue une position dominante à l’espèce en question. Si cette domination est durable, l’espèce peut élever son propre niveau de complexité, soit organique, soit social pour celles ayant atteint le stade de la représentation du monde par un système nerveux.
L’évolution complexe n’élimine pas grand chose. Elle garde au contraire dans sa pile d’informations toutes les configurations d’évolution possibles. Quand l’une d’elles s’avère peu stable, elle redescend l’échelle de la complexité et pioche une alternative dans son répertoire. Ce processus enchaînant diversification, avancée et recul, pourrait s’intituler simplement : l’exploration naturelle. Si vous croisez dans la forêt une silhouette casquée, qui fait des pas dans toutes les directions, tombe dans des fosses, s’en extrait et repart ailleurs, c’est elle !! C’est la Nature.
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