L’énigme du temps résolue

Deux écoles ? Pas le temps…

Le temps est l’un de nos concepts-racine les plus énigmatiques. La difficulté à le saisir a créé deux écoles de pensée nettement clivées. La première voit le temps comme un simple ordre de succession. Aucune référence au présent ou à un observateur. Un évènement se contente d’être antérieur ou postérieur à un autre. La seconde école voit le temps comme un passage. Chaque évènement transite du présent vers le passé tandis que le suivant transite du futur vers le présent. Ce passage supposant un observateur, cette dynamique du temps serait liée à notre subjectivité.

Malheureusement chacune de ces deux écoles rencontre des difficultés insurmontables pour éliminer l’autre. L’école du ‘temps qui passe’ bute sur le paradoxe de l’ancestralité : l’univers, âgé de 13,7 milliards d’années, s’est dispensé de l’Humanité et même du vivant pendant la plus grande partie de son histoire. Si le temps est subjectif, comment s’est-il écoulé avant notre apparition ? Comme le dit Étienne Klein, « Cantonner le temps dans le sujet, ou vouloir que le temps n’ait de réalité que subjective, n’est-ce pas s’interdire d’expliquer l’apparition du sujet dans le temps ? »

L’école du ‘temps séquence’, elle, peine à identifier le moteur du temps. Il n’est pas propre à notre subjectivité humaine. Même en physique fondamentale, chaque instant d’une expérimentation remplace le précédent, et les modèles quantique et relativiste ne disent pas pourquoi. L’impasse renvoie à l’interrogation d’Henri Bergson : « Comment du successif peut-il être engendré par du juxtaposé ? » ou celle de Lee Smolin : « Quand on représente graphiquement un mouvement dans l’espace, le temps est représenté comme s’il n’était qu’une autre dimension spatiale. Le temps est comme gelé. […] Il faudrait trouver une manière de dégeler le temps, de le représenter sans le transformer en espace. »

Concept perdu dans la mitraille

Étienne Klein regrette ensuite que nous dispersions nos qualificatifs à propos du temps, que nous perdions le concept dans une « mitraille verbale ». Le temps est ‘vide’ quand il ne s’y passe rien, ‘accéléré’ par le rythme de nos vies, ‘cyclique’, ‘psychologique’ qui serait un temps alternatif à celui des montres, ‘biologique’, ‘géologique’, ‘cosmologique’. Sans parler des multiples sens du temps dans le langage courant : instant, moment, succession, simultanéité, changement, devenir, durée, urgence, attente, vitesse, usure, vieillissement, et même l’argent.

Je crois au contraire que cette dispersion est un indice fort précieux de ce qu’est le temps. Au lieu de chercher à l’enfermer dans une case unique, ne faut-il pas en redonner la propriété à chaque entité qui l’éprouve ? Le problème n’est-il pas de chercher à prendre le pouvoir sur le temps alors qu’il est propriété intrinsèque de chaque système en relation ? Il est remarquable que des humains entièrement profanes sur la question du temps parviennent à s’entendre très bien sur ce qu’il est, sans en discuter une seconde. Chacun baigne dans un temps personnel assez proche du voisin. Un accord n’est nécessaire que sur la manière de le mesurer, en réglant nos montres à l’identique. Nul besoin de valider le concept. Seuls des philosophes tordus 🙂 ont besoin de recréer une impression aussi élémentaire à partir de… quoi, au fait ? Eux-mêmes n’en savent rien.

Un temps subjectif tagué sur le réel

En fait c’est en commençant par définir la notion de temps intrinsèque à l’expérience humaine, en nous extériorisant d’elle, que nous nous sommes mis à la chercher dans la matière. Nous avons tagué notre impression virtuelle sur ses fondations réelles, comme si elles étaient directement reliées. Quand Newton a baptisé « t » cet équivalent de notre temps éprouvé dans ses équations du mouvement, il aurait pu l’appeler « s » pour ‘succession’, et alors l’indépendance de ces temps aurait été d’emblée claire. Mais Newton marque l’essor du réductionnisme, de l’inféodation des scientifiques aux micro-mécanismes. Dès lors notre temps éprouvé est devenu un reflet bancal, déformé par notre esprit, d’un temps universel qui devait forcément appartenir à la fondation de la matière. En voulant injecter notre temps qui passe dans l’origine, il nous est revenu effroyablement muté et nous ne le reconnaissons plus.

Tout système matériel, biologique, psychique, social, fabrique son propre temps. Aucun n’est vraiment calculable à partir des autres. Tout au plus peut-on les corréler approximativement. Ils s’allongent en grimpant l’échelle de complexité. Tout se passe comme si les temps étaient nichés les uns dans les autres. La frénésie des particules est hébergée par l’impavidité de l’atome. L’excitation permanente des réseaux neuraux se dissimule dans l’ennui traînant d’une journée banale pour le psychisme.

Qu’est-ce qu’une unité de temps?

La physique nous dit qu’il n’existe pas d’autre unité de temps que celle d’une interaction élémentaire dans un système. Ce qui sépare deux états est une multitude d’autres relations vécues à un niveau plus microscopique du système. Si l’on réduit cette séparation au niveau le plus minuscule actuellement connu, elle devient insondable, remplacée par une loi, sorte de pont jeté entre les deux états sans que l’on sache ce qui est traversé. Ne faudrait-il pas supposer qu’il existe encore, à cet endroit, des relations plutôt que rien ? Le rien est beaucoup plus péremptoire que la possibilité qu’il existe quelque chose.

De ces temps nichés les uns dans les autres ne sort rien d’universel. Et jusque là, si nous en faisons des séquences superposées les unes aux autres, rien non plus ne fait de ces temps des moteurs. Le temps ne passe toujours pas, dans aucun des niveaux de complexité.

Passer en surpassant

Mais c’est oublier une chose essentielle : nous ne sommes pas exclusivement l’un de ces systèmes, nous sommes eux tous à la fois. Nous ne sommes pas des particules et des atomes et des cellules et un cerveau. Nous sommes chacune de ces choses par dessus la précédente, indissoluble d’elle. Surimposition et non superposition.

Comment les temps de tous ces niveaux s’intriquent-ils ensemble pour produire notre impression consciente ? Comment le temps de nos particules survit-il dans cette expérience ? L’impression du temps qui passe est clairement liée à un décalage abyssal entre l’unité de temps particulaire et l’unité de temps consciente. Entre les deux, une multitude de systèmes ont créé leurs stabilités spécifiques, appelées ‘éléments’ du système. Une nouvelle “durée” du temps, fusionnelle, s’est installée par dessus. Chaque temps est une approximation des variations causées par le précédent. Chaque temps est observateur de sa propre constitution, et se reconnaît changé ou non. Il se définit lui-même dans un état modifié ou non, comme passé ou non.

Deux consciences, deux temps

Prenons ainsi deux exemples de conscience, l’une très étendue temporellement, parce qu’elle inclue des projets à long terme, beaucoup de prédictions, l’autre rétrécie sur le présent, très peu avertie de ce qui va survenir. La première éprouve une sensation de temps lent. Les semaines s’éternisent parce que le projet n’est pas encore réalisé, que les prédictions décrivent correctement les semaines à venir. La conscience survole cette vaste étendue d’évènements. Son identité ne change pas. Son “débit” temporel est faible. Le temps passe, mais il passe lentement.

La seconde consciente, prisonnière du présent, est surprise à chaque instant. Elle rencontre peu de ses prédictions confirmées et ne peut s’y fier. Elle change d’état rapidement. Le temps passe très vite car l’identité de cette conscience ne peut se maintenir. Deux montres réglées au même débit temporel seront nécessaires pour que ces deux consciences prennent rendez-vous et parlent d’un temps commun. Elles ajusteront leurs temps subjectifs au temps mécanique des montres. Plus l’on redescend l’échelle de la complexité, plus les temps se ressemblent entre les systèmes.

Rassemblement !!

Cette vision rassemble les temps non pas dans une dimension “temporelle” qui voudrait les fondre dans un temps universel, mais dans la dimension complexe, qui conserve leur identité spécifique. Ainsi nos deux écoles philosophiques du départ sont réconciliées. Le temps est bien la propriété de séquences, mais d’une multitude d’entre elles qui se surimposent en indépendance relative. Le temps passe, comme éprouvé, parce que les séquences bougent entre elles, à leur interface relative, et qu’elles bougent différemment chez chacun d’entre nous, de la particule disciplinée à la conscience dissipée.

Le temps qui passe, c’est le frottement entre étages d’une très haute tour de présents.

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Matière à contredire, Étienne Klein, 2019

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