Définition: somma

La définition du Somma est simple : c’est l’expérience d’éprouver son corps sans y porter attention. Le Somma est ce qui persiste dans votre impression consciente lorsque vous vous efforcez de vider votre esprit, n’êtes concentré sur rien de physique ou d’abstrait, d’intérieur ou extérieur. Vous n’avez pas cessé d’exister. Vous êtes votre Somma.

Mais ça existe déjà!

Pourquoi ne pas simplement parler de présence du corps ? Quand je dis « Je sens mon corps », n’est-ce pas la même chose ?

Pas tout à fait. Votre réponse inclue « Je » et « mon corps ». C’est une interaction. En vous déconcentrant, vous cessez d’être ceci ou cela dans « Je ». Plus rien n’est là pour “sentir” le corps. Mais il est pourtant présent.

N’est-ce pas ce que les neurologues appellent le schéma corporel, cette cartographie établie par les aires sensorielles et motrices ?

Le schéma corporel est bien source du Somma mais il est neutre. Il spatialise les sensations, ne les interprète pas davantage. Votre Somma n’est pas seulement une carte. C’est un phénomène étonnamment riche, paradoxalement fusionnel et pointilliste. L’impression est une, mais au sein de cette unité vous sentez des protubérances, des régions plus alertes que d’autres.

Illustrations :

Homme de Vitruve: le corps idéal par (la conscience de) Léonard de Vinci

Schéma corporel: le corps spatialisé selon la richesse de ses afférences sensorielles

Somma: l’expérience du corps avec Picasso, à mi-chemin des précédentes

Entre carte et représentation

Le Somma n’est pas toujours un phénomène plaisant. Il peut inclure des endroits agaçants, voire des poteaux de torture, ou être globalement désagréable (fibromyalgie). Cette caractéristique l’éloigne beaucoup d’un simple schéma. La carte est lourdement annotée. Couches de repères sensoriels. Aires fonctionnelles, endroits sensibles à protéger. Photographies aériennes et notes esthétiques… En empilant tous les niveaux de signification, nous arrivons à l’image du corps psychologiquement complète.

Entre la carte anatomique et l’image de soi consciente se tient le Somma. Ni réduit à un corps dans l’espace, parce nous sentons bien que le vaisseau est habité. Ni un acteur de cinéma, parce que les idéaux s’effacent si la conscience ne les convoque pas. Le phénomène demeure. Une expérience à la première personne, une des plus réelles. C’est le Somma.

Pourquoi ce néologisme?

D’où vient ce néologisme voisin de ‘soma’ et pourquoi ai-je été contraint d’y recourir ? La notion semble simple et a été largement discutée. Pourtant elle reste floue. Pour son malheur elle se situe en plein dans le fossé corps/esprit, qui n’est toujours traversé que par des passerelles fragiles. Aucune théorie du mental officielle ne l’a comblé. Visitons, s’il vous intéresse, l’historique de l’intégration du corps et son image.

L’image du corps en neurologie: de la cénesthésie à l’image spéculaire, apports cliniques et théoriques de la psychanalyse (2003)”, de Catherine Morin et Stéphane Thibierge, est un article complet et absolument remarquable sur le sujet. Médecin rééducateur et spécialiste des sciences humaines, voilà le parfait duo ontologique/épistémologique pour analyser ce qui est au confluent des deux approches. Je vais reprendre les points essentiels de leur travail et les commenter si nécessaire.

Cénesthésie

Le plus ancien concept d’image du corps est la cénesthésie définie par Hübner en 1794 : « sensibilité générale qui représente à l’âme l’état de son corps ». Il la différencie de la « sensibilité qui renseigne sur le monde externe », et du « sens interne qui donne représentations, jugements, idées et concepts ».

Cette systématisation de Hübner est toujours étonnamment juste. Sensibilité intrinsèque et extrinsèque sont effectivement traitées indépendamment pour former l’image de soi et du monde, le centre de traitement étant le ‘sens interne’ ou esprit propriétaire.

Des rangs de sensation pour Schiff

En 1873, Schiff explique comment se forme la cénesthésie : « Si par exemple, l’irradiation (de l’excitation vers les centres) se dirige vers un centre sensoriel, elle y éveillera l’image d’une couleur d’un son, d’un objet ; une impression auditive peut ainsi produire une sensation visuelle ou une impression auditive ou les deux en même temps ; une telle sensation secondaire en produira à son tour une tertiaire et ainsi de suite. De cette façon une seule sensation peut éveiller une chaîne infinie de sensations centrales d’images sensorielles et comme toute notre pensée se meut dans de telles images ou plus exactement n’est pas autre chose qu’une série d’images centrales, c’est-à-dire d’excitation de la terminaison centrale des nerfs sensitifs, il s’ensuit qu’une sensation peut produire une série de pensées qui, réunies aux sensations primitives, doivent compléter ou plutôt constituer la cénesthésie ».

Voir la séquence des pensées comme résultat de l’interaction des terminaisons sensitives et du monde est trop béhavioriste, mais l’idée de sensations hiérarchisées jusqu’à la pensée est avant-gardiste. Schiff essaye de franchir le fossé corps/esprit par la direction ontologique.

La mélancolie d’origine cénesthésique

En 1895, Séglas croit les troubles cénesthésiques responsables de la mélancolie : « Par suite des troubles qui surviennent dans le domaine des fonctions organiques au début de la mélancolie, l’état cénesthésique normal, de bien-être, produit par le consensus harmonique des sensations organiques fait place, une fois l’équilibre rompu, à un nouvel état cénesthésique pénible de malaise général, […] première cause de la douleur morale ».

Peut-être les médecins contemporains, qui ne comprennent rien à la fibromyalgie, devraient-ils relire Séglas. « L’état cénesthésique pénible » est en effet une parfaite description de la maladie.

Régression au schéma corporel

En 1902, Bonnier critique la cénesthésie pour son absence de « figuration topographique indispensable à toute définition de corporalité ». Il ramène l’image du corps vers sa forme spatiale, avec la notion de schéma.

À mon avis c’est une erreur, qui dépouille l’image du corps plutôt qu’elle la précise. Elle renvoie cette image à la simple spatialisation sensitivo-motrice, à une fonction posturale. Cette fonction est certes importante, mais elle ne représente qu’une partie de la notion plus complète de cénesthésie. Un quadriplégique, ayant perdu son schéma corporel, n’aurait plus d’image du corps avec la réduction opérée par Bonnier. Mais si, il en dispose, grâce à la sensibilité intrinsèque conservée. Les organes internes participent à notre cénesthésie, mais nous ne saurions dire où ils sont situés. Seule la contraction des muscles lisses auxquels certains sont associés nous les fait apparaître dans le schéma.

Le Somma n’est pas en place à la naissance

En 1931, Wallon montre Comment se développe chez l’enfant la notion du corps propre. « Le corps est d’abord traité par l’enfant comme s’il était fait de parties distinctes, animées chacune d’une vie personnelle : tel enfant peut ainsi offrir des morceaux de gâteaux à ses orteils. Entre six mois et deux ans, l’enfant découvre son image dans le miroir et, à la différence du jeune chimpanzé, il s’y intéresse de façon prolongée, même après en avoir constaté le caractère fictif : il jubile devant son image. Il se retourne vers l’adulte, quêtant son assentiment devant cette image qui est la sienne ».

Est-ce que « l’enfant s’identifie à la forme de son corps alors même que son schéma corporel n’est pas constitué » ? Non, Wallon fait erreur. L’enfant voit son jumeau. C’est pour cela qu’il peut jouer avec lui, et avec les parties de son corps. Le schéma corporel est là mais n’est pas assemblé. Manque le Somma. La psychologie de l’enfant est trop jeune pour l’avoir créé.

Récupération psychanalytique

En 1935, Schilder, à la fois neurologue et psychanalyste, remplace le schéma corporel par le terme ‘image du corps’. En fait il remonte cette notion plus haut dans la psychologie en l’asseyant sur 3 composantes, la physiologie (schéma neurologique classique), la structure libidinale freudienne (les orifices érogènes), et la sociologie de l’image corporelle.

En 1949, Lacan charge encore plus l’image du corps de signification symbolique, avec « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique ». Pour lui la phase du miroir, chez l’enfant, fait passer l’image du corps morcelé à celle d’une image visuelle unique, identitaire, avec un nom propre et une sexualité. C’est à cette fusion que la psychanalyse donne le nom d’image spéculaire.

Le travers de la psychanalyse est de vouloir à tout prix inscrire une téléologie d’adulte sur une auto-organisation neurologique très simple en réalité. Une caricature de ce procédé fut l’inscription du complexe d’Oedipe, par Freud, dans les déterminants fondamentaux de la structure psychique. Lacan tombe dans les mêmes ornières. Il cherche comment a pu se construire le petit Lacan et non l’image du corps. Le petit Lacan n’a pas s’édifier aussi ordinairement que le prétendent les neurologues. Il faut apporter un peu de sel à cette histoire.

Ne pas mettre l’image avant le corps

La fusion du schéma corporel, des zones érogènes, et de l’image sociale du corps, est un processus ontologique. C’est déjà ce que Schiff disait avec ses impressions primaires, secondaires, tertiaires, etc. Nul besoin de mettre une intention au bout pour réaliser la fusion. On se demande comment elle préexisterait là. Nul besoin non plus de mettre des expériences obligatoires sur le chemin. Un enfant qui ne croiserait jamais un miroir serait-il incapable d’unifier son identité symbolique ?

Le seul intérêt du concept ‘image spéculaire’ est qu’il existe bien in fine une personnalité consciente qui examine sa propre image du corps. C’est chez l’adulte que le concept prend consistance. L’image séculaire est l’aspect du Somma vu par le regard descendant, téléologique.

Histoire de l’enfant ou de l’adulte rajeuni?

L’aspect du Somma vu par le regard ascendant, ontologique, n’apparaît pas vraiment dans le travail de Catherine Morin et Stéphane Thibierge. En fait l’histoire chez l’enfant est racontée par l’adulte. L’image définie du corps est celle du niveau où les auteurs ont voulu la situer, entre schéma corporel et « Je » identitaire, selon leur école de pensée.

Mais l’image du corps se moque des écoles de pensée, des schémas neurologiques et des chapelles psychanalytiques. C’est une image dynamique, qui se déplace sur l’échelle de la complexité mentale, à chaque instant de notre vie, selon l’humeur, le stress, les accidents physiques, les voyages métaphysiques. Si un cheval vous écrase le pied du sabot, votre image du corps se concentre entièrement là, et pour quelques heures. Si vous êtes placé dans un caisson d’isolation sensorielle et ne pensez à rien de précis, l’image du corps est la présence de vos organes internes, dépourvue de localisation, d’où cette étrange impression de dispersion. En écrivant cet article, mon corps me gêne parce qu’il veut bouger, supporte mal une posture figée. Je cherche à me concentrer entièrement sur les concepts et les sensations physiques ne m’aident pas. Mon Somma n’a plus rien de corporel en fait.

L’ontologie dans la technicité physique

Où trouve-t-on les regards ontologiques les plus pertinents sur l’image du corps ? Chez ceux qui répètent et affinent leur activité physique. Ils ont un schéma corporel extraordinairement développé. Bien davantage que neurologues, philosophes et psychanalystes. Mais ils en parlent moins bien. Sont meilleurs pour les techniques que pour les théories. Passent volontiers de la technique à l’interprétation ésotérique, sans gare intermédiaire. Ils manquent ainsi de reconnaissance auprès des disciplines plus académiques.

Les précurseurs de cette ontologie vécue du corps sont les mouvements de culture physique nés au XIXème siècle. Ils se sont interfacés au XXème avec la danse, la chorégraphie, l’existentialisme, les gymnastiques orientales, pour donner naissance à une multitude de techniques et d’écoles de développement et de rééducation physique. Thomas Hanna a créé en 1976 le terme ‘somatique’ pour désigner cette intégration corps/esprit par la stimulation physique.

Avec ce regard nous revenons aussi à la conception de Séglas des troubles psychologiques d’origine cénesthésique, ou la définition de la névrose par Karen Horney : le corps fait le contraire de ce l’on pense. L’image objective n’est pas en adéquation avec l’image vécue. Lisez l’excellent article de Yvan Joly à ce sujet.

Petits défauts de la somatique

Cette incorporation (intégration corps/esprit) est appelée ‘soma’ par Hanna et les somaticiens. Nous arrivons sur mon Somma par le regard ascendant, ontologique. Les deux notions coïncident et l’approche somaticienne est plus souple et pragmatique que l’image spéculaire des psychanalystes. J’ai voulu créer un néologisme différent pour 2 raisons :

1) ‘Soma’ a déjà deux significations alternatives en biologie : ‘corps du neurone’, et ‘ensemble des cellules non sexuelles de l’organisme’. En rajouter une troisième, semi-biologique, crée de la confusion.

2) La somatique fait l’objet de nombreuses récupérations ésotériques, c’est-à-dire que le regard ascendant part des techniques physiques mais ne s’arrête pas au soma. Il continue jusqu’à l’âme et aux consciences globales mystiques. Autant l’image spéculaire manque d’ancrage physique, autant la somatique se perd dans l’imaginaire conscient.

Pousser physiquement le Somma et le tracter dans l’abstrait

Pour qu’une personne trouve ou rectifie son Somma, les deux regards doivent se rencontrer. En utilisant le regard psychanalytique isolément, elle fait du Somma une abstraction et le repousse sans pouvoir s’en saisir. Elle glose interminablement dessus mais rien ne change physiquement. En utilisant le regard somaticien isolément, elle fait le contraire : son physique change mais elle charge sa personnalité de concepts ésotériques stéréotypés.

Si vous avez compris la notion de Somma et son caractère dynamique, vous pouvez faire alternativement place à la conscience, par les lectures et l’introspection biographique, et au développement corporel, par la pratique d’une gymnastique. Vous raccordez ainsi fermement les deux regards sur votre Somma. Ce lien solidement établi est le coeur de votre assurance. Il est facile ensuite d’étendre vos originalités consciente et physique aux deux extrémités de la complexité mentale.

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L’image du corps en neurologie: de la cénesthésie à l’image spéculaire, apports cliniques et théoriques de la psychanalyse, Catherine Morin et Stéphane Thibierge 2003
L’image du corps et la conscience de soi : de l’éducation somatique dans le champ psychologique, Yvan Joly 2006

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