Introduction
La vérité est écartelée, dépecée, rapiécée, maquillée, et finalement grotesque. Les ouvrages contemporains ne font qu’en parle, dont celui récent de Maxime Rovere, ‘Dire la vérité’. L’auteur essaye de nous remonter le moral, affirmant que la vérité a toujours été pareillement malmenée. Il a tort. Jusqu’à présent les humains acceptaient de plein gré la vérité du monde, comme sous-jacente à la leur, et unique ! C’était une religion. Dieu a fait le monde ainsi. Lorsque la Nature a remplacé Dieu pour Spinoza puis les scientifiques, la vérité du monde est restée monolithique. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Dans cet article nous verrons qu’il existe des vérités individuelles s’opposant à la vérité du monde, que les unes comme l’autre sont réelles mais pas ultimes, qu’il existe au milieu une vérité absolue, et peut-être une vérité universelle en fin de compte.
Elle se soupçonne quand nous représentons nos vérités personnelles comme un nuage d’erreurs, de minimes à sévères. Elles orbitent autour de quelque chose. Nous supposons qu’est positionnée, au milieu de ce nuage, la vérité universelle, peut-être inaccessible. S’agit-il de l’authenticité du monde physique, d’équations de la matière, qui se prolongeraient en mathématiques du vivant et du social ? Les choses ne sont pas si simples.
Qu’est-ce que la vérité du monde ?
Le monde est une collection de choses en relation. Sa vérité est donc collective. Tous les éléments y participent sans qu’aucun puisse s’en extraire et tenir cette vérité globale entre ses mains.
Ce qui n’empêche pas chaque humain de le tenter. Doué de la capacité de représenter, il établit son image et l’appelle “le Monde”. Mais chaque cerveau produit une image différente en fonction des outils à sa disposition et de ce qu’il a vécu. Comment parvenons-nous à concilier ces écarts et à ne pas nous écharper continuellement au sujet du monde réel ?
Paradoxalement nos ancêtres ont eu la tâche facilitée par leur science limitée. Ils connaissaient l’existence du cerveau mais ignoraient tout de ses mécanismes. Il s’agit pour eux d’un organe enregistreur de la réalité extérieure, du même modèle chez tous les humains, plus ou moins performant selon l’acuité des sens. Cet organe de saisie passe l’image à la conscience, qui est une âme indépendante. On a énergiquement cherché cette parcelle divine dans le circonvolutions cérébrales. L’échec ne fut ni surprenant, ni décourageant, puisque l’âme n’est pas matérielle. On espérait trouver au mieux le “récepteur” de ce spectre impalpable.
Un monde extérieur “vrai”
Face aux multiples consciences de nos ancêtres, le monde extérieur leur apparaît comme unique, alors que chaque cerveau crée le sien. Une approximation involontaire ! Elle les a cependant forcés au collectivisme. Puisqu’ils vivent dans un seul monde, il faut y vivre ensemble, se mettre d’accord sur la manière de gérer cet environnement commun. Alors qu’aujourd’hui chacun d’entre nous, se débarrassant de cette vision totalitaire du monde, fait valoir que sa manière est aussi bonne qu’une autre. Le monde commun n’existe pas. Il n’y a que des images individuelles. Sans référence universelle, la “vérité” devient celle qui regroupe le maximum de partisans, augmentant ainsi son pouvoir face aux autres groupes. C’est la vérité démocratique, le pouvoir sur le monde réel par le peuple, plus exactement par sa majorité, quelle que soit la pertinence de cette vision.
Sans doute est-ce là l’un des plus grands paradoxes de l’Histoire humaine ! Sans connaissance élaborée du monde, nos ancêtres étaient d’accord pour le déclarer commun. Avec tous les détails apportés depuis par la science, nos contemporains ont décidé qu’il n’existe pas d’autre monde que celui imaginé dans leur fort intérieur. Stupéfiant, n’est-il pas ?
De la vérité individuelle à l’absolue
Le fait est qu’au sens propre, nos contemporains n’ont pas tort. Nous n’avons pas d’autre perception du monde que celle fabriquée par le cerveau individuel. Même le plus universel des concepts n’y a de sens que là, dans des rouages neuraux spécifiques à l’individu. Tout est reflet du réel. La vérité, au centre du nuage, est effectivement inaccessible. Le miroir, si fidèle soit-il, n’est pas le vrai.
Alors comment vais-je pouvoir introduire une vérité absolue dans ces conditions ? Ce serait tâche impossible si je m’attaquais à un monolithe et à son reflet. Mais justement la vérité n’est jamais un monolithe. Elle est un consensus, une globalité, décomposable presqu’à l’infini, du moins jusqu’au point où l’approximation devient indiscernable de l’essence des choses.
Attention, quand je parle de consensus, il ne s’agit pas du démocratique cette fois. Ce n’est pas cette vague éphémère émergeant de la société liquide. Le consensus est celui du monde lui-même, dont nous faisons partie. Nous avons la tâche ardue de nous y intégrer, sans perdre notre individualité. Appartenir sans disparaître. Là est le monumental stress contemporain.
Les mondes-bulles
Il a enfanté une psychose, qui ne fait que s’étendre. À quoi s’accrocher pour ne pas disparaître ? Où sont les îles au milieu de la société liquide ? Quelle identité conserver quand elle est dissoute par les incessants courants d’information contradictoires ? La réponse est simple et spontanée : il ne reste plus qu’à se réfugier dans son monde personnel, sa bulle à soi, en faire la vérité.
La société liquide est un océan de mondes-bulles qui se heurtent et se regroupent au gré des courants, pour se séparer bientôt. Il n’existe plus de vérité commune pour fonder une organisation générale. La structure s’effondre, laissant le champ à des intelligences supérieures capables d’influencer les courants et saisir un pouvoir dont elles n’auront pas à rendre compte, car il sera occulte.
Sortir de sa bulle, c’est laisser s’échapper “sa” vérité. Quand je la donne, elle n’appartient encore qu’à moi. La rendre vraiment libre c’est la laisser affronter les autres, voir comment elle se défend. Je ne dois pas être un supporter halluciné en train de hurler dans les tribunes pour l’encourager. Si elle a du talent, elle marquera seule un but. Mais il y a tellement de joueurs sur le terrain ! Comment la faire émerger ? Comment la rendre plus universelle ?
Des vérités irremplaçables
Cette première vérité, l’individuelle, est vraiment irremplaçable. Parce que chacun d’entre nous éprouve la sienne, en est le seul porteur. Comment allons-nous lui faire rejoindre le monde sans qu’elle étouffe sous le poids d’un si grand univers ? Le poids n’est pas si grand en fait. Car il n’existe pas de “monde”, seulement une collection de choses, quel que soit le degré d’organisation regardé.
Néanmoins les choses ne sont pas disposées au hasard. Elles sont organisées, justement. Rejoindre le monde, alors, c’est rejoindre ces arrangements, les comprendre, les épouser. Comme il existe une direction d’organisation, la porte d’entrée est à la racine des choses. C’est ainsi que procède le scientifique, réputé le plus attaché à la vérité. Il cherche une racine pour construire sa représentation. Il a besoin d’un modèle des relations entre les choses : une théorie. C’est là, au coeur de la science, qu’il est le plus facile de comprendre la nature des trois vérités :
Les 3 vérités
La théorie est la vérité individuelle du scientifique. Elle veut rencontrer la vérité du monde, de ses arrangements. Le succès est manifeste quand le monde se comporte exactement de la manière prévue. Cette rencontre est la vérité absolue. Incidemment, nous croisons ici une exigence scientifique fondamentale : le principe de falsifiabilité de Karl Popper. Quel est cette idée bizarre qu’une vérité doit pouvoir être contredite pour exister ? Ne peut-elle se tenir seule, dans la clarté de l’évidence ?
Eh bien: non. La falsifiabilité se rapporte justement à la rencontre dont nous parlions à l’instant. Pour qu’une théorie prétende au statut de vérité absolue, il faut que ses alternatives échouent. Donc pour exister, l’absolue a besoin d’une vérité du monde d’une part, de plusieurs vérités individuelles concurrentes d’autre part.
L’échec étaye, le succès maçonne
Les “vérités individuelles” sont des idées plutôt que des individus. Un chercheur a souvent plusieurs théories en tête. La réussite de l’une flamboie davantage quand les autres sont testées également et sombrent. C’est ainsi que l’on approche la vérité absolue : en accumulant les échecs secondaires, mais aussi primaires, ceux qui jonchent le chemin du chercheur avant qu’il parvienne au succès. L’échec est terriblement mésestimé, car il est partie intégrante du trophée final. C’est lui qui transforme la vérité individuelle en absolue.
Cette dépréciation de l’échec n’a pas d’effets trop dramatiques quand toutes les idées, les mauvaises et la bonne, appartiennent au même individu. Au pire s’est-on envoyé quelques gifles mentales avant le ‘Eurêka!’. L’effet est déjà plus néfaste entre scientifiques, quand certains s’accrochent trop aux mauvaises idées ou d’autres se sentent propriétaires exclusifs de la bonne. Les unes font l’autre. La vérité absolue, redisons-le, se consolide de l’examen des mauvaises pistes. Ce sont les flemmards qui s’arrêtent à l’eurêka!
L’échec refusé
Dans la société liquide, les effets de l’échec deviennent catastrophiques. Mélangé à des myriades de congénères, l’individu voit déjà sa présence étriquée. Pas question de la rétrécir encore par des ratés. La célébrité péniblement gagnée peut couler sur le récif d’un unique échec. Dans un flux permanent d’info, impossible de l’escamoter. Solution ? Trafiquer les erreurs, les relooker en vérités. La société liquide est une machine à transformer les échecs en succès, les vérités individuelles en absolues.
Il est vrai que l’échec n’a guère d’intérêt si le nôtre est noyé parmi des millions d’autres. Il se montre utile dans une équipe, qui envoie son étoile briller au firmament. La valorisation de l’échec est l’affaire d’un groupe intégré. Dans un laboratoire scientifique, beaucoup d’idées sont dépecées et jetées, sans que cela nuise à leurs auteurs. C’est généralement le contraire dans la société liquide. Un écart coûte cher aux personnes en vue. Harcèlement, lynchage, les victimes sacrificielles jonchent le paysage médiatique. Le suicide social ne s’est jamais si bien porté.
Quand l’absolu gratte l’universel
La vérité absolue se constitue en cercle. Elle se condense à partir des erreurs qui l’entourent puis se repartage dans le cercle, qui en devient plus solide. Le cercle s’étend, accueille d’autres erreurs, et parfois une vérité plus précise, qui repositionne l’absolue du cercle. D’autres critères ont été pris en compte. La vérité du monde s’est approfondie. La rencontre s’est déplacée. La vérité absolue mérite toujours son titre parce qu’elle est cette rencontre entre le multiple et l’unique. Mais elle est toujours empreinte d’un taux d’incertitude. Car ce qui est rencontré n’est pas le monde en soi, seulement ce qu’il nous montre. Mieux nous sommes capables de regarder, plus le taux d’incertitude diminue, sans jamais descendre à zéro.
L’absolue n’est pas l’universelle. Attention à la confusion. Au contraire, la vérité absolue est une rencontre ponctuelle. Elle s’étend par le nombre d’acteurs qui vont faire la même rencontre avec le monde et se rassembler autour de la même vérité. Les atomes sont en contact avec une organisation du monde uniforme. La vérité absolue qu’ils tirent de leurs arrangements en molécules est alors universelle. Tous les groupes d’atomes font la même rencontre, partagent le même absolu. Ils forment un cercle unique.
Il en est différemment pour des acteurs sociaux. Chaque groupe d’humains possède sa vérité absolue, qu’il faut apprendre et épouser si l’on veut en faire partie. Les cercles sociaux sont diversifiés autour de ces vérités, appelées coutumes, rencontres locales avec le monde. La vérité absolue est ici ponctuelle, contextuelle.
Absolument vrai ?
L’absolu est destiné à heurter. L’interaction entre groupes crée un environnement plus vaste. Leurs membres, équipés de leurs vérités absolues, doivent en trouver une supérieure, adaptée au contexte général, qui n’a pas fait disparaître les contextes locaux. À nouveau recommence un cycle d’erreurs amenant une vérité absolue par dessus les précédentes dans l’échelle d’organisation sociale.
Nos vérités absolues se surimposent les unes aux autres, c’est-à-dire qu’elles se superposent en s’intégrant, pointant vers chaque contexte. C’est ainsi que nous prenons pied dans l’universel sans quitter les ponctuations qui ont formé précédemment notre identité. Universel et particulier. Notre vérité absolue est un poumon qui se gonfle, progressivement capable de respirer toutes les atmosphères.
Il progresse dans le temps qui lui est imparti, dans l’espace qui lui est attribué. Seul, je n’aurais pas respiré grand chose. Il faut se faire accompagner de tous ceux qui ont essayé. Ne jamais dire qu’on est arrivé. Le monde en soi est inaccessible. Serait-ce que ma vérité de l’absolu… ment ?
L’épître pour les pitres
Nos contemporains ont besoin de retrouver leur foi dans le vrai. Non pas en s’alignant sur les mêmes idées, ce qui anéantit les vérités individuelles, mais en admettant l’unicité de la vérité du monde, qui ne leur appartient pas. Le monde est le Dieu unique. Il faut réactiver cette religion. Y compris parmi les scientifiques, évangélistes toujours tentés par la scission, par l’envie de célébrer leur vérité individuelle. Comme l’a fait un Raoult face au Covid, devenu sans surprise l’égérie des ultra-individualistes.
Trois points de…
Si le monde est bien nôtre, il n’est pas le mien. Une vérité universelle ne peut surgir que de gens qui se répètent cela : le monde n’est pas mien. Or c’est le contraire à quoi nous assistons aujourd’hui. Les gens répètent : le monde est tel que je le vois. Non, cher Maxime Rovere, la vérité n’a jamais été aussi malmenée. Nos contemporains ont perdu la foi. Leur monde est décomposé. En criant à la conspiration ils cherchent surtout à imposer la leur.
Je n’ai pas une vérité, ni une myriade. J’en ai trois, la mienne (multiple), celle du monde (unique), et l’absolue qui connecte les deux autres. Quand la marche de ces trois-là ne boite pas trop, elle m’emmène vers l’universelle. Comment puis-je savoir si je suis dans la bonne direction ? Je ne devrais jamais être isolé, n’est-ce pas ? Malheureusement si. Nous avançons tous à des vitesses différentes. La vérité est échelonnée. On doit se contenter de laisser des points pour que d’autres se suspendent…
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