Croire en la résurrection du collectivisme?

Jour de deuil

Nous sommes réunis ici pour un enterrement douloureux, l’enterrement de celui que nous chérissions tous, sans exception possible, car il était présent en chacun d’entre nous : le collectivisme est décédé. Personne ne sait quand, nous l’avons appris en ordre dispersé, il était atteint d’une grave maladie depuis des années, et les médecins ont déserté son lit, n’apercevant plus le mourant, le croyant déjà enterré.

Comment ? Vous n’étiez pas non plus au courant ? Mais sa disparition ne vous a-t-elle pas frappée, dans vos relations quotidiennes ? Tous les concepts qui lui étaient attachés se sont évanouis, la politesse, le paternalisme, le don de soi, l’effacement de l’ego derrière l’intérêt général. Ceux nés il y a plusieurs décennies ont l’impression d’avoir franchi ce siècle… mais le collectivisme qu’ils ont connu n’a pas suivi, est resté bloqué en arrière.

Le respect existe encore, dites-vous ? Oui mais plus le collectiviste désormais, pas celui auquel tout le monde a droit, seulement l’individualiste, le respect tourné vers soi, vers certaines personnes pour ce qu’elles font écho en nous. Il est devenu une valeur auto-centrée, bien différente du respect kantien qui est une déférence vis à vis de ce qui est supérieur à soi. Le respect contemporain est un avatar du narcissisme, une vertu honteusement ciblée et non généraliste comme la politesse.

Groupe-schisme

Ne confondez pas non plus le collectivisme avec le groupisme, ce narcissisme à peine élargi. Le groupisme consiste à augmenter le contraste entre les opinions et non les fusionner. Il est tourné vers l’individuation et non le collectif. Il noyaute la société et la transforme en sac de billes qui se heurtent brutalement dès la moindre secousse. Si le mince sac qui les enveloppe cède, elles partiront dans toutes les directions.

Prenons l’exemple de deux groupes de jeunes : le premier habite une cité, a un confort et des espoirs limités, en prend prétexte pour chercher l’argent facile, casser portes, fenêtres et voitures, aussi soudé par la loi du gang qu’uni par un bilan carbone catastrophique. Le second groupe s’inquiète de l’écosystème, recycle et minimise son impact environnemental mais part d’espoirs et de confort de vie supérieurs. Deux groupismes du même âge mais aux règles foncièrement contradictoires. Ils forment un puzzle social conflictuel et non un collectif. Quelles que soient les valeurs qu’ils portent, ils vont miner le collectif en étant étanches aux idées extérieures, et préparent les conditions des conflits les plus meurtriers. Chaque nouvelle génération a l’inconséquence de n’avoir pas expérimenté le sien et tend à reformer des groupes trop identitaires et radicalisés. Tandis que les survivants adultes d’une catastrophe deviennent des collectivistes convaincus, les protagonistes immatures de la catastrophe sont toujours des groupistes ardents.

Le XXIè siècle en est le parfait exemple. Objectivement le confort de vie n’a jamais été si favorable pour un aussi grand nombre d’humains sur la planète, ainsi que l’a montré Steven Pinker dans ‘Le triomphe des Lumières’. La centaine de millions de morts des guerres du XXè aurait pu convaincre les générations du XXIè d’encourager et protéger un collectif planétaire. Mais non. Elles s’acharnent à le démanteler. Le groupisme militant n’a jamais été aussi radical et acharné. Les réseaux sont une décharge de détritus haineux à ciel ouvert. ‘Tolérance’ est devenu un gros mot. Comment est-ce possible ?

Qu’est-ce que ‘tolérer’ ?

Dans un monde groupiste, ‘tolérer’ prend le sens “d’accepter l’inacceptable” ou “se faire marcher sur les pieds sans rien dire”. Avec cette signification, l’on comprend qu’il ne reste plus grand chose à tolérer. Le groupiste oppose à l’inacceptable sa propre inacceptabilité. L’espace de discussion n’existe plus. Les injures fusent, les portes claquent. Le rôle de l’injure est autant la protection que l’agression. En injuriant je mets mon opinion à l’abri. J’élève une muraille et creuse une douve. J’espère bien que l’autre va s’y noyer. Meurs, chien d’infidèle ! Le groupisme propage des manichéismes qui érodent constamment le coeur du collectivisme. L’esprit humain est étriqué et trop peu éduqué pour héberger des idées contradictoires. Quand l’une l’aiguillonne, il vomit toutes les alternatives.

Dans un monde collectiviste, ‘tolérer’ a une autre signification. Cela veut dire laisser se côtoyer des idées adverses, en ayant reconnu le conflit comme moteur fondamental de la réalité. Il ne s’agit plus de chercher une quelconque utopie dictée par l’idéal, ni même de conserver un équilibre figé entre des tendances, mais de garder le conflit dans les limites qui préservent la globalité du système. Ne pas menacer le collectif en tant qu’entité supérieure à ses parties.

L’enceinte et l’élastique

Le collectivisme est la politique de l’enceinte, opposée à l’idéalisme qui mène la politique de l’élastique. Ici élastique ne veut pas dire souplesse mais tension croissante dès qu’on s’écarte de l’idéal. Vous vous en éloignez à peine ? L’idéal vous signifie déjà un malaise. Plus vous vous écartez, plus l’idéal vous ramène vers lui avec une force intransigeante. Aucune opportunité d’aller examiner de près une alternative, un compromis. Définitivement inféodé à l’idéal, alors ? Non, car l’élastique peut casser. Mais il faudra un évènement majeur ou une volonté de fer pour vous éloigner suffisamment. Peu de gens en sont capables. La plupart restent dans le groupe, collés à l’idéal. Les idéaux créent du groupisme, pas du collectivisme.

La politique de l’enceinte est toute autre. À l’intérieur vous avez le droit de caresser une grande variété d’idéaux, les négliger également, mais dans certaines limites, qui sont celles de l’enceinte. L’enceinte est un ensemble de règles basiques et impératives pour la vie en commun. Interdiction de la franchir. Si vous le faites la sanction est dure, non négociable : vous êtes exclu du collectif. Ce n’est pas une exclusion partielle ; vous ne profitez plus d’aucun service du collectif. Plus de routes, plus d’électricité, plus de protection médicale, etc. Peut-être recréerez-vous une apparence de paradis avec d’autres personnes qui pensent comme vous, mais ce ne sera pas Gaïa, seulement la version réductionniste que vous avez en vous.

Ah, les mauvais danseurs !

À l’intérieur de l’enceinte on se fait marcher sans arrêt sur les pieds, c’est vrai. C’est inévitable, il y a beaucoup de monde, et le monde réel n’est pas un paradis de fait. Jamais le vôtre en tout cas, puisqu’il faut en partager la vision avec d’autres. Mais il existe des règles pour marcher sur les pieds des autres, des limites à l’inconfort qu’ils peuvent en ressentir. Nous pourrions aussi ajouter quelques règles pour valoriser ceux qui évitent de marcher sur les pieds, plutôt que seulement punir ceux qui le font. Dans notre société groupiste contemporaine, seul l’individualisme est valorisé, tandis que le vrai collectivisme est devenu gênant. Celui qui ne prend pas parti est traité de pleutre. Le collectiviste est devenu un individu raté.

Si nous sommes réunis ici pour l’enterrement du collectivisme, c’est que nous avons tous un élastique dans le dos, relié à une identité que nous voulons pure et unique, sans compromis. Vous avez certainement une belle force de volonté pour avoir résisté à la traction jusqu’à la fin de cette homélie. Peut-être pourrions-nous nous réunir à nouveau ici, sans faire de cet endroit une église, pour recréer une enceinte, un endroit où nous pourrons nous marcher sur les pieds, comme de mauvais danseurs, mais aussi l’endroit où nous apprendrons à mieux danser ensemble ?

Cet article est le premier d’une série sur la résurrection possible du collectivisme.

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L’enceinte est celle du village gaulois. Où est passée cette merveilleuse fusion de personnages incroyablement bigarrés??

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