Empathies intra et extraverties

Sortir de soi ou laisser entrer les autres?

Ma compagne et moi manifestons notre empathie d’une manière bien différente. Elle est le soleil qui baigne tout être vivant de sa chaleur, qu’ils aient deux pattes ou plus. Elle porte une attention extrême à ses proches, tend à devenir la maman de tous les jeunes qui entrent dans son orbite, se montre systématiquement bienveillante avec les adultes même si elle préfère certains à d’autres. Bref elle forme à elle seule un service de relations publiques incroyablement performant pour notre couple, et je m’efface derrière elle lors de nos contacts communs, la laissant créer du liant pour le groupe avant de m’insérer, lune moins facile à discerner en plein jour, dans la convivialité chaude et dense qu’elle parvient toujours à créer.

Car je suis personnellement plus attentiste, pour ne pas dire introverti. L’introversion n’est pas d’être replié sur un monde intérieur clos mais au contraire de ne jamais réussir à en faire le tour. Quand un cerveau s’occupe perpétuellement de remanier ses images du monde, assister à son propre processus de pensée est un étonnement constant. Déjà surpris par votre propre univers intérieur, ceux des autres vous paraissent encore plus étrangers. Sortir de sa tête est une aventure pleine de dangers. La personne extravertie a la tâche plus facile. Elle se garde d’imaginer à quel point les autres peuvent être différents, dangereux même. Elle perçoit aisément chez eux ce qu’elle éprouve en elle-même. Elle se promène dans une grande famille d’humains inclus, fusionnant son univers avec les leurs.

Plutôt soliTaire ou soliDaire?

L’empathie fuite en dehors de moi avec un débit insignifiant comparé à celui de ma compagne. Pourtant, sur des grands sujets de société, j’ai l’impression d’être plus collectiviste qu’elle. Il me semble que j’identifie mieux le véritable intérêt général, arrivant plus facilement à mettre en retrait un certain clientélisme pour soi et ses proches. Je sépare mieux mon T et mon D. T et D ? Notre esprit fonctionne, ai-je théorisé dans mes livres précédents, sur le mode d’un conflit entre nos parts soliTaire et soliDaire, entre nos T et D. La personnalité prend une coloration générale assez stable, positionnée entre les deux. Ce réglage TD est nettement individualiste chez certains, que nous pourrions appeler soliTaires préférentiels, (les Tp), tandis que d’autres sont soliDaires préférentiels (les Dp). Mais ce cadre théorique n’explique pas que je sois Tp au milieu de mes proches et Dp dans une foule.

Les cercles sociaux, une succession d’enceintes

Ces différences avec ma compagne furent longtemps une source d’étonnement et ce n’est que récemment, après avoir écrit Societarium, que j’en ai compris les raisons. Elles ne s’expliquent qu’à l’aide du principe des cercles hiérarchisés que j’ai développé dans ce livre. Les cercles sociaux ne sont bien sûr pas une découverte. Nous avons tous conscience de faire partie d’ensembles emboîtés, que l’on peut classer par intimité décroissante, du couple à l’espèce humaine, en passant par famille, amis, collègues, génération, culture, ethnie, etc. Comment les règles attachées à ces cercles sont-elles ressenties, aujourd’hui ? Plutôt comme des relations de pouvoir facultatives et non une hiérarchie incontournable. Vous n’avez pas envie d’obéir à certaines règles ? Déclarez votre non-appartenance au groupe qui les a édictées ! La tendance contemporaine est ainsi à la pensée horizontale, à juxtaposer les cercles comme étant tous de même rang. Aucun n’est censé prendre le pouvoir sur les autres, en particulier sur Soi, le cercle le plus intime et essentiel.

Mais la hiérarchie ne fonctionne pas de cette façon. Elle a une dimension verticale, c’est-à-dire qu’il m’est impossible, en tant qu’individu, de vivre en société sans déléguer une partie de mon pouvoir personnel. Je dois laisser un échelon supérieur gérer mes intérêts individuels confrontés à ceux des autres. L’échelon supérieur s’impose à mon désir. Il le fait parce que j’accepte la délégation. Ce qui accepte est ma part soliDaire, tandis que mon soliTaire renâcle devant cette restriction de liberté. Si je suis Tp (T préférentiel) je me sens ligoté tandis que si je suis Dp je ne ressens pas de contrainte.

Réintroduire la dimension verticale

Voici maintenant comment je comprends les différences entre ma compagne et moi. Elle utilise une vision horizontale classique des cercles sociaux —bien qu’à présent elle tende à adopter la verticale. Pour elle, les cercles sont concurrents. Leurs intérêts sont sur le même plan. Si elle déverse de l’empathie dans un cercle large, peuplé d’inconnus, ce sera au détriment de ses proches, des familiers auquel elle tient énormément. Bien qu’elle possède un capital d’empathie très supérieur au mien, elle ne souhaite pas l’utiliser à mauvais escient.

Avec la vision verticale, mieux adaptée à une société d’envergure planétaire, les cercles ne sont pas concurrents. Leur hiérarchie est la structure indispensable qui permet à la société de s’étendre tout en restant soudée. En haut de la hiérarchie, le décisionnaire est un symbole qui fédère de vastes groupes de personnes inconnues les unes pour les autres. La manière dont il exerce son rôle est critiquable, mais pas le symbole lui-même. Sinon la structure se décompose. D’ailleurs quand l’action du décisionnaire est vraiment symbolique elle n’est jamais critiquable, puisqu’elle correspond au consensus entre personnes opérant à son niveau.

Vive la servitude volontaire!

Mon empathie faiblarde traverse néanmoins facilement les cercles sociaux parce que je ne les vois pas clôturés mais transparents. Je me sens propriétaire du rôle des décisionnaires dans chacun des cercles traversés. Je ne suis pas forcément d’accord avec leurs décisions, mais le symbole reste toujours primordial. Même médiocre, mon empathie n’a pas de réticence à s’accorder à cette importance des symboles. Je me sens concerné par chaque intérêt général de ces cercles. Parce que j’en fais partie. Ma part soliDaire m’y inclue formellement, outrepasse la mauvaise humeur éventuelle de mon soliTaire, qui critique les retombées.

Le T en moi pointe en effet les injustices innombrables qui émaillent la délégation de pouvoir. Certains semblent profiter davantage que d’autres du pouvoir hiérarchique. Des penseurs tel qu’Étienne de la Boétie ont voulu faire de la délégation hiérarchique une insupportable servitude volontaire. S’est-il seulement demandé pourquoi elle est volontaire ? Son discours est celui d’un pur soliTaire, sa vision celle d’une société réduite à une compétition entre les individus !! Ces penseurs ont-ils jamais compris la dimension verticale du collectif ?

Quand la pensée verticale est ignorée ou trop radicale

Dans la pensée horizontale, les cercles sociaux sont des barrières difficiles à franchir, qui concentrent l’empathie à l’intérieur du groupe mais l’empêchent de s’étendre à des positions considérées comme rivales. C’est le mode de pensée de l’anarchiste, pour qui toute délégation est amputation de son pouvoir et de son libre-arbitre. Pourquoi refuse-t-il toute autorité supérieure ? Dépourvu de pensée verticale, il lui est impossible de s’approprier les intérêts des cercles plus larges dont il fait pourtant partie, inévitablement, par la simple présence de ses concitoyens.

À l’inverse, les idéalistes en politique utilisent la pensée verticale de manière trop radicale, trop aveugle aux attentes des cercles sociaux. Pour un idéaliste les intérêts particuliers des groupes doivent s’effacer derrière l’intérêt supérieur. L’objectif est dicté par le sommet de la hiérarchie. Là sont les dépositaires de la pensée idéale, qui relève parfois du mysticisme. Les idéaux descendent d’un point de vue divin. L’Humanité se voit dotée d’une Destinée et encouragée à rejoindre ses mythologies fondatrices, des Paradis où nous serions enfin égaux et unis dans une félicité conjointe.

Malheureusement l’idéaliste n’est pas Dieu, juste un apprenti-oracle inséré dans son époque, esclave de son histoire personnelle. Il fait de l’idéal une loi universelle alors qu’il ne peut être que consensuel, ontologique, en phase avec les ressorts de notre humanité profonde. L’erreur problématique de l’idéaliste, ai-je détaillé dans Societarium, est qu’il utilise les principes du paradis social espéré pour tenter de réformer la société existante, au mépris des véritables micromécanismes qui la font tourner. Il se sert de la pensée verticale, mais dans la mauvaise direction. Le résultat prétend se substituer aux conditions initiales. Erreur de sens sur la complexité, négligence de la flèche du temps, confusion entre le monde personnel et le monde en soi.

Le collectivisme n’est pas la soumission mais l’insertion dans la hiérarchie

J’en arrive ainsi à la véritable définition du collectivisme. Cette notion demande bien entendu un minimum d’empathie, un souci des autres que j’appelle le D, notre part soliDaire. Elle nécessite de voir les autres non pas comme une collection d’individus dont il faut équilibrer les pouvoirs, mais comme une assemblée conflictuelle à organiser. À laisser s’auto-organiser en fait. Il n’existe pas de principe supérieur dicté d’emblée. Les idéaux sont au mieux des panneaux indicateurs, vérifiant que la politique choisie va dans le sens espéré.

L’auto-organisation implique l’implantation de niveaux successifs de gestion, multipliés à mesure que des individus nombreux et diversifiés viennent s’agréger ensemble. La vie sociale se complexifie. Rassembler une population planétaire demande des centaines d’étages de gestion. Cela n’implique pas de multiplier le personnel administratif. Toute la population doit participer à cette tâche. Chacun d’entre nous doit être inclus dans la hiérarchie, avoir une fonction hiérarchique.

La vraie empathie se réalise avec ce qui ne me ressemble pas

Le vrai collectivisme se fonde sur la pensée verticale ascendante. Reconnaître les manières avec lesquelles nos congénères s’engagent dans leurs comportements. Comprendre comment elles diffèrent des nôtres. Admettre qu’il faut un échelon d’autorité supérieur pour les gérer ensemble. Mon empathie devient authentique quand j’ai assimilé la véritable différence entre les autres et moi et non quand je leur ai prêté les mêmes désirs et les mêmes principes directeurs pour leur vie.

Il est ainsi préférable que je les voie comme des extra-terrestres plutôt que des semblables. Car cette empathie-là peut se maintenir en traversant les cercles sociaux; sinon elle s’arrête à ceux qui me ressemblent. Il doit me paraître impératif qu’une autorité supérieure décide de la meilleure façon d’organiser mes intérêts avec des gens si différents. Seule survie possible pour ma part soliDaire, et sa fille l’empathie. Si cette part décède, alors je redeviens un pur soliTaire, je me renferme sur des cercles miroirs de ma propre pensée. J’ostracise les extérieurs. Je deviens xénophobe.

La poussée contemporaine de xénophobie n’est pourtant pas liée à une réduction subite de l’empathie dans l’espèce humaine. La pulsion soliDaire est inscrite dans nos gènes, impossible qu’elle disparaisse. Pourquoi alors cet effondrement du collectivisme, ce repli identitaire ? En réaction à quoi la solidarité s’est-elle rétractée comme un escargot dans sa coquille ? Nous le verrons dans la 3ème partie de cette série d’articles.

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1 réflexion au sujet de « Empathies intra et extraverties »

  1. Je crois qu’elle s’est rétractée comme un escargot car nous ne voyons pas le monde avec la bonne paire de lunettes. Il faut donc que des philosophes-ophtalmologistes se penchent d’urgence sur l’humanité, ou bien… Briser les écrans qui deviennent de piètres fenêtres du monde et, peut-être, en percer de nouvelles aux murs des maisons !

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