L’Occident a besoin d’être sauvé de ses ennemis. Frédéric sera-t-il à la hauteur de Charles Martel, son illustre homonyme qui repoussa les Sarrasins à Poitiers en 732 ? Cet article termine la recension de ‘Occidents – Enquête sur nos ennemis’. La conclusion de Frédéric Martel insiste sur les “valeurs universelles”, impératives pour chaque habitant de la planète, que préserverait l’Occident et que ses ennemis ne respectent guère. Ce final attendu est d’une grande platitude, malheureusement, et fort aveugle à l’évolution récente de nos démocraties. Pourquoi les gens ne sont-ils plus transfigurés par ces valeurs comme avant ? Frédéric prend l’allure d’un maître d’école s’efforçant de faire classe comme avant, apprenant les grands poncifs aux élèves, alors qu’il n’est plus écouté que par le premier de la classe.
Son pamphlet est bancal quand il reproche à nos “ennemis” leur essentialisation de l’Occident alors qu’il fait de même avec les motifs des anti-Occident. Le fait est que l’affaire tourne autour de la sanctuarisation de ces valeurs universelles, qui sépare les croyants des non-croyants. Mais le dogme de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, signé à l’époque par 58 pays seulement, Frédéric ne veut pas y toucher. Parler d’ingérence quand on veut les imposer à d’autres pays ? Il l’exclue par principe, tandis que ces autres pays ont une opinion différente.
Seule remarque pertinente dans cette conclusion : la dernière, présentée à la sauvette alors qu’elle aurait mérité un chapitre entier. Le sentiment anti-occidental est surtout présent chez les élites adverses, dit Martel. Tandis qu’il faut endoctriner les populations étrangères pour qu’elles épousent l’hostilité de leurs dirigeants. La propagande fast-food sur l’Occident dégénéré s’implante facilement. Il faut du temps, de l’éducation, du confort et un horizon pour s’intéresser sérieusement à la politique. Peu en disposent suffisamment.
Où les élites ont-elles acquis leur haine de l’Occident ? Sur un champ de bataille ? Loin de là. Dans nos universités. Presque tous les grands autocrates de l’après-guerre ont été étudiants formés dans des universités occidentales. À se demander si c’est vraiment cette fameuse Déclaration Universelle que l’on y enseigne. Probablement l’anti-colonialisme était-il une matière mieux suivie, car il est devenu dogme à son tour, insensible aux évolutions du monde, nourri d’un sentiment victimaire croissant et paradoxal à l’intérieur des pays riches.
C’est bien dans le libre monde démocratique que les leaders anti-occidentaux ont appris la haine de ce qu’ils ont fréquenté. Voilà qui interpelle ! Ils n’étaient pas déjà des adultes endoctrinés mais des adolescents à éduquer. Ne s’est-on pas trompé sur le programme d’enseignement ? Ce programme est-il toujours utilisé aujourd’hui ? Est-ce pour cette raison que l’université produit tant de haine à l’intérieur même de l’Occident ? On conçoit alors que les leaders étrangers n’aient pas copié cette organisation pour leur propre jeunesse. Accordons-leur un brin de jugeote.
Le même essaimage de haine s’est produit au sein des frontières occidentales. Ses territoires culturellement les plus éloignés ont vu revenir des jeunes indépendantistes… formés dans les universités métropolitaines, débordant de détestation du pouvoir central. Ils se sont efforcés de la transmettre à une population surprise par un tel niveau de rancœur. Non pas que ces territoires soient indemnes de problèmes. Au contraire, les inégalités sociales y sont évidentes. Une version amplifiée des inégalités déjà présentes en métropole. Un bon terreau pour le discours révolutionnaire.
Qu’ont fait alors ces jeunes idéalistes ? Ont-ils installé une meilleure version de la démocratie, plus respectueuse des Droits de l’Homme ? C’est l’inverse qui s’est produit. Le recul de ces droits fut partout systématique. La situation des femmes et des genres alternatifs a régressé. La population s’est appauvrie. Des tyrannies coutumières ont remplacé les coloniales. Un désastre général ! Faut-il en faire porter la responsabilité à des indigènes peu éduqués ? Terrorisés davantage par leurs propres révolutionnaires que par le pouvoir colonial, très peu ont eu voix au chapitre. Ce sont bien ces idéologues formés en Occident qui sont responsables du bilan.
On pouvait imaginer un autre destin pour ces territoires, à la remorque des métropoles, en train de s’efforcer de réduire leurs inégalités. Les changements gagnent le moindre recoin des démocraties, avec une ou deux décennies de retard. La rupture brutale voulue par les anti-coloniaux a cassé l’élastique. Les ex-colonies sont retournées au Moyen-Âge, au grand dam d’une majeure partie de la population, qui rêve désormais du mode de vie de la métropole, sous l’oeil rébarbatif de leurs matons révolutionnaires.
L’Occident ayant produit ses plus mortels ennemis, on trouve Frédéric Martel un peu léger quand il évoque le sujet d’une brève remarque, en passant… Ç’aurait pu être le point de départ du livre, et probablement aurait-il interprété différemment les critiques qu’il a entendues. Certaines laissent un goût amer. La meilleure propagande se cuisine sur un fond de vérité. Si la conclusion de Frédéric peine autant à susciter l’enthousiasme, c’est qu’il se contente de dire : Célébrons notre démocratie parce que chez les autres, c’est pire…
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