L’origine de toute réalité

Abstract: L’incommensurable étrangeté de l’origine nous oblige à créer des commensurables pour habiller cette ultime impudeur.

Qu’est-ce qui sépare le vrai de l’imaginaire?

L’aptitude à “s’écouter penser” tend à nous faire projeter la pensée hors de la réalité. Il existe un monde ‘matériel’ et un autre ‘virtuel’, que chacun d’entre nous s’invente. En fait les deux sont virtuels, nous le savons à présent. Produits par nos réseaux neuraux. Ce qui les sépare est l’origine des données. Le monde matériel naît des données sensorielles, tandis que le virtuel vient des représentations mentales existantes, éveillées par le contexte ou parfois spontanément —le cerveau dispose de noyaux excitateurs qui déchargent aléatoirement. Ces représentations se réassemblent en mondes prévisionnels ou entièrement imaginaires.

Notre conscience, espace intégrateur des fonctions mentales, “sait” que ses pensées concernent soit le matériel soit le virtuel selon la participation des aires sensorielles à la vaste synchronisation neurale qui les forme. Cette auto-observation nécessite le bon état physique du cerveau et la confirmation permanente par les données suivantes. L’organisation mentale s’entretient des réentrées continuelles qui la valident. Placez un cerveau dans une réalité alternative et après quelques errements il recréera un univers mental fort différent. Dans une société aujourd’hui de plus en plus virtuelle, l’attention devrait être croissante quant à la source des données. Mais l’inverse est survenu et beaucoup de nos congénères se sont enfoncés dans des mythes personnels.

L’esprit s’exclue lui-même de sa réalité

Chez tous, cependant, la tendance des pensées à émerger spontanément et à s’évader dans des espaces imaginaires crée un dualisme mental : il existe un “vrai” monde et ses ombres. Que cachent ces ombres ? Ce qui n’est pas directement observable : inconnus du vrai monde, autres mondes hypothétiques, idéaux, entités supérieures. Tout cerveau a ainsi l’impression d’accéder à des choses qui le dépassent, mais avec lesquelles il entretient une relation privilégiée. S’il est convaincu que le monde matériel est le seul “vrai” au plan physique, il se persuade facilement que les ombres auxquelles il est connecté existent indépendamment, qu’elles ne sont pas seulement une production mentale. Même pour les esprits les plus rationnels, les idéaux semblent exister hors de la réalité physique, puisqu’ils la dirigent.

Mais ce dualisme spontané du mental repose sur une réduction de la réalité à cette matérialité que nous percevons, et par extension à sa constitution microscopique. Même un physicien qui étend sa réalité à des micromécanismes purement mathématiques tend à en exclure son esprit, qui la fabrique. Pour y parvenir il doit accéder à des idéaux mathématiques donc à quelque chose d’extérieur à cette réalité physique, même quand elle devient virtuelle. Il sépare deux variétés virtuelles, celle des idéaux et celle de leurs productions. Deux variétés virtuelles ? Ne s’agit-il pas toujours de cette tendance intrinsèque à notre cerveau à séparer ses représentations en ‘vraies’ et ‘imaginaires’ ?

Revenir à l’intérieur

Si je choisis au contraire de ne réduire en rien la réalité à ce que je peux en saisir ou imaginer, c’est elle qui m’entoure, avec sa matière, ses idéaux, ses inconnus. Je suis en son sein, entièrement sa production. Quand je la scinde, je ne fais que scinder différentes images d’elle. Dans cette perspective je suis à l’intérieur de la réalité, même quand je pense à une autre de ses versions possibles.

Nanti de cette humilité, il ne m’est plus possible de situer mon esprit comme extérieur à la réalité, capable d’observer son origine, ses principes ultimes s’il en existe. ‘Concept’, ‘origine’, ‘principe’, sont encore à l’intérieur. De quoi pourrais-je bien me servir pour passer à l’extérieur ? Je suis prisonnier de mon cerveau —ou « Je » est la prison— mais il est impossible de voir les barreaux. Ce qui en fait un endroit plutôt sympathique. Surtout qu’en me racontant tout ceci j’ai l’impression d’abattre certains de ces barreaux que je ne voyais pas…

Prisonnier des cadres aussi

Alors cette origine, que pouvons-nous en connaître ? Notre pensée utilise des cadres. Ces cadres ont été construits par l’origine. Au mieux ils nous donnent des indications sur elle. Mais une production ne peut pas renseigner complètement sur ce qui l’a produite. C’est jusqu’à nos concepts et langages qui font partie de ces productions. Comment pourraient-ils remonter jusqu’à l’origine ? La très grande cohérence des mathématiques ne doit pas nous tromper : elle traduit une forme de la réalité en soi mais n’est pas l’origine. Elle permet de devenir locataire de la réalité et en même temps démontre que nous n’en sommes pas le propriétaire. Nous découvrons son mode d’emploi.

Les démons rassurent

Il y a plus d’étrangeté dans le monde quantique que dans les dieux et les démons, très humains finalement. Aujourd’hui le fantastique, le magique, le religieux, nous rassurent, face à l’inconcevable anormalité de l’origine.

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