Démarchandisation ou marché-école ?

Le capitalisme est passé par plusieurs âges successifs, le productivisme, la financiarisation, et le numérique universel. Pourquoi ces mutations ? Le principe du marché qui fonde le capitalisme arrive dans une société installée, à laquelle il doit s’adapter, mais qu’il modifie en profondeur à son tour. En profondeur ? Oui, il traverse le Societarium pour modifier le fonctionnement de l’ensemble de nos cercles, de la famille à l’international. Mais il n’est pas pour autant un principe transcendantal en soi. Son pouvoir vient d’être attaché à la notion de valeur et d’échange, qui concerne chacun de nos cercles. Il ne modifie pas leur âme. L’objectif cardinal du cercle social reste le même. C’est en cela qu’il est un filtre, un frein aux changements opérés par le capitalisme. Nos societarium(s) personnels sont le meilleur rempart contre les excès du marché, nos “gardes du mental” face à ses obsessions. La relation aux valeurs monétaires n’est pas la même au sein d’une famille, d’une entreprise, d’une nation, d’un ordre supra-national. Le marché est une lèpre qui peut amputer des pans entiers de l’organisme ‘Humanité’, sauf si une bonne politique restreint son activité amorale aux niveaux où elle reste physiologique, et participe à une gestion efficace des ressources locales. Les règles du marché montrent des intérêts divergents selon le type de relation humaine, et c’est la présence de nos cercles qui indique le type en jeu, permettant de moduler nos interactions.

Le plus grand co-acteur des déprédations opérées par le marché n’est pas une démission des politiciens classiques, comme on le lit généralement, mais l’anarchisme insidieux qui produit aujourd’hui la société liquide. Celle-ci est le terrain rêvé pour la propagation du consumérisme et de la marchandisation universelle, incluant nos corps et nos esprits. Il est vain de chercher dans cet espace ce qui relève ou non de la loi du marché. Aucune frontière ne vient s’élever en travers de ses appétits, puisque le consommateur ne met lui-même aucune limite aux siens. Une négociation s’installe en tous lieux et à tout moment, entre les tentations fructueuses pour l’un et les aspirations délicieuses pour l’autre. Aucun lieu physique ou psychique n’est à l’abri du marché.

Comment définir ce qui ne relève pas de l’appropriation, de l’accumulation, de l’exploitation ? La réponse est discutable à l’infini dans la société liquide. Les règles sont floues. Chacun se sent libre de ses choix, ce qui veut dire en réalité s’exposer sans défense au flot des incitations invisibles croisées au quotidien, aux innombrables nudges installés par l’énorme marché publicitaire. Au contraire la réponse est limpide à l’intérieur d’un cercle ayant posé ses règles d’existence : voici, à cet endroit, ce qui est monnayable et ce qui ne l’est pas. Chaque contexte l’édicte. Un societarium structuré oppose une résistance naturelle aux manipulations inconscientes, parce qu’il est lui-même positionné dans cet inconscient. La conscience se voit proposer ce qui est déclaré acceptable par l’histoire personnelle, par un ensemble cohérent et non un maelström que tout appât fait basculer immédiatement.

Lorsque les cercles familiaux et éducatifs sont préservés, l’apprentissage du monde économique peut faire l’objet d’un véritable encadrement. Comme on va à l’auto-école avant d’être lâché sur les routes, l’on va au “marché-école” avant d’entrer dans le consumérisme. Il est possible d’initier les enfants par des jeux et des cours incluant des notions d’éthique. Le gagnant n’est pas celui qui consomme le plus mais qui consomme le mieux, sait graduer ses désirs, organiser ses autres activités en fonction de projets dépassant la simple envie de posséder. Le célèbre Monopoly devrait laisser la place à un jeu de rôle où la stratégie ne serait pas que financière, où les joueurs n’auraient pas la même quantité initiale de billets, et où des talents inégaux seraient également attribués. Un jeu bien plus conforme à la vie réelle…

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