L’esprit subjugue-t-il la matière ?

Comment partir de notions auto-référentielles?

Dans cet article j’essaye de coordonner les notions suivantes : individuation, information, communication, flèche du temps, cause. Chacune de ces notions est auto-référentielle ; impossible de la définir dans l’absolu ; je suis obligé de faire appel à la notion elle-même. Cela montre qu’elles ne sont pas ontologiques mais propriétés de l’esprit. Mon mental se sert de ces notions fondamentales sans pouvoir déterminer leur origine ; elles sont pré-installées. Une échappatoire est possible : tenter d’interconnecter ces notions entre elles, et ainsi les rapporter à un principe plus général, qui ne m’est pas directement accessible.

Les postulats cachés du signe ‘=’

Partons de la flèche du temps. Les relations exprimées en termes mathématiques semblent réversibles. A1 = A2 … = An En fait non ; il existe un sens de lecture. La véritable écriture de l’équation précédente est : A1 => A2 … => An. Est-elle équivalente à : A1 <= A2 … <= An ? C’est un postulat intrinsèque à l’utilisation du signe ‘=‘ en mathématique. A1 et An sont dits égaux ; ‘égal’ n’est pas ‘identique’ ; quel serait l’intérêt d’utiliser deux formulations différentes ? En quoi consiste la différence d’identité entre A1 et An ? Est-elle dans leur constitution ou leur expression ? L’égalité est dans l’apparence pour l’observateur. Si l’identité est similaire pour l’expression, alors c’est dans la constitution qu’elle diffère. Dans l’égalité existe une approximation réalisée par l’observateur sur l’identité de la chose. L’égalité est une décision téléologique. Tandis qu’ontologiquement la constitution de la chose est une suite d’états qui s’éprouvent solitairement, sans identité avec les autres.

Continuité d’une chose, extrinsèque ou intrinsèque?

À quel niveau démarre la continuité de l’identité de la chose ? Faut-il obligatoirement un observateur extérieur ? Non. Seul l’anthropocentrisme met un oeil humain derrière chaque existence. Affranchie de ce biais, la chose établit son identité seule, par le fait d’être dans un contexte. Elle est chose dans un ‘tout’. Mais pourquoi n’est-elle pas seulement ‘séquence d’états dans un tout’ ? En quoi consiste exactement son identité ?

La stabilité identitaire vient de l’approximation réalisée par la chose même. Elle présente une apparence identique au contexte malgré les variations de sa constitution. L’individuation est une fusion de ses états face au tout. Elle ne peut être définie que dans une totalité. Aucune définition absolue, sauf en tant qu’intégralité de ce qui est, et alors elle se confond avec le tout. L’absence de définition absolue oblige à la recentrer dans un niveau de réalité, où elle est tout-élément au sein d’un tout-supérieur. La notion même d’individuation oblige à définir des niveaux indépendants à la réalité. Impossible de la décrire autrement que discontinue, en tant qu’individuations bien sûr, mais aussi en tant que totalité(s) contextuelles donc également discontinues. Le ‘tout’ est une notion relative.

Identité temporelle

‘Discontinuité’ est équivalent à ‘changement’. Il a existé du ‘changement continu’ mais nous savons aujourd’hui que ‘continu’ est un défaut de résolution. ‘Continu’ concerne l’apparence, l’état fusionné de la chose. Tandis que son changement provient forcément de discontinuités dans sa constitution. ‘Réalité discontinue’ est équivalent à ‘réalité qui change’. La discontinuité fonde le concept d’identité temporelle.

Cette identité a-t-elle une direction ? Contient-elle une flèche temporelle ? La réponse évidente est oui, du belvédère de mon expérience : je m’éprouve à chaque instant comme être passé devenant futur, et non le contraire. Est-ce entièrement vrai ? Que se passe-t-il quand je me remémore un épisode passé ? N’ai-je pas objectivement inversé ma flèche temporelle ? Pas exactement. Mon état mental présent reproduit une séquence du passé mais se déroule toujours dans la même direction. Je n’ai pas inversé mon processus mental, qui consisterait à éprouver une marche arrière. Mon futur ne devient jamais mon passé. L’identité mentale a bien une flèche temporelle irréversible.

La flèche temporelle s’applique-t-elle à la constitution?

Ma flèche mentale est évidente. Cela implique-t-il qu’elle le soit dans mes niveaux de réalité constitutifs, dès les quantons ? Leur niveau répond à des équations réversibles. Mais nous avons vu qu’il s’agit d’un postulat mathématique. Les physiciens, eux, doutent de la réversibilité par le fait que certains phénomènes quantiques regardés à l’envers ne se déroulent pas de la même façon. L’argument est spécieux. ‘Regardé à l’envers’ n’est pas ‘inversé’. Il n’existe aucune expérience remontant le temps. Seulement des expériences qui partent de l’état final pour retourner à l’état initial… en réalité postérieur dans le temps de l’expérimentateur. Faisons néanmoins droit à ces doutes et supposons qu’il existe une irréversibilité quantique authentique. Elle pourrait reposer sur des mécanismes réversibles, à l’instar de la flèche thermodynamique.

Aucun moyen, alors, de dire si la réalité est fondamentalement réversible ou non. Je peux affirmer que certains niveaux sont irréversibles, d’après mon expérience mentale. Mais cette irréversibilité se fonde peut-être dans l’acte de franchir un niveau. Un système réversible produit un irréversible.

L’irréversibilité dans l’approximation

L’exemple le plus connu est la thermodynamique. Comment un principe aussi foncier qu’une direction temporelle peut-il apparaître dans une séquence qui n’en aurait pas ? Je vais supposer que vous connaissez l’explication statistique. Je vous en propose une plus complète, tirée de Surimposium : l’approximation concrétise un niveau de réalité, fondé sur des propriétés qui restent stables malgré les changements de constitution. Il existe néanmoins un changement au sein de l’approximation : elle agrège très peu d’états différents au début (elle part d’un seul), puis finit par en représenter un vraiment grand nombre. La stabilité est fixe à l’échelle de l’apparence, varie dans sa constitution. Son identité temporelle change malgré qu’elle soit fusionnée.

L’origine de la flèche du temps

C’est ici que se trouve la définition de l’unité de temps : dans une fusion qui maintient son apparence alors que son identité change. L’unité de temps d’une chose est le décalage entre sa constitution qui change et son apparence qui ne change pas. Mais si cela crée des extrémités à l’unité, cela ne crée pas début et fin. Il manque ceci : l’apparence agrège un petit nombre d’états au début, un vraiment grand nombre à la fin. Cet écart crée la différenciation début/fin : flèche temporelle. Malgré l’apparence uniforme. Cette flèche, redisons-le, est entièrement propriété de l’interface entre les niveaux de réalité. Elle est d’importance variable selon la nature des relations au sein de chaque niveau. Peut-être n’existe-t-elle pas dans certains mais impossible de l’affirmer. Nous n’avons pas accès à une fondation ultime de la réalité qui permettrait de valider le postulat de réversibilité du signe ‘=‘ en mathématique.

Nous avons trouvé la définition du temps et de sa flèche directement dans la discontinuité des niveaux de réalité. Avantage subséquent : il n’est plus nécessaire de chercher le temps dans la propagation de l’information. Nous pouvons affranchir la communication de toute flèche temporelle. En effet, devant une onde qui se propage, quelle direction lui choisissez-vous ? De gauche à droite ou l’inverse ? Pourquoi l’une plutôt que l’autre ?

Le choix est un faux problème. L’équation de l’onde est ici parfaitement réversible. Les seules choses qui importent sont les extrémités de l’onde. Rien ne peut ‘démarrer’ au milieu. Les extrémités définissent une flèche par leurs temps respectifs. Elles construisent ensemble un temps qui n’est pas ‘troisième’ mais surimposé aux précédents. Si les temps des extrémités sont confondus en raison de leur proximité spatiale, le temps surimposé leur est assimilé de même. Ainsi pouvons-nous approximer le temps de notre corps matériel avec celui de ses particules. Mais l’approximation n’est valable qu’aux premiers échelons de notre complexité. Au-dessus, les communications ne sont plus ondulatoires mais biochimiques, puis hydrodynamiques et cellulaires, bien plus lentes. Le temps surimposé s’étire jusqu’à l’éternité d’une pensée consciente (relativement à la vitesse d’une onde).

Une causalité par niveau

A ce stade coordonner la ‘causalité’ est une formalité. Cette notion découle directement de la flèche du temps. Dans la séquence des états, elle fait précéder l’effet par la cause. Changement notable cependant : la causalité a perdu son caractère universel. Si la flèche est propriété du niveau, la causalité également. Leurs vigueurs sont proportionnelles. La notion ‘force de causalité’ passe de subjective à objective. Descendue de son piédestal céleste, la Causalité Unique entrouvre la porte à une rétro-causalité, du moins à une impression que l’on peut appeler ainsi quand la flèche d’un niveau supérieur est tellement plus marquée que celles des niveaux inférieurs qu’elle semble leur imposer sa causalité propre.

L’esprit se voit ainsi subjuguer la matière.

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