Travail et oeuvre

Un moment de tension

Ma merveilleuse compagne reçoit toujours à dîner avec un brin d’exceptionnel dans l’atmosphère. Menu, présentation, propreté du décor, tout est soigneusement contrôlé. L’ambiance, dans les heures qui précèdent, en est électrisée. Le monde entier, autour de la chef d’orchestre, doit jouer sa partition comme elle l’entend. L’entier monde, j’en fais partie. Soudainement il semble rempli d’agressivité. Nos rapports se tendent. Je l’incite plusieurs fois à se décrisper, ne pas faire de chaque invitation un baccalauréat de gastronomie. Elle m’ignore. Je sens que j’effleure un noyau dur. Je n’insiste pas. Insidieusement je me suis mis à craindre ces réceptions. Et sans doute inconsciemment à souhaiter qu’elles se raréfient.

J’ai tort. Elle a raison. Recevoir n’est pas un simple travail de fourniture alimentaire. C’est une oeuvre.

Travail et oeuvre

Familiarisé que vous êtes avec Surimposium et le double regard, opposer travail et oeuvre ne vous cause aucune difficulté. Le travail est ascendant, ontologique. Micromécanismes neurologiques en action. Nul besoin de s’en préoccuper. Ils nous font lever le matin, chargent notre journée de tâches automatiques, laissent notre imagination libre quand ils sont bien rodés. L’esprit surfe sur le travail.

L’oeuvre est descendante, téléologique. Rétro-contrôle sur le travail, qui l’oriente vers un objectif futur. Qu’il soit atteint et l’identité en est célébrée, renforcée. L’oeuvre convoque les émotions, la recherche du plaisir. Elle récompense au lieu de simplement satisfaire. Contrastes recherchés par la conscience pour orienter son destin. Les oeuvres sont des jalons, l’histoire personnelle une séquence d’oeuvres, échecs et réussites. Le travail est le carburant invisible, aussi vite oublié que le plein d’essence ayant permis au conducteur d’arriver à destination.

Le travail est agréable et lisse. Le soi se dilue dans les sensations d’un organisme parfaitement entraîné. La conscience se scinde, décolle et dessine de nouvelles abstractions spirituelles. L’oeuvre est stressante, dominatrice. L’oeil est attentif à toute menace. L’esprit élimine l’ancien monde pour le remplacer par le sien.

Quand l’oeuvre promet d’être belle, faisons-nous discrets. Désormais je me présente au dîner… en même temps que les invités.

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