Alimentation (1): Commencer par le plein

Passage à la pompe

Je fais le plein de ma voiture. Ai-je besoin de me demander si je mets trop d’essence ou pas assez ? Non. J’attends le clic sonore signalant l’interruption du flux. La voiture est rassasiée. Elle consomme son plein en fonction d’une ‘physiologie’ mécanique plutôt stable. Le passage à la pompe est une opération très machinale.

Pour l’organisme humain, ‘faire le plein’ ne demande pas de réflexion plus profonde dans la plupart des occasions. L’alimentation est presque mécanique. Mes mains saisissent les victuailles, les jettent dans le caddie, stockent, préparent, vident l’assiette, attrapent ce qui traîne sur la table. Je peux m’alimenter sans réfléchir vraiment à la manière dont je procède. L’alimentation est implicite.

De l’implicite à l’explicite

Se poser des questions éveille l’alimentation explicite. La cause la plus répandue n’est pas d’avoir ouvert un magazine mais que l’alimentation implicite reste insatisfaite. Avoir faim. C’est toujours une condition humaine répandue. Quand on la subit, choisir ses aliments n’est pas d’actualité, il faut les trouver. Le cerveau revient à ses fondamentaux. L’évolution nous a doté de cet organe pour s’approprier les “stations d’essence” alimentaires. Pistons le comestible !

Le jeûne est réputé, à juste titre, aiguiser l’esprit. Les couteaux mentaux s’affûtent, grincent par anticipation. Comment trouver sa pitance à tout prix ? Même l’intellectuel qui remplit son frigidaire avec une carte de crédit sait qu’il vaut mieux ne pas s’empiffrer pour garder l’esprit vif. Son cerveau est toujours, fondamentalement, celui d’un chasseur-cueilleur, qui s’active à la baisse des réserves glucidiques plutôt qu’à leur acmé.

La pléthore

En occident cependant, le chasseur a posé son arc depuis quelque temps déjà. Ses placards ne sont vides que quand il néglige de les remplir. Pire, il croise continuellement des propositions alléchantes. Dehors, les cailloux du chemin sont remplacés par des hamburgers. Des fontaines de sucre sont installées à chaque carrefour. L’alimentation implicite n’est plus régulée par l’appétit mais par la pléthore, distorsion de cet instinct qui poussait, aux âges farouches, à s’empiffrer à chaque occasion favorable.

La pléthore transforme le corps lui-même en pièce de stockage. Les cellules graisseuses s’empilent, bien rangées. Petites cases qui meurent rarement. Il faut 8 ans pour qu’elles soient remplacées. Renouvellement aussi lent que pour l’os, c’est dire si leur envie d’exister, de nous structurer, est tenace ! Si on ne les garde pas emplies, une fois multipliées, elles crient famine. L’obèse qui cherche à maigrir vite éprouve ainsi des sensations de manque insupportables. Ses automatismes cérébraux reprennent le dessus. Boulimie paradoxale.

Préalable à philosopher sur l’alimentation

Le premier diagnostic, en étudiant le rapport à l’alimentation, est de ranger le désordre dans la direction implicite ou explicite de cette fonction. Même un obèse peut, dans une situation d’apports implicites insatisfaits, être incapable de réflexion explicite. Les informations lui sont connues. Il a une volonté. Celle-ci n’a simplement aucun pouvoir face à des pulsions corporelles déçues, qui exigent du cerveau d’abandonner l’abstinence.

La philosophie de l’alimentation, en analysant ses manipulations sociétales, se préoccupe de la direction explicite. Mais il est très rare que la causalité explicite soit pure. En prenant une population culturellement homogène, nous avons des individus génétiquement hétérogènes. Impossible d’isoler vraiment les effets explicites de l’environnement. Nous pourrions choisir un échantillon homogène dans la direction implicite, c’est-à-dire des individus assurant leurs besoins alimentaires sans effort particulier. Mais comme nous analysons leurs divergences, comment savoir d’où elles démarrent avec, déjà, cette diversité génétique ?

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