Au théâtre de soi

Auto-amour

Une de mes idées les plus désespérantes s’est formée ainsi : Si nos schémas neuraux fabriquent une réalité entièrement personnelle, l’amour que j’éprouve pour une personne cible la représentation d’elle fabriquée par mon esprit, et non la personne réelle. Auto-amour. D’un point de vue plus réducteur encore, des groupes de mes neurones sont “fascinés” par les excitations d’autres groupes, la fascination n’étant rien d’autre que des excitations du même type.

L’amour est sans doute le magnétisme d’une partie de moi pour une autre, mais j’ai plusieurs bonnes raisons d’atténuer mon dégoût pour cette auto-pénétration :

L’ignorant est toujours honnête

Juste avant cette idée, mon amour était sincèrement dédié à la personne en soi. Si je joue une pièce dans mon théâtre intérieur, j’étais jusque là parfaitement honnête puisqu’ignorant être acteur.

L’écoeurement ressenti pour l’auto-amour suffit à m’indiquer qu’il existe une vraie force collectiviste dans mon esprit. Sans elle j’éprouverais plutôt la satisfaction d’avoir un peu plus percé à jour mes rouages mentaux. Mais non. Je suis en train de me faire huer sur la scène. Découvrir qu’on est acteur s’accompagne immédiatement de la difficulté à rester populaire.

La petite scène du moraliste

Je ferais mieux de situer mon moi complet au bon étage : je suis le théâtre, persona acteurs et observateurs confondus. Un neuroscientifique et un moraliste se sont entendus pour jouer leur petite scène à l’instant. Ils ont cassé l’ambiance. L’amour serait un leurre ? Mais de leur point de vue, tout est leurre.

Ils n’ont pas compris que c’est jouer la pièce qui donne du sens à toute pensée. Isolément les concepts n’ont pas plus d’intérêt que des cailloux sur la route. C’est marcher dessus qui les met en branle. Le mouvement est plus important que les acteurs.

Sortons ce soi

Enfin, que l’amour me soit propriétaire ne veut pas dire que sa cible soit une illusion. Elle existe bien. Autre univers personnel. Avec sa représentation du mien. M’imaginer dans cet autre théâtre est encore plus émouvant qu’habiter le mien. J’admire les tentures délicates, le velours des sièges, les contrastes entre les tenues sur la scène. Certaines sont des robes fastueuses, d’autres des blouses sobres, quelques-unes ont une allure carcérale même.

Entraperçus à l’arrière-plan des fantasmes, dissimulés par d’épais rideaux, des acteurs nus. Tout cela est très excitant. J’intégrerais bien le théâtre entier dans le mien. 

La petite scène du physicien

Il n’y a pas la place, bien sûr. Nous ne pouvons établir que des relations. L’amour a cela d’extraordinaire qu’il donne envie de faire toutes les répétitions avec l’autre. Une interaction forte s’établit. Impossible aux deux protons de quitter le noyau. Les théâtres ne sont pas mélangés mais forment une nouvelle entité autonome, noyau-couple.

C’est cela que théorisent mes réseaux neuraux : des entités qui s’englobent les unes par dessus les autres. Moi en est une, Elle une autre, le Couple nous englobe tous deux. L’amour est bien une fascination, mais tellement puissante qu’elle fusionne le fascinant et le fasciné. Je saute d’un ordre à l’autre.

Univers-bulles

Mon théâtre est une bulle. L’amour m’en extraie. Et me rend fragile. Où est mon texte ? Je ne suis plus le scénariste ? Je me sens dissous. Je ré-atterris sur ma bulle. C’est bon de la sentir sous les fesses. Au moins je sais qu’il existe un extérieur. Je vois d’autres bulles. La plupart sont lisses, avec un visage qui flotte à l’intérieur, concentré sur ses idées. Parfois l’un d’eux vient se coller à la paroi de sa bulle et m’observe quelques instants. Nous échangeons quelques signes puis la communication s’arrête vite. La paroi ne laisse pas filtrer grand chose.

Soudain un astre énorme surgit de derrière l’horizon et envahit le ciel. Une bulle gigantesque ! À sa surface, presqu’à portée de main, un pavillon charmant, croulant sous les roses, une table haute, supportant une machine à expresso dernier cri, quelques chaises élégantes. Assise sur l’une d’elles, mon amour.

Engobeur et englobé

J’étire mon bras vers elle. Mes molécules s’écartent, s’allongent, vont jusqu’à la limite de leurs interactions les plus faibles. Elle fait de même. L’illusion de pouvoir se toucher est puissante. Cela ne suffit pas. Nos bulles restent séparées. Peu importe. Elles sont tellement proches que j’aperçois sans difficulté l’intérieur entier de sa bulle. Même les acteurs nus, dans l’ombre, encore un peu timides.

La bulle majestueuse de mon amour occulte presque entièrement le ciel à présent. Tout le contraire d’une menace, elle me donne une profonde impression de sécurité. Voir mon amour toute fragile à l’extérieur réveille en moi un élan pour la protéger. Tandis que sa bulle formidable me donne en retour l’impression d’être englobé par elle.

La petite scène du neuroscientifique

J’entends un cognement insistant derrière moi. C’est un meuble qui vibre, une commode que j’ai installée dans mon propre pavillon, pour ranger la troupe de théâtre quand je ne l’utilise pas. Un petit tiroir s’agite frénétiquement. Je l’ouvre. En sort mon neuroscientifique, qui se déplie, rajuste sa stricte blouse blanche, inspire une grande goulée d’air et déclare d’un air satisfait :

« Ne sont-elles pas stupéfiantes, ces histoires que peuvent raconter nos petits neurones, avec seulement des 1 et des 0 électrochimiques ? »

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