En quoi le métavers va-t-il nous transformer ?

Philomag se penche sur cette question inquiétante dans une revue de presse philosophique.

De quand date le métavers?

Pour Gabrielle Halpern, la duplication virtuelle de notre réalité répond à un fantasme, celui d’un monde qui obéit entièrement à notre volonté. Nous nous intéressons au métavers non pas parce que la réalité est ennuyeuse mais parce que nous refusons son imprévisibilité, dit-elle.

Pourquoi ces deux raisons s’excluraient-elles ? La philosophe fait un rapprochement inadéquat avec la capricieuse COVID, qui aurait piqué l’être humain au vif et accélèrerait la création de mondes plus faciles à maîtriser. Non. La tentation des univers virtuels date de leur simple possibilité. Le couple Paradis/Enfer est largement antérieur à l’ère numérique. L’on y atteint la vie que l’on estime mériter ; et les autres la leur, parfois punitive, ce qui est un contrôle plus intégral encore de son univers. L’accélération du phénomène vient du progrès technologique et sa capacité à rendre le virtuel indiscernable du réel.

Un métavers zombie?

Pour Eugène Favier-Baron, Simon Woillet, et Audrey Boulard, le métavers n’est pas une extension de la réalité mais au contraire sa réduction, à travers une attention enfermée, un corps aliéné soumis à un « nouveau contrôle de la sensorialité », qui le métamorphose en « corps zombie ».

Critique pertinente mais obsolète. Elle était davantage d’actualité lors de l’essor des jeux vidéo, qui a figé l’attention et le corps de nombreux adolescents dans des univers répétitifs au point de friser l’immobilisme. Les choses peuvent s’inverser radicalement dans le métavers. La sensorialité est une relation bidirectionnelle. Des personnes “rugueuses” dans le réel gagneront une sensibilité très supérieure dans un monde qui la stimule de manière adaptée.

Du côté des optimistes

David Chalmers est plus optimiste. Une vie épanouie nous attend dans ces mondes numériques, affirme-t-il. « Nous pouvons entrer en discussion et prendre des décisions sociales et politiques approfondies sur la forme que devrait adopter la société dans ces mondes. Plutôt que de vivre dans un jeu vidéo, mon analogie serait le déménagement dans un nouveau pays inhabité où il faudrait créer toute une société. […] Je n’y vois pas une forme d’évasion. Je ne dis pas : abandonnez complètement la réalité physique et vivez dans un monde virtuel. Je pense que les mondes virtuels sont comme un complément à la réalité physique, et non un remplaçant. »

Moins lyrique et effrayante, la position de Chalmers semble plus pragmatique. Cependant il occulte le problème de la dépendance. Nous pourrions dire qu’alcool et drogues sont aussi des compléments à la réalité physique, qui la transforment en quelque chose de plus agréable à l’esprit. Comment les déçus de la réalité —et elle nous déçoit tous quelque part— garderont-ils le métavers à l’état de “complément” ? N’est-ce pas une grande naïveté chez Chalmers quand on voit aujourd’hui l’addiction généralisée aux réseaux sociaux ? Si le défilé d’échanges en langage sommaire peut fixer à ce point l’esprit, qu’en sera-t-il lorsque nous serons plongés dans notre monde idéal, indiscernable de la réalité, aux incidents programmés, bien mieux capable de satisfaire nos pulsions sexuelles et intellectuelles ?

Qui voudra sortir de la matrice pour revenir dans une réalité devenue simple service de maintenance de ces mondes parfaits ?

La vision névrotique de Sartre

Dans un autre article de Philomag, Nicolas Gastineau et Octave Larmagnac-Matheron reprennent l’idée que l’engouement pour le métavers vient de « se libérer du poids du monde », d’abolir sa résistance. Ils citent Sartre et sa « matérialité environnante, […] négation inerte et démoniaque » qui fait de l’histoire humaine « une lutte acharnée contre la rareté [des expériences] ». J’avoue ma stupéfaction de les voir chercher des références chez les esprits dépressifs ou vieillissants. Le monde n’est pesant que chez ceux ayant abandonné l’espoir de le soulever. De même que le corps se renforce et s’épanouit à courir, pousser, transformer la matière, l’esprit s’étoffe à analyser, modéliser, synthétiser, contourner la résistance du réel, qui n’a rien d’intentionnel. Le réel n’est pas un adversaire de l’humain, comme le suppose le terme “lutte acharnée” employé par Sartre, grand névrosé parmi les philosophes.

Le métavers pour ceux qui n’y sont pas nés, et ceux qui y naîtront

La névrose est en fait ce qui pourrait nous faire retourner dans le réel. Seul un esprit ayant pris l’habitude que le monde se refuse à lui sera tenté de quitter le parfait métavers, pour retourner dans une réalité matérielle neutre, morne, à l’imprévisibilité authentique mais rare. Seul le névrosé pourra se réjouir de la disloquer sans possibilité de retour en arrière. La génération ayant grandi dans le réel voudra toujours fréquenter son berceau. Mais ceux ayant grandi dans le métavers ? Qui s’inquiète aujourd’hui de l’omniprésence des réseaux à part ceux qui ont mûri sans eux ?

Faudrait-il élever les enfants dans le vrai monde pour les garder adaptés à lui, puis leur autoriser un accès progressif au métavers ? Je propose le contraire. L’intérêt du métavers est justement de multiplier les expériences en leur ôtant tout danger. Le jeune métaversien construit ainsi son assurance personnelle. Il se prémunit des kystes névrotiques nés des évènements injustes, qu’il faut aujourd’hui accepter sans en comprendre la raison. Le virtuel évite de faire du réel son ennemi. Ne procédons-nous pas déjà ainsi en sécurisant au maximum l’espace des bambins ? Il ne sont malheureusement pas protégés de nos propres névroses, que nous leur taguons sans même y réfléchir. Le métavers peut faire grandir une génération meilleure que la nôtre. Pas débarrassée des conflits. Le réel est toujours généreux pour les fournir. Mais ils seront moins stériles et cette humanité soudée dans le virtuel atteindra des niveaux d’organisation très supérieurs aux nôtres.

Débouchés intéressants du métavers

Quelle synthèse tirer de tout cela ? Le métavers s’avère un piège potentiel pour les adultes, particulièrement les plus frustrés par la réalité. Le vieillard s’enferme volontiers dans son imaginaire rétréci pour échapper au chaos d’un monde qui l’agresse. Sa capacité à gérer l’imprévu a disparu. Parce qu’il y en a trop. Le métavers serait capable de le rééduquer par des touches subtiles de surprises, au milieu d’un monde sûr. Le métavers peut être vu comme une thérapeutique, ciblant une personne trop isolée, qu’il s’agisse d’une introversion ou d’un précédent monde virtuel trop léché. L’addiction n’est jamais un mode normal de l’esprit. Elle signale une aversion pour la nouveauté, le défi, parce trop ont précédemment déçu.

Le métavers, excellent rééducateur potentiel, a une vocation plus primaire d’éducateur. Mais comment va-t-il s’y prendre ? C’est ici que nous arrivons à la question essentielle : Quel Grand Programmateur va décider de notre destinée en fabriquant ce métavers ? Nous pouvons à juste titre nous effrayer que les concepteurs soient préoccupés seulement de rentabilité financière, de séduction, de recrutement et d’abêtissement des foules pour les transformer en Gentils Utilisateurs.

Entre saisir la destinée avec des mains inexpertes et l’abandonner

L’humain est-il capable de prendre en main sa propre destinée, de s’affranchir des pressions du monde naturel ? Cet affranchissement est-il une indépendance ? En effet, en quoi la rébellion est-elle vraiment émancipée de ce qui la fait naître ? Lucidement, il faut se juger toujours fortement contingenté par la réalité. Notre libre-arbitre est d’organiser avec prudence notre conflit permanent avec la matière et les autres esprits, pas chercher à s’en débarrasser.

Cette organisation implique toutes les composantes de la société. Ne laissons pas quelques individus aux cerveaux emplis de lignes de code et de rêves argentés mener la destinée de l’Homo meta. L’humanité est autre chose qu’un troupeau de moutons facile à diriger à coups de biais cognitifs.

Refuser le métavers virtuel, c’est l’abandonner aux pires matérialistes parmi nous.

*

Laisser un commentaire

Ce site est protégé par reCAPTCHA et la Politique de confidentialité, ainsi que les Conditions de service Google s’appliquent.