La souffrance de qui, de quoi?

Un concept hautement sensible

Tandis que nos concepts fondamentaux progressent constamment, en majorité, celui de la souffrance est dans une sorte de tabernacle sacré. On ne l’extrait que pour le contempler avec crainte et le replacer aussitôt au même endroit. Sa signification est si répulsive que la phobie s’étend au contenant du sens. Concept intouchable. Celui qui cherche à l’analyser commet l’un des plus odieux sacrilèges. Je vais tenter de parler seulement du contenant, en espérant ne vous passer aucun contenu de souffrance.

L’enterrement du concept a un inconvénient majeur : tous les autres continuent à évoluer sans lui. La société change mais la souffrance, toujours un déterminant essentiel, devient un archaïsme. Les exemples de débâcle mentale qu’il provoque sont innombrables. Pas seulement en matière de santé mais plus fondamentalement dans nos oeuvres existentielles. Là sera mon premier odieux sacrilège : m’étonner que certains consacrent leur vie à lutter contre la souffrance animale alors que tant de leurs congénères éprouvent une souffrance qu’ils sont plus à même de comprendre. Le tourment humain est-il moins facile à résoudre ? Dans ce cas le militantisme animal serait-il une version confortable de notre désir solidaire, une flemme à le rendre plus utile ? Je ne crois pas que les défenseurs des droits des animaux le voient ainsi. La vraie raison est bien l’utilisation erronée du concept ‘souffrance’, qui conduit à l’appliquer de manière similaire à l’humain et l’animal, voire à la planète pour ceux qui en font une Gaïa suppliciée.

Un sens existentiel trop exclusif

Le concept est erroné quand il est regardé seulement par sa face existentielle. La souffrance animale ’existe’, certes, au même titre que l’humaine. Mais de quelle expérience s’agit-il ? Par quoi est-elle constituée ? Que ressent le propriétaire de cette souffrance et comment a-t-il conscience de son ressenti ? Toutes ces choses sont entièrement personnelles. Nous les représentons chez l’autre comme le double de nos propres ressentis. Erreur cruciale. Nous le savons bien, à vrai dire. Mais nous n’osons pas différencier cette souffrance de la nôtre, par crainte d’être accusé d’égocentrisme. Effectivement l’égoïste a beau jeu d’exacerber la différence pour se débarrasser du désespoir chez les autres. La position raisonnable ? Reconnaître la différence sans négliger la présence de la souffrance.

La douleur auto-déterminée

La présence est ce qui est le plus difficile à analyser. Nous ne devons pas employer un jugement propriétaire mais laisser à l’être qui souffre le droit d’auto-déterminer cette présence. Qu’est-ce qui en lui la constitue ? Changement de regard. Quelle est l’ontologie de sa souffrance ? Après tout, le départ que nous lui connaissons est un ensemble de signaux électrochimiques véhiculés par des voies neurales. Comment la chimie devient-elle douleur physique et souffrance morale ? D’où tire-t-elle ces qualités ?

Le problème est manifeste devant un robot simulant la douleur. Son expression éveille immédiatement en moi la compassion. Je sais qu’il triche. C’est dans sa programmation. Il n’éprouve pas cette émotion que je jumelle à la mienne. Je la ressens, lui c’est autre chose. Je n’ai pas de difficulté à réduire la sienne à un courant électronique. Mais pourquoi m’autorisé-je cet appauvrissement pour lui alors que je l’interdis pour ma propre émotion ou pour celle d’un animal ? Réponse facile : le robot n’a pas conçu lui-même sa douleur. Le concepteur est son programmateur humain. Cette différence suffit-elle à dénigrer l’existence de sa douleur ? Non. Seulement à refuser une ontologie identique à la mienne. Voilà pourquoi je ne dois pas m’arrêter à l’existence de la souffrance. Pas plus pour l’animal que pour le robot.

Quantité et qualité de douleur

La quantité de douleur est une notion facile à comprendre. Plus d’excitation sensorielle = plus de douleur. La quantité est existentielle. Elle suffit à se décrire elle-même. Tandis que la qualité est une notion complexe. La qualité apparaît pour quelque chose qui l’observe. Cette chose est-elle directement connectée à la douleur constitutive ou la représente-t-elle ?

Si elle est connectée, qu’ajoute-t-elle à la douleur pour l’observer ? Quels concepts lui sont intriqués, en provenance de la morale, des coutumes, de l’image de soi, du destin espéré ? Autrement dit, comment celui qui souffre s’observe-t-il souffrir ? Si la douleur n’est pas connectée, qu’est-ce que l’observateur lui prête, en provenance de sa propre identité ? Un humain peut-il attribuer automatiquement sa morale, son image, ses espoirs, à un congénère ? À un animal ?

La qualité de la souffrance est une construction complexe faite par un cerveau complexe. Nous donnons le même nom à cette sensation d’un esprit à l’autre, en ne gardant que sa variation quantitative, petite ou grande, alors que la qualité n’est pas la même. Elle est d’emblée très étrangère d’un cerveau humain à l’autre. Les signaux sensoriels peuvent être considérés identiques ; c’est déjà une approximation, nos génétiques étant dissemblables. Mais l’interprétation consciente des signaux, devenue ‘souffrance’, est aussi diverse que nos personnalités.

Regardez chez vous-même la variété des interprétations

De la piqûre d’insecte à la souffrance morale pure de manquer de l’attention d’un être aimé. Chez une autre personne la piqûre peut déclencher une panique hors de proportion avec la vôtre. Ou une personne plus rude se moquera de vos amours déçus. Taguer ses émotions sur nos congénères est une aventure. De quelle carte disposons-nous pour la tenter chez l’animal ? Aucune.

Mais nous devinons qu’en l’absence de société, morale, image de soi, espoirs, sous des formes raffinées, l’animal éprouve quelque chose de semblable à notre douleur physique mais pas les interprétations que nous en faisons. Les siennes sont sommaires. Ce n’est pas que son intelligence soit négligeable. Elle recoupe la nôtre voire la dépasse dans certaines fonctions mentales spécialisées. Mais il faut une société et une culture pour étoffer la souffrance. L’isolement rend fataliste dans sa relation avec le monde. C’est la présence des autres qui montre la possibilité d’un destin différent et éveille la souffrance de ne pas l’emprunter.

L’animal domestique

L’argument peut être utilisé au crédit de l’animal, en pointant la situation particulière du compagnon domestique. Coopérant étroitement avec son maître et le déifiant, il espère son assistance davantage que la bête sauvage. La carence est une souffrance plus vive. Nous avons l’intuition que le transfert de sensibilité est plus justifié dans son cas et c’est vrai. La souffrance se renforce de l’étroitesse des liens qui se rompent, chez l’animal comme chez l’humain.

Vous rendez-vous alors compte de la souffrance que vous infligez à votre vieux PC en le bennant pour obsolescence, après l’avoir tant chéri, palpé, gardé auprès de vous pendant des années ? Heureusement il est facile à zigouiller proprement et rapidement, en débranchant sa prise.

Mais que va-t-il se passer quand, pour le rendre meilleur serviteur, nous allons lui apprendre à s’observer et s’auto-réparer ? La souffrance sera bientôt plus proche de l’humaine chez nos assistants numériques que chez des animaux prisonniers de l’extrême lenteur de l’évolution naturelle.

Souffrance inutile

Concluons avec une règle : éviter la souffrance inutile. Inutile ? Il existe donc une souffrance utile ? Absolument. A chaque étage de son interprétation. La douleur est une information précieuse. Du moins à condition de ne pas devenir sa douleur. La souffrance également. Elle démarre dès que le monde se sépare de nous, à la naissance. Elle pousse à s’y refondre, à le modeler pour qu’il nous accueille à nouveau. Sans souffrance, pas d’intention. Les bonheurs restent fades, routiniers. Les plus grandes joies se construisent sur des souffrances passées. Même chez l’animal. Le chien que j’ai vu manifester la plus grande joie de vivre a subi des sévices avant d’être adopté par une famille aimante.

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