‘Occidents – Enquête sur nos ennemis’ de Frédéric Martel est une mine d’information sur la politique mondiale en 2026. Toute personne qui s’y intéresse, particulièrement l’électeur occidental, devrait l’avoir lu. Il est quasiment un substitut à la fréquentation assidue des hebdomadaires politiques pendant ces quarante dernières années. La synthèse est parfaite. Est-elle partisane ? Forcément. Le champ politique n’est jamais neutre. Même ceux qui se pensent des aigles sont en survol idéaliste. Mais il serait difficile de classer Martel à droite ou à gauche. Il est résolument centriste. Pas le centrisme mou et veule qui caractérise généralement ceux qui hésitent entre les camps. Il s’agit de cette forme de centrisme dur qui rejette activement les extrêmes, qui refuse de leur laisser le monopole de l’indignation.
Martel a réuni un nombre impressionnant de données et d’angles de vue. Pourtant sa synthèse est fausse. J’en résumerai pompeusement la raison ainsi : il n’a pas (encore) lu la TCSThéorie des Cercles Sociaux définissant l'humain sociétal comme un empilement de cercles relationnels intriqués More. Pas à pas, Martel nous convainc sans difficulté de l’incohérence des vues anti-occidentales, de la mosaïque de frustrations et d’idéologies contradictoires qu’elles forment ensemble. Cet embrouillamini lui semble une raison suffisante pour mobiliser une contre-attaque générale des esprits clairvoyants. Combien sont-ils ? Qu’est-ce qu’un esprit clairvoyant ? À trop fréquenter les cerveaux inventifs, pourvus d’une logique cartésienne ou non, Martel semble ne pas comprendre à qui s’adresse le populisme.
Je ne cherche pas ici à opposer intelligences fortes et faibles. Il n’existe que des intelligences indépendantes, qui varient principalement dans la cible de leurs efforts. Le drone humain est auto-piloté. Il répond sans réticence aux ordres qui le séduisent déjà, très peu à ceux qu’il déteste. Sa reprogrammation est difficile. Mieux vaut connaître ses objectifs actuels pour le pousser discrètement dans la bonne direction. Quel est ce programme actif chez l’individu ? C’est une pile de désirs gradués par ordre d’importance. Pour y faire droit il l’insère dans une représentation de son environnement, comprenant sa société. Le résultat est son societariumreprésentation mentale partagée par les individus vivant dans une société More, un mélange de concepts concurrents incluant la société telle qu’elle est perçue par ses congénères et telle qu’il voudrait qu’elle soit.
La cohérence du societariumreprésentation mentale partagée par les individus vivant dans une société More est un équilibre entre les concepts concurrents. Elle est purement personnelle, n’a rien à faire d’une cohésion globale à l’échelle de l’espèce, est bien éloignée d’une synthèse consensuelle telle que la propose Frédéric Martel. Chaque societariumreprésentation mentale partagée par les individus vivant dans une société More comprend ses cercles préférentiels, sa hiérarchie particulière, une identité qui détermine la singularité de l’action individuelle. Le cercle mondialiste auquel se réfère Martel avec sa recherche de cohérence n’est occupé que par une minuscule fraction de l’humanité. La plupart de nos congénères n’ont pas les moyens ni l’envie d’agréger les grands desseins dont il a rempli son livre. Ceux-là balayeront sa synthèse d’une simple remarque : « Cela ne me ressemble pas ».
Les “coalitions de cohérence”, dont il déplore la disparition, devraient réfréner ces ambitions planétaires et commencer plus petit. Elles ne peuvent avoir lieu qu’au sein de cercles sociaux, entre personnes qui éprouvent une grande proximité. Il faut d’abord rapprocher les identités avant de se préoccuper de cohérence globale. Or l’Occident fait le contraire. Il se déclare dépositaire des valeurs universelles, est stupéfait et incrédule quand d’autres les rejettent. La Déclaration des Droits de l’Homme n’est-elle pas tatouée dans le génome humain ? C’est bien là où le discours anti-occidental perce jusqu’à la défense énergique de Martel, chez qui je n’ai pas lu une seule fois la notion de ‘société liquide’. Celle-ci a désagrégé l’identité individuelle en Occident, promulguant le caractère homogène de l’espèce humaine. Ses membres seraient pourvus dès l’origine d’une conscience mondialiste et accessoirement d’une identité personnelle. En nous débarrassant de nos cercles archaïques la société liquide se fait fort d’éliminer tous les ostracismes. Voici enfin les individus égaux en droits, de la naissance au décès, quel que soit le chemin qu’ils ont choisi dans la vie.
L’Occident fait la promotion d’une société de clones mélangeant toutes les valeurs imaginables dans une soupe sans saveur, propice à l’infobésité et à une identité purement numérique et normative. C’est pour cela qu’il fédère autant d’ennemis, incluant une proportion croissante de ses propres citoyens. Quelle autre déshonneur pourrait réunir contre lui à la fois ses pourfendeurs et ses sauveurs auto-proclamés ? Le Sud global l’accuse de colonialisme persistant, les Russes de décadence, les Chinois d’immaturité. Tous voient les occidentaux se noyer dans leur société liquide, assistent à la décomposition de leur identité. Les reproches que leur destine Martel devraient s’arrêter avant ce point-là. Mais il ne le voit pas. Martel reste coincé dans un débat idéologique alors qu’il s’agit d’un contentieux sociologique, bien au-dessus des régimes politiques, qui concerne la nature même de l’humain sociétal.
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