Les igno-savants

Le recul de l’inconnu

Qu’est-ce qui peut donner conscience de son ignorance ? L’inconnu. L’inconnu trace une frontière à notre savoir individuel. Et si l’inconnu disparaît ? Nous ne sommes plus confrontés à notre ignorance. A nos propres yeux nous devenons omniscients.

Or l’inconnu recule et disparaît de la vie quotidienne. Les médias parlent rarement de problèmes insolubles, incessamment de découvertes. Jamais majeures, malgré les annonces tonitruantes. Des couches de savoir viennent épaissir ce que l’on sait déjà. Le vide authentique de connaissance s’est estompé sous les sédiments d’hypothèses recouverts de théories nouvelles. Il n’est même plus besoin de recourir aux mystères divins. La science s’est avancée crânement sur le terrain de la création originelle. Si certains auteurs cherchent aujourd’hui à confirmer Dieu dans la science, c’est parce que la science elle-même est venue se proposer comme fondation à Dieu, et non parce que les religieux auraient eu de nouvelles révélations théologiques.

Seuls à côtoyer encore l’inconnu : les chercheurs spécialisés. Eux sont au bord du vide, eux ont encore conscience de leur ignorance. Les autres ont accès à un univers infini d’informations. Il leur fait croire que leur propre savoir est sans limites. Ce sont les igno-savants, les esprits propriétaires d’un savoir aussi faible que surestimé. Que le reste soit à leur portée ne les rend pas propriétaires.

La science n’est pas une accumulation de données

Penser le contraire est une ineptie conçue dans une scolarité aride, rébarbative, écoeurée de par-coeur. Esprit vu comme un réservoir d’information à capacité limitée. Rempli, il ne peut plus rien accepter. L’attention s’évapore. L’oubli des savoirs inutiles fait un peu de place.  L’adulte se console ainsi de leur perte. Mais tout cela est faux. L’esprit est une arborescence. Correctement structuré, il peut héberger une quantité inouïe d’informations, parce qu’elles sont toutes reliées les unes aux autres. Il peut reconstruire une information manquante à partir de sa branche, comme une feuille tombée qui repousse au même endroit.

L’esprit est une assemblée de représentations. L’organisation la plus simple utilise catégories et modèles. Un esprit plus sophistiqué ajoute des méta-catégories et des théories générales. Niveaux d’information synthétiques s’additionnant aux données. Mais le plus important critère d’efficacité est le principe que le mental emploie pour étager ces niveaux. Comment raisonne-t-il ? Comment attribue-t-il des poids différents aux données, jusqu’à en négliger certaines ?

Le savoir est une boucle temporelle

Tous les contenus peuvent s’apprendre, quel que soit le niveau. Les mimétismes du par-coeur fonctionnent pour les modèles comme pour les données. Une personne à mémoire eidétique peut régurgiter l’intégralité du savoir humain. L’a-t-elle pour autant compris ? Pas sûr. Le savoir a une historicité. Dans les formes qu’il a pris, en tant que résultat abouti, au cours de l’Histoire. Mais pas seulement. Sa dimension temporelle est surtout fondée sur sa propre séquence d’organisation. Hiérarchie de systèmes d’information : axiomes + données, lemmes (résultats intermédiaires), théorie. La théorie a besoin de repartir dans son passé (d’axiomes et données) pour s’auto-valider. Un savoir est une boucle temporelle perpétuellement réactualisée.

Le savoir n’est donc pas fait d’éléments fixes qu’il suffirait de piocher sur un réseau exhaustif, comme le fait le profane. Il est une structure vivante dans chaque esprit, ressemblante d’une personne à l’autre seulement quand elles utilisent un même métaprincipe.

Un savoir réinterprété ou seulement cloné?

Il est important de ne pas confondre cette ressemblance avec le clonage qui résulte de l’absence de métaprincipe. Ceux qui se contentent de juxtaposer des données s’entendent parfaitement, du moins s’ils disposent des mêmes. Sans métaprincipe, ils apprennent l’interprétation incluse dans le package. C’est la différence entre le groupisme religieux et scientifique. Le religieux, l’antivax, conforment leur interprétation à celle du groupe. Le scientifique, le philosophe, confrontent la leur. Ils utilisent un métaprincipe commun (réfutabilité pour le scientifique, phénoménologie pour le philosophe) mais celui-ci diversifie leurs interprétations. Ce qui impose une vérification / un rétrocontrôle pour le groupisme scientifique alors qu’elle est intolérable pour le groupisme religieux.

Le groupisme scientifique inclue toutes les données et condense la solution au milieu d’un nuage d’erreurs. Le groupisme religieux est la solution. Il ne peut être rien d’autre qu’une coalition de données sélectionnées pour ne pas mettre en danger cette solution existentielle.

L’exhaustivité scientifique vs le sectarisme pseudo-scientifique

Comparons rapidement les méthodes scientifique et pseudo-scientifique :

1) Scientifique: a) recueil exhaustif des données, b) variété de modèles à leur appliquer, c) imagination de plusieurs conclusions possibles, d) choix d’un modèle selon différents critères, dont le principe de simplicité, e) vérification expérimentale du modèle, f) test d’un autre modèle en cas d’échec.

2) Pseudo-scientifique: a) conclusion pré-déterminée, b) sélection des données pour la vérifier, c) confirmation de la croyance initiale.

L’essentiel des informations sur les réseaux étant sous la forme (2), la poussée des igno-savants est énorme. Une foule d’experts se révèle au monde, alors que les enquêtes sur le niveau objectif du savoir populaire montrent que celui-ci n’a jamais été aussi bas. La connaissance est intégralement contenue dans mon smartphone et mon smartphone est entièrement partie de moi ; je suis donc propriétaire de toute la connaissance. Lorsque quelqu’un aujourd’hui vous démontre que vous avez tort, vous ne dites plus « Je me suis trompé » mais « Oui, je le savais (sous-entendu: je n’ai pas utilisé la section adéquate de mon infinie connaissance) ».

De l’igno-savant au savant-possédant

Comment échapper à ce biais cognitif sévère ? Comment devenir un savant-possédant ? En se coupant régulièrement du flot continu d’information et en particulier de sa partie déjà interprétée. Ne gardons plus de cette flopée d’experts que les plus remarquables. Tant pis pour mon blog qui n’est pas dans le cercle des plus célèbres. Retrouvez les données brutes. Vérifiez que leur recueil n’est pas entaché de liens d’intérêts, encore plus chez les lanceurs d’alerte que chez les institutionnels.

Confrontez-vous davantage, isolé, pensif, à l’inconnu. La première inconnue étant la manière dont votre esprit produit ses pensées. De quelles racines est née votre arborescence ? Surimposium descend si profondément que nous nous en découvrirons forcément de communes 😉

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Voir aussi:
Antivax: définition

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