Faut-il adopter le réalisme dépressif?

Pessimistes plus réalistes

Le réalisme dépressif, c’est l’équilibre vanté par la politologue Juliane Marie Schreiber. Elle reprend un discours convenu : les pessimistes et leur attitude envers le monde sont la vision la plus réaliste. Ils sont critiques, empathiques, peu sensibles aux préjugés. Tandis que les optimistes, toujours positifs et de bonne humeur, se surestiment et s’aveuglent aux problèmes.

Le Bonheur dans l’Au-Delà

J’avoue ne pas comprendre où JM Schreiber a été chercher que la majorité des gens pense le contraire. Elle se fonde sur l’idée d’un “Culte du Bonheur” contemporain, certes omniprésent, mais Schreiber sait-elle que la majorité des cultes concerne l’inaccessible ? Personne n’a jamais visité les Paradis, ce qui n’empêche pas les fidèles de s’agglutiner dans églises et mosquées.

De fait, l’essor du Culte du Bonheur semble lié à sa distanciation croissante d’avec son but. Quand j’écoute mes contemporains, leurs élans positivistes n’appartiennent qu’au spectacle. Tandis que leur discours quotidien est un tapis de récriminations. C’est dessus qu’ils s’agenouillent pour lancer des prières au Bonheur, pas plus visible que le Dieu unique.

L’inaccessibilité du bonheur vient-il d’un excès d’optimisme?

Raison plausible. Le pessimiste est avantagé : il accède au bonheur plus souvent, parce qu’il ne l’attend pas. En réglant son humeur habituelle sur ‘négatif’, les pics de ‘positif’ sont plus éblouissants.

Effectivement une majorité de pessimistes semblent satisfaits, alors qu’on les attendraient dépressifs, à contempler une réalité perpétuellement dégradée. C’est le cas pour ceux qui ne reçoivent aucune gratification. Mais les autres les voient tomber comme des pépites de félicité, sans effort, goûtant leur authenticité. Le positiviste, lui, fait des efforts continuels pour replâtrer sa vision idyllique du monde, qui menace régulièrement de se fissurer. Il s’épuise à maintenir son niveau de bonheur. Le stress est pour lui.

Mais je ne défends pas plus le pessimisme que le positivisme primaire, tous deux manipulation de notre sensibilité. Ce n’est pas éprouver ses émotions, mais se mettre en situation de les éprouver favorablement. L’intelligence manoeuvre l’émotion.

L’instant et le futur

JM Schreiber cite une devise séduisante de Gramsci : « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». Comprenons-la correctement : la volonté c’est la décision, et son moteur l’émotion. L’intelligence c’est la prévision. Leurs dimensions temporelles sont très différentes, et c’est là que réside l’erreur principale de Schreiber.

Impossible d’attribuer une humeur à l’intelligence, dont le rôle est de modéliser le monde présent pour deviner son futur. Pas un seul modèle. Tous les possibles ! Gais ou sombres, quelle importance ?On demande à l’intelligence de les multiplier, pas de les déclarer optimistes ou pessimistes.

Cela, c’est la coloration donnée par l’humeur, un facteur essentiel de la décision. Elle permet de trancher à tout instant entre les modèles. Car souvent la raison seule n’y parviendrait pas. Beaucoup sont plausibles. Il faut choisir.

Il y a de l’optimisme dans la manoeuvre

L’intelligence est la création de toutes les lignes temporelles, la volonté manoeuvre les aiguillages. Je crois la volonté naturellement optimiste, sinon elle ne prendrait aucune décision. Le vrai pessimiste n’ose pas manoeuvrer. Ceux qui se déclarent ainsi sont pour la plupart des gens qui envisagent toutes les possibilités, sans privilégier les pires.

Dans volonté intervient aussi la notion de continuité. Si nous basculions facilement entre optimisme et pessimisme, l’intelligence aurait du mal à stabiliser son futur, handicapée par les sautes de l’humeur.

Notre devise définitive sera donc : N’allions pas l’humeur à l’intelligence, elles se gênent ! L’humeur est en soi une force positive qui permet de décider, qu’elle soit optimiste ou pessimiste. Ce qui l’affaiblit est de basculer trop vite entre les deux.

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