Gaïa est-elle un organisme vivant?

Hauts et bas de Gaïa

L’hypothèse Gaïa, Terre en tant qu’organisme vivant, remonte aux années 70 (proposée par le chimiste James Lovelock et la microbiologiste Lynn Margulis). D’abord traitée comme délire New Age, Gaïa a finalement trouvé un crédit scientifique, en tant que vaste système de vies interconnectées. Les sciences naturelles sont aujourd’hui profondément imprégnées de ce concept. Mais un système de vies suffit-il à définir une vie en soi ?

Le nom Gaïa a perdu de sa faveur. En partie parce que des groupes mystiques et écolo radicaux s’en sont emparés pour en faire une divinité tutélaire. En partie parce que Lovelock est devenu une personnalité controversée, comme l’explique Sébastien Dutreuil dans Pour la Science, scientifique “indépendant” qui a travaillé pour de multiples industriels et s’est mis en travers de causes écologiques comme la réduction des CFC pour préserver la couche d’ozone.

Nature ou Gaïa?

Le nom importe moins que le concept sous-jacent. Qu’est-ce qui différencie ‘Gaïa’ de la ‘Nature’ ? S’agit-il seulement d’une collection de processus vivants répartis sur la planète ou le titre d’organisme est-il mérité ?

Mettons-nous d’accord sur la définition d’« organisme ». D’abord ‘combinaison des éléments formant un être vivant’, la définition s’est étendue par analogie à ‘tout ensemble d’éléments bien structuré’. On parle ainsi d’organisme mental, social, littéraire etc. Le terme est donc attaché à celui d’« organisation », avec un ajout plus difficile à cerner, « être vivant », que nous verrons dans un instant.

Décrypter l’organisation

Commençons par « organisation ». Un organisme est un ensemble de processus interconnectés. Pas tous ensemble. Le corps humain apparaît comme un vaste foutoir plutôt qu’une belle horloge. Il faut regarder dans les détails pour déceler des horloges. Les individualiser dans un système particulier. Trouver l’organisation du corps consiste à séparer des niveaux de complexité.

Nous séparons intuitivement ces niveaux par une échelle de taille. Organes, cellules, organites, molécules s’observent à des grossissements très différents. Mais ils ne sont pas à des emplacements différents. C’est une imbrication. ‘Cellule’ est synonyme d’ensemble d’organites dans un milieu intramembranaire.

Est-elle seulement cela ? Elle n’est pas n’importe lequel de ces ensembles, seulement ceux qui lui conservent des propriétés spécifiques. Sa fonction est une information supplémentaire, stable, présente seulement dans le tout. Sans lieu supplémentaire. L’emplacement est le même, c’est le cadre spatial qui a changé d’échelle. Ce changement de cadre a lieu dans une dimension nouvelle : celle de la complexité.

Complexité, vie, et information intégrée

Entrer dans la dimension complexe est une connaissance spécifique. Pour la posséder il vous faut lire l’article fondamental dédié. En une phrase : la complexité module le cadre spatio-temporel et le scinde en niveaux dotés de règles spécifiques. Ces niveaux fondent les qualités par dessus les quantités de micromécanismes.

Le même article aborde en 2ème partie le principe de la vie. Il en fait un principe qui prend consistance et s’épaissit à mesure que des niveaux de complexité s’ajoutent à l’entité vivante. Niveaux moléculaires, organiques, puis mentaux quand l’entité se dote des cellules exceptionnelles que sont les neurones.

La 3ème partie de l’article explique la notion d’information intégrée. Elle est au coeur de la fabrication d’un niveau complexe. Les informations intégrées forment un tout spécifique à la présence de chacune d’elles et non réductible à aucun de leurs sous-ensembles. C’est une information supplémentaire, émergente, de nature différente. Elle devient information élémentaire du niveau supérieur.

Indispensable intégration

Les entités complexes que nous sommes, esprit chevauchant le corps dans cette dimension, ne peuvent se former qu’à partir d’informations intégrées, ajoutées couche après couche, biologiques puis mentales, augmentant force de vie puis intelligence. Les meilleurs d’entre nous sont les entités les plus complexes de la planète.

Après cette lecture vous pouvez conclure tout seul, sans hésitation, que Gaïa n’est pas un organisme en soi, même si c’est un ensemble contenant une multitude de vies. Une collection d’entités vivantes ne constitue pas systématiquement un nouvel organisme. Pas si leurs informations ne sont pas intégrées.

Confusion entre l’univers mental et la réalité

Les impressions fausses sur Gaïa viennent des erreurs que nous faisons déjà sur nos propres contenus mentaux. Partager des mèmes avec nos congénères donne l’impression de former un tout avec eux. Ce tout existe bien, mais à l’intérieur de notre univers mental, pas dans le monde extérieur. Une communauté de pensée se fonde sur la reconnaissance de chacun d’idées identiques chez les autres. Elle n’existe pas en dehors de ces mimétismes, de ces neurones miroirs.

La non intégration des informations se démontre aisément : déménagez sur Mars, vos idées subsistent. Elles ne disparaissent pas dès que vous êtes séparé de vos congénères. Quand l’information est intégrée c’est le cas. Le tout ne peut survivre sans chacune de ses parties.

La communauté est celle de l’environnement

Gaïa inclue une multitude d’entités intégrées mais cela n’en fait pas un organisme, malgré l’interconnexion des systèmes vivants. La communauté de la vie sur Terre est une communauté de conditions environnementales, c’est-à-dire de la base de la complexité du vivant, pas son sommet. S’il existait un sommet organisé à Gaïa, elle serait venue nous botter les fesses depuis un moment, pour nous empêcher de lui pourrir les entrailles. Mais non, elle n’est ni une déesse, ni une “victime”, terme qui lui transfère une émotion qui est en fait la nôtre. Gaïa c’est nous, c’est notre constitution biologique. C’est bien nous qu’il faut protéger en préservant l’environnement et non un quelconque fantôme intermédiaire.

Avec le mental ajouté au biologique, nous sommes des entités hautement plus complexes que Gaïa. Le sommet de complexité propre à Gaïa se tient dans les écosystèmes locaux, qui sont des intégrations de règles physiques. Mais chaque animal qui les habite est déjà une complexité supérieure. L’humain, assisté de sa société sophistiquée, forme les pics de complexité les plus remarquables, particulièrement quand il réussit à structurer son esprit de manière à intégrer (et non éliminer) toutes ses contradictions.

Gaïa c’est la chaîne de nos pics personnels

Nos succès sont contrastés. L’humanité est une chaîne de pics, tous de hauteurs différentes et pointant vers moult centres d’intérêt. Raison pour laquelle mon concept propriétaire sur Gaïa, comme le vôtre, ne peut s’assembler et fusionner avec ceux de nos congénères. Gaïa n’est pas un organisme ? Sa simulation pourrait l’être. Chacun d’entre nous pourrait en héberger un exemplaire similaire, en intégrant la multitude de critères environnementaux qui la composent. Cela demande de s’y intéresser vraiment, dans les détails, et non ingurgiter une simple image holiste.

Créer une représentation de Gaïa demande énormément de travail et une collaboration étroite. La simulation exacte ne peut se bâtir qu’à partir de petits ‘organes’ de Gaïa, patiemment assemblés au sein des disciplines scientifiques, puis avec l’intervention de nexialistes, intégrateurs pluridisciplinaires. La simulation est, comme ce qu’elle décrit, le sommet d’une organisation complexe.

Reproduire une synthèse unique

C’est surtout cela que nous devons mimer dans nos esprits, plutôt que construire chacun notre image personnelle de Gaïa, à travers des connaissances parcellaires, des rêves et des attaches religieuses. Si Gaïa n’est pas un organisme, seule sa simulation commune peut lui permettre d’exister en tant qu’entité autonome. L’exigence est de s’y rallier, et donc déléguer notre pouvoir de représentation à ceux qui travaillent à la synthèse la plus fidèle.

Sauver Gaïa ce n’est pas croire en elle, c’est élire son image la plus réaliste, trouver le meilleur photographe, jeter ses propres clichés trafiqués par des intérêts cachés. Donner du pouvoir à Gaïa c’est transférer le sien à l’instance qui reflète le mieux son essence, peu importe que cette essence ne soit pas un organisme. Nous sommes tout autant attachés à notre maison.

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Liens:
Gaïa : enquête sur une révolution silencieuse
Théories Gaïa (wiki)

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