La philosophie hors d’âge

“La volonté par la raison seule”

Spécial Kant et morale dans Philosophie Magazine avec un encart sur la Fondation de la métaphysique des moeurs, « effort de pédagogie de Kant qui tranche avec le reste de son oeuvre ». Je commence à lire, accélère, commence à zigzaguer en lecture rapide pour chercher une saillie à ce texte pesant et pontifiant, quelque chose qui permette de le soulever, voir s’il a un envers plus étonnant. Est-il autre chose que ce tissu serré de mots, linéaire et prévisible ?

Non. L’effort de pédagogie de Kant est un étouffoir. Pas étonnant qu’il n’ait pas rencontré le même succès que ses autres ouvrages. Il faut un grand fan comme Antoine Grandjean pour y voir une révolution, pour qu’avec Kant « la philosophie morale ne suppose plus un but, un bien à atteindre, mais définit ce bien comme la détermination de la volonté par la raison seule [se détachant des déterminations sociales] ».

Une ontologie sans profondeur

Si Kant, ou son représentant, était en face de moi aujourd’hui je lui demanderais : « Une stimulation électromagnétique de la jonction pariéto-temporale du cortex bouleverse la morale du cobaye, transformant ses choix éthiques. Comment intégrez-vous cette information en philosophie de la morale ? ». Sans doute estimerait-il que c’est une discipline différente, et qu’il ne faut pas les mélanger. Mais si justement ! Il faut absolument les mélanger, surtout dans la perspective ontologique qu’affectionne Kant. C’est partir d’un peu plus profond, d’avant même la raison.

Kant met le concept ‘devoir’ dans chacun de ses paragraphes. Quel est cet objet mental ? D’où provient-il ? En ontologie physique, il ne serait pas concevable de parler d’un système sans détailler les propriétés de ses éléments et leur origine. Kant, dans son système moral, introduit un élément sophistiqué, le ‘devoir’, sans référence. Nous ne naissons pas équipés d’un devoir. Ce n’est pas un concept ontologique. Et c’est la faiblesse du discours kantien : il utilise des objets mentaux eux-mêmes produits d’une histoire compliquée en faisant croire qu’ils sont élémentaires.

La mère ne fait plus d’enfants

Ainsi la direction de ‘Fondation’ n’est pas ontologique et Kant me donne l’impression d’un prêtre sur sa chaire. Bon, il était néanmoins d’une intelligence supérieure, n’avait pas de neuroscientifiques pour lui donner un coup de main. Ce n’est pas lui qui me déçoit, mais les académiciens qui en font un objet de musée, réticents à l’intégrer dans des modèles plus contemporains.

Chaque mois sortent une ribambelle de livres décryptant le fonctionnement du cerveau. Nous pourrions espérer que les jeunes philosophes s’intéressent à créer du lien. La philosophie n’est-elle pas la plus multidisciplinaire des activités, la mère de toutes les sciences ?

Une philosophie toujours dualiste

Ne demandons pas aux neuroscientifiques de modéliser la philosophie. Comment pourraient-ils embrasser cette effervescence virtuelle dépourvue de couvercle ? En revanche, les modèles des neurosciences se consolident. Impossible pour un spécialiste de l’esprit de ne pas les inclure dans sa réflexion. Et pourtant… le fossé dualiste est d’une profondeur toujours abyssale.

La philosophie, censée jeter des ponts, sert de repaire à des regards totalitaires. Un bon exemple est ‘The Non-Existence of the Real World’, un livre de Jan Westerhoff qui essaye de démonter complètement les convictions matérialistes. Il le fait au point de dénigrer l’existence de toute réalité extérieure à l’esprit. Pour lui, non seulement le cerveau est un système qui transforme l’entier monde extérieur en représentations, mais il absorbe également la réalité de son propre support physique. Tout est propriétaire, intrinsèque à l’esprit.

Spiritualisme éliminatoire

Nous sommes devant l’excès diamétralement opposé au matérialisme éliminatoire. Ici c’est le spiritualisme éliminatoire. Le réel physique serait pure illusion, ou épiphénomène sans causalité. Il est bon de savoir que Jan Westerhoff est adepte des cultures orientales et cherche à ancrer le bouddhisme dans le “dur” de la philosophie analytique occidentale. Ses interprétations sont nettement téléguidées, et doivent être reçues, au même titre que le matérialisme éliminatoire, comme une religion. Athéismes radicaux qui se répondent l’un à l’autre. Chacun des regards, le spiritualiste et le matérialiste, veut effacer la présence du concurrent.

Abroger le réel, abroger l’esprit, comment se faire le héraut de telles aberrations ? Ces extrémismes ne tiennent que par l’absence de théorie générale reliant les deux regards. Chacun voit quelque chose d’invisible à l’autre. La philosophie doit-elle encourager cette division en s’enterrant dans les approches classiques ?

Épître de Kant aux Bonnes Volontés, Psaume du Devoir

Parce que la science ne semble pas la trouver indispensable, la philosophie se réfugie dans le champ du spiritualisme et des religions. C’est l’impression donnée par le Panthéon des classiques, et la nécessité pour tous les philosophes contemporains de s’y référer pour exister. Comme dans vos vieilles dissertations scolaires, si vous avez une idée originale, il est de bon ton de dire que vous n’êtes pas le premier.

S’il existe un tabou dans la spécialité qui se fait un ‘devoir’ de les briser, c’est bien son propre académisme ! Les jeunes philosophes sont évidemment les plus ouverts, mais l’orientation particulière de leurs études ne les a pas rendus nexialistes. Ils ont besoin, tout comme les étudiants en science, de mettre plus souvent un pied hors de l’église.

Rotative à idées

Je vois la philosophie comme une sorte de gigantesque machinerie. L’humanité défile sur un tapis roulant, génération après génération, sortant d’un moule génétique. Une sorte de rotative à idées passe en oscillant au dessus du tapis et vient happer les esprits presqu’au hasard (des livres lus, d’un prof de philo plus passionnant que les autres, d’évènements choquants sans explication). Voilà ces cerveaux pris dans un maelström. Leurs références changent. Des bouts de programmes s’échappent des livres, flottent dans la rotative et viennent se greffer sur les neurones.

Certains esprits s’alourdissent, tellement illuminés qu’ils se figent. Ils arrivent en périphérie de la rotative, se font expulser sous le fronton d’un Grand Penseur Classique. Ils restent coincés là, en train de le révérer, scrutant chacune de ses pensées sous toutes les coutures, essayant de les diffuser dans un prosélytisme déconnecté de l’époque.

Défilé des modes 2022 de la pensée

Les plus vifs restent au sein du maelström, en prennent la mesure, se stabilisent sans quitter le flux des incessantes nouveautés. C’est un mode de pensée qui permet de sauter d’un sujet à l’autre sans perdre l’équilibre et se ridiculiser. Le talent du philosophe est son mode de pensée, qu’il ne faut pas enraidir avec trop de références. L’un des outils essentiels de la pensée est l’oubli. Il permet de rénover tous les autres.

Tout cela, la machinerie, les bébés qui vagissent au sortir de la fabrique génétique, les humains qui défilent sur le tapis, qui s’accoudent au bar en livrant leurs réflexions sans jamais avoir ouvert un livre, les danseurs du maelström, les gardiens pédants des frontispices, tout cela c’est la philosophie.

Et puis j’en oublie. Alors pour ne pas me tromper, si j’arrêtais de la définir ?

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Liens:
Notre Dame Philosophical review of ‘The Non-Existence of the Real World’

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