Comment exercer notre pouvoir sans hiérarchie?

Le rêve bridé du citoyen

Exercer un pouvoir intégral et sans intermédiaire sur sa propre vie, voilà le rêve de tout citoyen. Aïe! Le titre de ‘citoyen’ bride aussitôt le rêve. D’autres m’entourent, avec leurs espoirs concurrents. Il faut les concilier. “Intégral et sans intermédiaire” restent théoriques. Grosso modo plus la couleur est foncée sur la carte de densité de population locale, plus mon pouvoir est transparent, divisé entre tous ces gens.

Choisir la vie d’ermite ? Beaucoup de km2 sont encore vides sur cette planète, mais très peu sont confortables et aucun n’a de supermarché à proximité. L’avantage indéniable de la ville est le regroupement des moyens. Regroupement mène à organisation mène à hiérarchie. Et voici notre pouvoir qui semble en intégralité… évanoui, délégué à autrui.

Délégation-miroir

Mettons-nous d’accord sur le sens de la délégation. S’agit-il pour le délégué de représenter votre opinion avec la plus grande fidélité possible ? Cette délégation-miroir se cantonne à des affaires bien délimitées. Pouvoir délégué pour une assemblée qui vote des résolutions. Vous êtes le mandant et l’intermédiaire un mandataire, votre clone parfait en cette occasion.

La délégation-miroir peut perdurer sur cette base. Le rôle du mandataire est de penser comme vous, faire le choix que vous auriez exercé. Il n’a pas autorité pour dévier d’un pouce. Aucun compromis n’a diminué votre pouvoir.

Délégation-consensus

Toute autre est la délégation-consensus. Vous donnez votre voix à un élu qui engage votre opinion dans la confrontation. Il faut l’harmoniser avec les autres. Tâche batailleuse. Avantage majeur de la délégation: réduire la bagarre à des mots et à quelques personnes quand elle en concerne potentiellement des millions. Cette caractéristique du processus démocratique a mis fin aux guerres, d’abord à l’intérieur des nations, puis entre elles si toutes deviennent démocratiques. Mais la règle du jeu est-elle respectée ?

La délégation-consensus n’est pas le miroir de votre opinion. Vous additionnez votre poids à ceux qui la partagent et le total forme le pouvoir de l’élu. S’il est majoritaire les chances sont excellentes que votre opinion fasse loi. Minoritaire, il est éconduit. Plus souvent il incline le projet final vers votre opinion. Ou fragilise un projet faiblement majoritaire qui n’en tiendrait pas compte.

Le talon d’Achille de la démocratie

J’enfonce des portes ouvertes. Mais ce rappel est nécessaire pour comprendre le défaut majeur de la démocratie : son extrême fragilité quand elle ne trouve pas de consensus solide. Mise en oeuvre du projet mal suivie. Moindre autorité du décideur. Quand celui-ci négocie avec un politicien de même niveau, le désamour démocratique est un handicap flagrant.

L’actualité ne manque pas d’exemples. Le dernier: Poutine, indifférent à la critique d’une partie de ses administrés, se moque autant de l’opinion majoritaire chez les européens, parce que leur sport favori est le dénigrement de leurs propres chefs d’état. Poutine n’a pas affaire à des représentants de son niveau mais à des présidents de région en sursis.

Un sommet instable

Instables, nos présidents ? C’est inhérent au suffrage universel, qui soumet le plus haut symbole de l’État aux mouvements de foule. D’anciens garde-fous disparaissent. Plus de partis, plus besoin de carrière politique pour se rendre éligible. Bientôt les réseaux seront assez organisés pour préempter les candidats et faire disparaître toute hiérarchie intermédiaire entre électeurs et président.

Liberté nouvelle ou débâcle à venir ? Nous aurons un président “à la mode” des sujets d’actualité et des influenceurs. Durées de carrières voisines des chanteurs : brèves pour la plupart, durable pour quelques-uns ? Comme il est fort difficile de plaire en politique, gageons que les seconds seront des exceptions.

Exemple encourageant: Volodymyr Zelensky en Ukraine, acteur reconverti en sauveur. Un autre décourageant: Louis Mapou en Nouvelle-Calédonie, clientéliste pour une fraction de la population et sans la moindre expérience gestionnaire. L’un extrait son pays de la débâcle, l’autre l’y entraîne.

Conclusion d’étape:

La hiérarchie conservatrice bâtie sur une structure rigide fait écran de manière insupportable au pouvoir des électeurs. Ils ne se sentent plus représentés. Mais la dissolution des hiérarchies transforme la foule en une masse de lemmings fonçant dans le précipice quand ils ont choisi le mauvais joueur de flûte. Quelles autres solutions ?

Il en existe deux, destinées à s’enchaîner naturellement avec le temps. La première est de refondre en profondeur le principe de la hiérarchie. Arrêtez le féodalisme administratif, ce système où tout fonctionnaire est baron en son château, nommé à vie, sans compte à rendre à personne. Privatisons l’administration ! Ce qui consiste, ni plus ni moins, à la faire fonctionner comme le reste de la société.

Résidu de marxisme

Après que l’Histoire ait conclu sans détour à l’inefficacité du marxisme, il survit dans tous les pays sous cette forme : l’administration. Motif principal: les fonctionnaires seraient moins corruptibles, assurés de garder leur emploi quand ils résistent aux pressions vénales et égocentriques. La raison ne tient pas. Le privé a toujours été plus performant pour tenir ses objectifs, quels qu’ils soient. Une entreprise libérale est la mieux placée pour faire régner l’équité collective, si c’est son marché.

De médiocres performances la feront remplacer par une autre. Ainsi peut-on espérer des progrès en matière de justice, au lieu du marasme dans laquelle elle se tient.

Le paradoxe d’un Trump

De quelle meilleure façon motive-t-on un administrateur ? En lui promettant un salaire modeste mais garanti, une carrière monotone et une retraite paisible ? Ou en le rémunérant selon sa productivité, son ardeur au résultat, les apprentissages qui lui feront grimper la hiérarchie ?

Derrière le désamour des citoyens pour leurs partis institutionnels et leurs politiciens de carrière, derrière leur attirance soudaine pour des milliardaires, des acteurs, des influenceurs, se cache un sentiment général : la bureaucratie publique est aussi inefficace et enkystée qu’un fonctionnaire soviétique. Seule manière de comprendre ce paradoxe : les gens recherchent davantage d’égalité en confiant la tâche à ceux qui bénéficient le plus des inégalités. Le plus important semble de réveiller du rêve plutôt que l’aplatir sous le rouleau compresseur administratif, qui dévore au passage une énorme partie de son financement.

Le pouvoir-crotte

Privatiser l’administration, c’est se débarrasser de l’aspect gluant de la hiérarchie, celui qui fait son image la plus rebutante : une casemate emplie d’adorateurs de la technocratie, tous accrochés à leur petite parcelle de puissance. Lorsque vous êtes obligé d’y mettre le pied, vous n’êtes pas sûr de pouvoir en sortir avant des mois d’interrogatoire et d’emprisonnement.

Déléguer son pouvoir à cette institution ne donne pas l’impression de l’envoyer au consensus mais le faire dévorer par un monstre affamé, qui le digère pour son propre usage et en fait un volume de déchets plus important. Très mauvais bilan carbone.

Choisissez votre inspecteur fiscal

Privatiser la hiérarchie publique, serait-ce entièrement une nouveauté ? Non, des parties le sont depuis longtemps. Médecins, notaires, services publics mais libéraux par essence, et assujettis à des ordres déontologiques. Des réussites excellentes. Imaginez que vous puissiez choisir votre inspecteur fiscal comme votre médecin traitant, qu’il ait le même traitement à vous administrer mais qu’il le fasse d’une manière qui s’adapte mieux à vous ? Certainement auriez-vous l’impression de garder un peu plus de pouvoir sur votre obole.

Céder du pouvoir pour qu’il continue à exister

Mais sauver notre pouvoir est aussi reconnaître nos inégalités à l’exercer. Comment prétendre posséder une connaissance parce que je viens de la lire sur internet ? Ai-je aussi récupéré ce qui la fonde ? L’expérience qui l’adapte à une multitude de contextes ? N’est-elle pas un peu trop éblouissante, masquant ses incertitudes, ses concurrentes moins séduisantes mais peut-être plus justes ?

Plus important encore: quel est son impact sur moi, individu, et sur le collectif ? Le bénéfice pour moi s’additionne-t-il à celui des autres, ou est-ce qu’ils en sont contrariés ? Comment vais-je utiliser cette connaissance, selon que je suis citoyen ou représentant du collectif ?

La difficile indépendance de la charge

Un représentant est aussi un citoyen. Pour garder indépendants les intérêts individuel et collectif, il est obligé de s’identifier entièrement à sa charge. C’est ainsi que la société fonctionne aujourd’hui. Les électeurs peuvent rester entièrement individus, l’élu devrait être entièrement représentant de sa charge. Manichéisme facile à assumer pour l’électeur, qui n’a de compte à rendre qu’à lui-même. Plus difficile pour l’élu, qui dérape fréquemment ; sa partie individu susurre à l’oreille de la collective : « Pense à toi, tu ne tires pas assez de bénéfice de ta charge ».

Impression générale: les pays où les citoyens gardent une forte part collectiviste naturelle ont les administrateurs les moins corrompus, les décideurs les moins frustrés. Mais la rigidité de la bureaucratie publique peut changer la donne. Dans ces services, c’est le chacun pour soi qui domine. Comment le collectivisme pourrait-il y survivre ?

Raison pour laquelle on ne peut rapporter le succès du collectivisme à une culture. Les scandinaves le gèrent plus efficacement que les latins, mais pas seulement parce qu’ils sont plus collectivistes dans l’âme. Ils préservent mieux leur administration des oligarchies économiques.

Reconnaître nos inégalités de compétences. Comment retrouver sinon une confiance dans la délégation de pouvoir ? Comment investir quelqu’un d’un rôle si chacun lui dit simultanément « Je pourrais faire aussi bien que toi ? ». Nous n’en sommes pas loin, aujourd’hui, antivax indiquant aux épidémiologistes comment gérer un virus, doctinautes dictant leur diagnostic au médecin, consommateurs poussant leurs chariots surchargés et donnant l’ordre de sauver l’écosystème.

Deuxième conclusion provisoire

Il ne s’agit pas de dissoudre la hiérarchie mais de la rendre enfin efficace, représentative de l’intérêt du plus grand nombre, dans lequel chacun peut clairement se retrouver, et non la perdre derrière des intérêts particuliers.

Reste-t-il un espoir cependant, de s’affranchir un jour de cette représentativité ? Réaliser le rêve dont nous parlions au début. Être aux commandes de sa vie, à travers une démocratie vraiment participative ?

Préserver son pouvoir c’est l’intégrer

Oui, c’est possible, à condition d’intégrer la hiérarchie collectiviste en chacun d’entre nous. Il n’est plus nécessaire de l’administrer à l’extérieur quand nous en sommes propriétaires. Mais ce n’est pas la relooker à notre façon, comme nous le faisons aujourd’hui. C’est héberger les mêmes symboles, les mêmes idéaux. Marquer notre originalité non pas dans la perversion des concepts, mais dans la manière de les faire dialoguer avec notre individualité.

Atteindre ce stade n’est pas une affaire de connaissances mais d’auto-observation. Une bonne partie de l’élite de la connaissance est touchée par le nanisme en matière d’auto-observation. Réciproquement des incultes s’observent très bien dans leur situation. Les seconds font moins de dégâts au collectif que les premiers. Beaucoup, beaucoup moins. Une société de gens se reconnaissant dans leurs incultures progresse plus timidement mais évite les conflits absurdes.

Entre la timidité et la divinité

Une telle société ne serait pas en train de menacer le destin planétaire. Il n’y a pas pires oeillères que chez ceux qui croient savoir. Pourrons-nous échapper aux excès de l’auto-satisfaction ? Peut-être quand nous pourrons étendre à loisir notre espace mental, y intégrer tous les moyens, toutes les expériences. Mais serons-nous encore des individus si tous peuvent vivre ces milliers de vies ? Encore un beau débat en perspective pour ce blog 🙂

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Synthèse hiérarchie

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