Abstract: La conclusion ratée de Frédéric Martel dans ‘Occidents – Enquête sur nos ennemis’ appelle une contre-interprétation des données, qui restent solides. Cependant, pour éviter le piège d’une opinion trop personnelle également, je commence par réviser avec vous quelques bases fondamentales en sociologie. Puis je rappelle que l’idéal est un but et non une donnée, l’erreur étant presque systématique chez l’idéaliste. Si encore l’idéal était juste ! Mais la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est fausse, expliqué-je ensuite, parce que conçue pour un siècle qui n’est pas le nôtre. Malheureusement cette Déclaration est le cheval de bataille d’une troisième colonisation des cultures, l’éthique, après la géographique et l’économique. À la tête de chacune d’elles se trouve le même général : l’idéalisme. Incapable de concevoir le vrai siège universel, l’Humanité en chute à chaque fois. Et si, au lieu d’être aveuglés par la lumière vers laquelle ce siège doit nous hausser, nous regardions d’un peu plus près sa structure ?
Asseoir son fondement (sociologique)
Sur quoi peut reposer une théorie générale de la société quand chaque individu est son Tout ? Voilà un grand défi. Peut-on disséquer l’organisme social comme une grenouille pour voir sa constitution ? N’oublions pas d’enquêter aussi sur sa lignée : la perspective historique. Même alors le sociologue ne voit qu’une partie de la complexité humaine, sa surface, un fil conscient collectif. En profondeur se déroulent les récits biologique, génétique, environnemental, psychologique, technologique, et bientôt artificiel avec des intelligences supra-humaines. Comment synthétiser ces récits ? La tâche ressemble à un nouvel épisode de Mission Impossible.
Peut-être des intelligences supérieures en seront-elles seules capables. Pourquoi l’obstacle paraît-il insurmontable ? Notre science n’a-t-elle pas fait des progrès fantastiques ? Certes, mais le savoir est éclaté entre une multitude de disciplines. Manque l’anneau qui les dirigera toutes : la science de la complexité. Curieusement, au lieu du statut de Reine des sciences, elle a seulement celui de curiosité. La Reine est plutôt la physique, titre offert par le réductionnisme.
Le réductionnisme est encore pour beaucoup de chercheurs l’outil transdisciplinaire par excellence. Vous ignorez d’où viennent les propriétés des choses que vous étudiez ? Regardez leur constitution. Morcelez-la toujours davantage, tant que vous disposez d’outils pour le faire, ou inventez-en de nouveaux. Nous sommes descendus dans le royaume subatomique, forge de l’Univers entier. La physique, Reine de la forge, garde sa prééminence. Mais a-t-elle encore le pouvoir de décider ? La Régente, qui gouverne tous les ministères, est en fait la mathématique.
Sonnons l’alerte ! Le réductionnisme montre ici ses carences. Peut-on faire des maths l’âme transdisciplinaire de la réalité, ou sont-ils seulement la collection de ses langages ? Rendue transparente par la mathématique, notre substance s’est effacée. Pourtant nous ne nous éprouvons pas comme des équations en action ! Elles sont même étranges et incompréhensibles pour la majorité d’entre nous. Le signe ‘=’ semble grotesque quand les quantités de part et d’autre ont des qualités différentes. Ces égalités ne sont que des corrélations, pas des explications. Le réductionnisme est un compresseur de réalité, et non son principe transdisciplinaire. Il perd trop de choses dans les sciences humaines.
Exit le réductionnisme, mais par quoi le remplacer ? L’absence de principe universel a favorisé un nouvel éclatement des disciplines et des croyances qui forment de dangereuses ceintures d’astéroïdes autour de la réalité. Sans fil directeur pour les fédérer, chacune peut élaborer son propre univers. Bientôt autant de sciences humaines que d’humains ?
Sous notre nez depuis l’origine, la complexité est le principe transcendantal dont nous avons besoin. Elle diversifie. Sans rien oublier de ses racines. Aucune perte d’information. Grâce à cette ancre, la science peut analyser l’humain social dans sa fondation biologique autant qu’historique. La base affermie, elle devient ensuite capable de prédire les mutations effrénées où l’entraîne sa technologie. Mais pour l’instant, les oracles balbutient.
Sous le vernis
En ayant réuni les données politiques de ces dernières décennies, Frédéric Martel a analysé une couche de vernis toute fraîche de l’Histoire. D’accord, prendre en compte l’évolution entière de l’espèce ne peut entrer dans un si petit ouvrage. Mais comment juger la tenue d’un vernis sans connaître le matériau de l’édifice recouvert ?
Comme tant de commentateurs, Martel voit les universaux de l’Humanité dans le Paradis des Idées et non dans ses gènes. Nous serions des papillons attirés spontanément par la lumière des idéaux. Beaucoup sont convaincus de la réalité de ce monde platonique occulte. Il suffirait d’ôter les obstacles en travers de sa lumière radieuse pour qu’elle parvienne dans nos intérieurs chichement éclairés. Et nous voici enfin accordés dans une utopie céleste, égaux, ravis, les désirs assouvis. La méthode a beaucoup aidé nos aïeux, quand ils personnifiaient les idéaux généreux dans un Dieu à leur image. Comment supporter les drames quotidiens, la famine, les décès subis, sans un attracteur paradisiaque ?
Pour les scientifiques, tout ceci a servi à cacher notre ignorance des rouages neuraux. L’invisible se tient sous nos crânes. La croyance platonicienne ne peut être la méthode d’un analyste. Nous sommes propulsés dès l’origine par des pulsions, dont les idéaux sont absents. Kant l’avait compris, mais à moitié seulement, et cela a rendu quelque peu bancale la ‘Critique de la Raison Pratique’, son oeuvre sur la morale. Comment concilier l’obligation de chercher la morale, qui n’est pas infuse, avec l’idée qu’elle est universelle, indiscutable, “donnée” ? Kant usait de Dieu sans l’imposer, voyant en lui une personnification facile de l’obligation morale, à laquelle on pouvait accéder autrement.
C’est bien cela. Les voies d’accession à la morale sont aussi multiples que les destinées. Personne ne part et n’arrive au même point. Voici l’univers des valeurs largement explosé, cosmos moral en phase d’expansion. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, que révère Frédéric Martel, sert au mieux d’aimant. Est-ce le meilleur des attracteurs ? Loin de là. Il est tendancieux. Le texte cite ‘droit’ presque à chaque ligne et pas une seule fois ‘devoir’. L’Homme est bien représenté dans ses droits, l’Humanité n’y est pas. Ce n’est pas l’accumulation des uns qui fait l’autre. Cette déclaration est incomplète, et fausse le regard de ceux qui en ont fait leur Évangile. Écrite à l’époque où les nations étouffaient les individus, elle devient perverse à l’ère des individus étouffant leurs représentations collectives.
La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et des Humanités
Le texte mériterait d’être entièrement refondu et s’appeler désormais la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et des Humanités. N’est-ce pas un titre paradoxal quand il existe “des” hommes (incluant tous ses genres) en très grand nombre et une seule humanité ? Gardons en tête à qui s’adresse une telle déclaration. C’est un individu qui l’écoute, un ‘Homme’ qui appartient à des groupes, des ‘Humanités’. Bien que les collectifs, virtuels, n’entendent rien, il est bon de rappeler à l’individu leurs droits, qui sont pour lui des devoirs, des appartenances à ces humanités regroupées. Ce sont les droits des individus et des collectifs qui sont affirmés.
Accorder des droits à un groupe peut-il conduire à protéger des sectes ou des phalanges terroristes ? Ce serait mal comprendre l’opposition individuation/appartenance. Protéger le droit d’appartenir ne fait pas automatiquement du groupe une entité dotée du droit d’exister. Au contraire sa survie est contingentée, d’une part au respect du droit de ses membres, d’autre part à sa propre appartenance, en tant que groupe individué, à des collectifs supérieurs dotés de règles. Cette hiérarchie gère les échanges inter-groupes et traque les déviances.
Prenons l’appartenance familiale. C’est bien un droit attaché à un groupe. Le chef de famille en est le représentant. Ce qui ne lui attribue pas un pouvoir dictatorial. La famille fait partie d’une culture qui définit des règles communes aux familles, avec les limites de l’autorité parentale. Les droits de la “famille”, symbolisée dans son chef, n’appartiennent pas à cette personne, contrairement à ses droits en tant qu’individu. Les droits du chef n’existent que dans le respect des règles attachées à cette fonction.
Une telle éthique semble relever de l’évidence. Elle est pourtant largement abandonnée dans les démocraties occidentales contemporaines. Les droits de l’individu, hypertrophiés, se sont transposés tels quels aux groupes, faisant d’eux des entités incontestables dans leur prétention à l’existence. Sur les réseaux, dans l’arène politique, les groupes s’attribuent un “Droit de l’Homme”, inaliénable, et en usent pour refuser toute règle supérieure à leur propre intérêt.
La Déclaration des Droits s’est désuniversalisée. Elle est reconvertie dans la défense exclusive des individuations et se moque des appartenances, c’est-à-dire de la possibilité de se désindividuer. Le seul collectif encore protégé est celui des humains qu’en tant qu’espèce. Il faut bien définir les individus protégés. Mais la délimitation est seulement génétique. Les Humanités, en tant que collectifs de pensées, qui imposent des devoirs à leurs membres, ne sont pas concernées. En quelque sorte les gènes ont fait reconnaître leurs droits à se perpétuer, mais pas l’Humanité avec un grand H.
Beaucoup de lecteurs ne seront pas d’accord avec cette critique, jugeant qu’au contraire la Déclaration protège ce qu’il y a plus élevé dans l’Homme. Il est difficile de comprendre cette critique quand on est piégé dans l’hyper-individualité. L’idéal de l’Humanité n’est pas ce que je pense qu’il doit être, même quand je suis sûr de moi et que je trouve beaucoup de congénères pour penser la même chose. L’idéal supérieur est généré par appartenance, par désindividuation, ce qui implique d’y inclue les personnes que l’on déteste. Cet idéal-là, vous en trouvez trace dans les vrais Évangiles, mais pas dans la Déclaration.
Colonisation
La première colonisation du monde par l’Occident fut l’envahissement de multiples groupes culturels par un seul, qui se prétendait supérieur aux autres. Ce conflit inter-groupes, violent, n’a pas réussi à éliminer les cultures envahies, trop nombreuses, trop différentes. Néanmoins des connaissances ont transité, un métissage a eu lieu. Un meilleur équilibre entre les groupes existe aujourd’hui. La Chine, semi-colonisée par les occidentaux il y a seulement deux siècles, est en passe de devenir la première puissance mondiale.
La deuxième colonisation s’est affranchie des cultures. C’est l’extension du règne de l’argent, la mondialisation économique, qui montre le caractère transculturel de la notion d’échange et du besoin de le quantifier. Colonisation à la fois douce, parce qu’elle n’est pas forcée, et dure, parce qu’elle accentue les inégalités partout. C’est un phénomène statistique et non culturel ou moral. Dès que les échanges sont comptabilisés, les statistiques surgissent de nulle part pour créer une courbe de Lorenz, asymptote pointant vers la petite fraction des très riches.
La troisième colonisation est plus insidieuse. C’est la propagation des valeurs universelles. Un tsunami auquel aucune nation ne peut échapper ! On ne prétend plus qu’une culture est meilleure qu’une autre. Par contre on les juge vigoureusement sur leur respect ou non des valeurs universelles. Si bien qu’elles sont quand même comparées ! Le bon sauvage dans sa forêt est très bien noté, car il vit en harmonie avec la nature —mais il n’a jamais eu l’opportunité de faire autrement. Le Vanuatais est élu champion du bonheur personnel, parce que sa vie est très communautaire —mais au Vanuatu il n’y a rien à se partager donc l’égalitarisme s’impose de lui-même. L’américain est très mal noté, avec son ultra-libéralisme créant des écarts de richesse inacceptables —mais son pays dépravé est la première terre d’émigration volontaire.
Nous avons alors un problème avec le concept d’universalité. Est-il bien apte à fédérer l’Humanité sans violence, quand il mène à une nouvelle colonisation forcée des esprits, quand son application est menée par des bataillons médiatiques ? Le concept n’est-il pas un totalitarisme inquiétant quand il réveille sur les réseaux une haine qui rappelle l’avant-guerre du siècle précédent ? A-t-on choisi la bonne manière de le propager ? La harangue de Frédéric Martel sur la mirifique Déclaration Universelle descend sur une assistance endormie. Ne devrait-il pas changer d’Évangile ?
Une société tombée de l’(univer)selle
La technologie a transformé notre société avant que nous ayons eu le temps de la comprendre. Les sciences humaines sont tellement en retard sur les physiques ! Nous avons théorisé le vide quantique, totalement hors de portée de nos sens, et ne savons pas ce qu’est la conscience ou le temps qui passe, éprouvés tous les jours. La technologie n’a pas seulement transformé la société, elle l’a dissoute. Nous voici tous égalitairement logés dans une petite bulle facebook, entièrement propriétaires de cet univers. Pavé d’écrans, accédant à tous les sujets, il semble infini. Il est pourtant minuscule. Personne d’autre n’y loge que soi. On ramène l’univers à soi mais on ne lui appartient pas. Notre identité reste infime. Manière unique de voir parmi des myriades. Les groupes d’opinion servent à cajoler cette identité minuscule en l’entourant de ses pareilles. Le mimétisme domine le débat.
Les réseaux sociaux ont déconstruit la société avant qu’on en comprenne la structure, et son importance pour étoffer l’identité individuelle. La société s’est liquéfiée, avec la promesse magnifique que l’océan deviendrait planétaire et effacerait les rivalités continentales. Mais le contraire s’est produit. Des tempêtes agitent la société liquide. La météo sociale est imprévisible. Hors des grands courants, les isolés se noient. Les molécules humaines se ressemblent plus que jamais. Leurs profils, si l’on en ôte les épices, sont de série. La diversité de l’espèce, la vraie, derrière le maquillage numérique, est en chute libre. D’une manière inattendue, la technologie aura réussi à mettre en place un eugénisme social avant le génétique.
Philosophes et sociologues devraient être effarés, mais ont-ils seulement pris la mesure du problème ? Beaucoup pensent comme Martel que les valeurs universelles sont les bonnes et qu’on a simplement encore manqué de les atteindre. Alors que tout se décompose autour d’eux. Que leur monde disparaît. Les vieux n’ont pas de regret. Ils ont bien vécu. Il faut faire avec cette nouvelle technologie. Qui pourrait la combattre ? Le courant philosophique devient le club des résignés, jusque dans ses pamphlets les plus acerbes, en réalité strictement en phase avec le bien-pensant contemporain. Si vous quittez un groupe, les autres vous récupèrent ou vous écrasent. Le penseur indépendant a disparu. Les humoristes ont un boulet au pied. A-t-on pour autant un collectif plus solide qu’auparavant ? Ce sont ses débris auxquels s’accrochent nos contemporains en fustigeant les groupes polarisés à partir d’autres qui le sont autant. On tente de sauver son identité sur les derniers récifs émergeant de l’océan, défendant âprement le territoire.
Peut-être la messe est-elle dite. Peut-être les algorithmes finiront-ils par lisser les contacts entre les petites bulles de nos univers individuels après les avoir rendues toutes égales et semblables. Peut-être sommes-nous sur le chemin de cette société “idéale” que même Orwell n’a pas imaginé dans ses cauchemars, parce que tous ses membres sont volontaires. Il n’y a plus d’exception.
Une partie des plus jeunes semblent motivés par cette société-là, à l’extrême-gauche, qui n’est plus un communisme mais un anarchisme militant. À l’extrême-droite se tient un groupisme fort ressemblant, par-delà les affrontements idéologiques. Les idées sont pareillement enrégimentées, totalitaires. Tous sont séduits par la promesse que leur bulle personnelle ne soit plus jamais menacée. N’est-ce pas le plus beau des serments sur une Terre promise à la catastrophe ? Cette génération trop bien informée sur l’état de la planète en a peur. Affronter la réalité des différences, leur agressivité omniprésente, n’est-ce pas prendre un trop grand risque ? On préfère compartimenter le monde, manifester seulement pour soi, et ne plus entendre les autres.
Finalement le destin le plus engageant n’est-il pas de rester dans sa bulle idéale, radicale mais égale à toutes les autres, donc sans débat possible parce qu’une asymétrie risquerait de surgir, une résurgence de l’odieuse inégalité ?
L’idée est tentante mais heureusement encore effrayante. Du moins pour ceux qui s’intéressent à l’Histoire. L’Humanité n’a jamais été cette fourmilière d’esprits clonés dans leur manière de se protéger radicalement, se contentant de suivre quelques grandes règles collectives. Les médias, dans leur effort frénétique pour capter notre attention, gardent une qualité : ils présentent nos origines, les épisodes grand-guignolesques mais aussi les destins inouïs d’ancêtres qui vivaient à peine la moitié de nos mornes vies. Ces évocations garderont-elles leur fidélité, aidant les jeunes à résister aux efforts de normalisation ? Car les médias évoluent sur le mode fast-food, des nourritures mentales faciles à croquer dans sa bulle. Les jeunes ne rencontrent plus l’Histoire mais un récit personnalisé pour leurs convictions. On croit déjà que nos ancêtres cavernicoles ont vécu dans une anarchie heureuse et bienveillante, bref qu’ils avaient déjà créé la société idéale.
En redressement sociétaire
En quoi consiste la société classique ? Compartimentée et hiérarchisée, elle exerce un tatouage sur la personnalité infantile, qui restera marquée par son origine. L’élan pubertaire déclenche une rébellion variable selon l’aisance dans son vêtement social, limitée quand il est seyant, abrupte quand il est camisole. L’adolescent s’échappe de l’enfance, mais le fait une identité constituée, sculpture originale et unique du burin social. Cette personnalité émancipée mûrit au fil des rencontres, intègre de nouveaux cercles et revisite souvent dans ceux qu’elle a quittés. L’ancien rebelle s’assagit et termine volontiers son existence à l’état de vieux sage, enrichi par les évènements déterminants que la société inégalitaire a placés sur son chemin.
Cette société traditionnelle ressemble à un flipper dont nous serions les boules, pas toujours ravis de rebondir à l’improvise sur un billeur ! Heureusement nous arrivons à saisir les manettes, par intermittence, et envoyer la boule là où il faut. Quant à la société liquide, elle est bien différente. C’est une usine à produire des boules de même taille, qui tombent sur un tapis roulant, passent de bac en bac, se frottent brièvement les unes contre les autres, avant de finir dans un incinérateur au terme de leur durée biologique. Elles ne vivent pas grand chose d’original à l’extérieur, à part des bousculades. Leurs interactions sont soigneusement calibrées. Le récit personnel se fait essentiellement à l’intérieur, dans un univers virtuel fort animé. Mais ces intérieurs finissent par se ressembler, en raison de cette fantaisie débridée qui les rend paradoxalement uniformes. Société de clones addictifs à la diversité de leurs médias, ne se préoccupant plus de réalité commune.
Mais alors, c’est quoi la société idéale ? Il existe bien des manières de l’imaginer. En voici une inédite : un flipper qui envoie toutes les boules là où il faut, tenant compte de leurs différences. Mais qui tient les manettes, puisque tous les joueurs trépignent anxieusement pour les saisir ? Une IA ? Sûrement pas. Comment pourrait-elle doser cet indispensable hasard qui fait les destins inattendus ? Comment préserverait-elle les émotions intenses qui accompagnent les surprises de la vie ? Et si l’IA était programmée avec cet aléa, accepterait-on que notre démiurge personnel soit une simple intelligence démultipliée, alors qu’actuellement il est l’Univers entier, détenteur de tous les paramètres, jusqu’au plus infime de notre physiologie ? Il est improbable que le respect et le fatalisme éprouvés devant la Création soit transposables à un petit assemblage de puces de silicium de notre invention.
Chacun veut intervenir dans la programmation de sa destinée, tout en ayant conscience qu’il faut bien laisser les autres participer. On n’est pas du tout propriétaire du début, on espère l’être un peu plus de la fin. Le nourrisson ne tient pas les manettes, le vieux sage s’en sert avec habileté. L’organisation optimale, du point de vue de la société, est de transformer l’un en l’autre, de distribuer progressivement à l’individu les commandes de sa vie, pas trop tôt ni trop tard.
Ce qui conduit forcément à un chemin initiatique, hiérarchisé, semé de contraintes interdépendantes avec les voisins. L’Homme est un spéléologue dans sa ruche sociale. Il avance dans un tunnel, étouffant quand les règles l’enserrent de trop près, voire elles l’étranglent et il s’agite, crie désespérément son angoisse. Mais il peut faire demi-tour. Tant d’autres chemins l’entourent, la plupart auxquels il reste aveugle. Son énergie sert à repousser les parois du tunnel. Parfois il débouche dans une caverne où il est plus libre de ses mouvements.
Une vie anxiogène, certes. Peut-être faudrait-il créer deux sociétés : la hiérarchique, où les humains sont empilés, se font écraser, écrasent à leur tour, montagne de cris, pleurs et rires ; à côté de l’égalitaire, où les humains sont rangés comme des oeufs en boîte, chacun dans son petit emplacement strictement calibré, sans plus de place que les autres. Mais jusqu’à présent la société égalitaire est toujours restée virtuelle et la hiérarchique bien réelle.
Et si…
En réalité la hiérarchie n’est pas un objectif ni un régime politique en soi. C’est une gestion des différences. La hiérarchie éloigne ses membres contrastés aux extrémités mais soude ensemble les barreaux de son échelle. Il n’y a que dans les inégalités que peut naître la solidarité. En effet, quel sens aurait la solidarité envers quelqu’un de parfaitement identique à soi ? Nous avons besoin de voir les autres comme inégaux. Gérer nos différences, c’est trouver la bonne combinaison de droits et devoirs. Qui n’est pas la même pour tous. Nos pulsions sont communes mais diffèrent en intensité. Et surtout en rétro-contrôle personnel. La conscience sociale fonçant dans l’excès libertaire dérape autant que freinant dans l’excès autoritaire.
Toute entité complexe, dont la société, est en équilibre entre l’ordre absolu et le chaos. Trop d’ordre la rend cassante, trop de chaos la décompose. Comment se maintient-elle sur le fil ? En ne tombant jamais très bas. La superstructure s’effiloche mais les fondations résistent. Elle revient en arrière sur le fil de la complexité, reprend son avancée. Sauf peut-être aujourd’hui. La société liquide, anarchique, est très proche du chaos. Nappe inflammable qu’une étincelle pourrait carboniser entièrement, ne laissant que des cendres. Les romans d’anticipation nous parlent de survivants isolés et débrouillards. En réalité ce sont les groupes les mieux hiérarchisés qui persisteront.
Mais si, au lieu de dissoudre le tissu social dans la corrosive société liquide, qui rabote toute différence entre les individus, nous reconstruisions une société identitaire, qui préserve nos aspérités, tout en les faisant mieux s’emboiter ? Si droits et devoirs se gagnaient et se donnaient de concert ? Si nous cessions de vouloir coloniser l’esprit des autres avec nos universaux, alors qu’ils se sentent des attaches envers leurs particularismes culturels ? Et si l’Occident commençait par reconstruire sa propre humanité, au lieu de la laisser muter en identité numérique et artificielle, calibrée par un égalitarisme suffocant ?
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