Le cerveau, cet affabulateur

Les trous dans le vécu sont intolérables

La section du corps calleux, ce câble neural épais qui unit les deux hémisphères cérébraux, a été réalisée dans des formes très graves d’épilepsie. Effet secondaire: la personne opérée se retrouve avec deux consciences effectrices. Hémicorps droit et gauche sont potentiellement autonomes. Mais ils sont encore fermement attachés, de même que le reste du cerveau par le tronc cérébral, si bien qu’un côté ignore rarement ce que fait l’autre. La coordination se maintient. Il faut des expériences spécifiques pour mettre la séparation en évidence. Par exemple montrer à l’oeil gauche l’injonction ‘Marchez!’ en sachant que seul l’hémisphère droit le lira (les voies optiques sont croisées). L’hémicorps droit se met en branle, entraînant automatiquement le gauche. La personne se dirige vers la porte. L’expérimentateur (le neurologue Michel Gazzaniga) fait mine d’être étonné : « Où allez-vous ? ». Les centres du langage et l’auto-observation sont dans l’hémisphère gauche, qui ignore la cause de ce départ. La personne répond du tac au tac : « Je meurs de soif, je vais chercher une boisson ! ». Sans aucune connaissance du motif de son propre comportement, l’hémisphère gauche le produit sur-le-champ.

Pas le moindre vide d’explication dans nos esprits. Cherchez bien, vous n’en trouverez aucun. S’agit-il d’un sujet peu familier ? Nous « pensons que… ». Pensée fragile et maladroite, qui devrait se cacher timidement derrière une ignorance affichée. Mais non. Toutes cherchent le devant de la scène, se renforcent des liens qu’elles savent trouver facilement, dès que les doigts se baladent sur le clavier. Le réseau dit le contraire ? L’idée a amorcé la connaissance donc n’est pas si mauvaise. Mais aujourd’hui le réseau dit tout et son contraire. Nous trouvons sans difficulté un endroit où l’idée est ‘excellente’.

Le sujet est totalement inconnu ? Là encore le vide d’explication n’est pas complet. C’est un “mystère”, pas un néant. Le mystère est un conteneur provisoire pour quelque chose de connaissable. Notre connaissance a déjà des droits sur lui, le fait exister. Quasiment un au savoir. Pas un vide en tout cas. Dans certains cas le mystère est en soi une explication. Dire “Le mystère divin ne nous est pas accessible” est en soi une connaissance. Pas besoin d’aller plus loin. Nous sommes bien propriétaires du mystère, et non dépossédés d’une connaissance inaccessible.

L’esprit a-t-il horreur du vide ?

« L’esprit a horreur du vide » est une façon de décrire sa tendance à le remplir, pas la meilleure. L’esprit est un assemblage de représentations du monde. S’il s’agissait d’un puzzle, un vide ne poserait pas de difficultés. L’esprit saurait précisément s’il est en zone déjà complétée ou non. Mais il s’agit d’une surimposition : les représentations sont tissées par dessus les autres, intriquées à leurs voisines. Impossible d’en faire surgir une de nulle part. Le vide mental n’est pas un néant mais une zone plus lâche entre les représentations, où un nouvel objet extérieur ne trouve pas sa correspondance. Il existe donc des images voisines que l’esprit se met immédiatement à assembler. Les liens existent. Manque un nouveau symbole au milieu. L’explication est déjà présente, en quelque sorte, mais demande à se focaliser.

Il n’existe pas de vide mental parce que notre réalité est entièrement intérieure, personnelle. L’extérieur ? Nous ne faisons qu’interagir avec lui, par nos perceptions. Le véritable inconnu est au-delà de nos perceptions. Impossible même de le représenter. Lorsque nous ressentons un vide d’explication, il est en fait intrinsèque à notre esprit : c’est une distance entre perception et représentation. “Expliquer” consiste à resserrer le tissu représentatif, ou lui appliquer une épaisseur supplémentaire. Nouveau paradigme en renfort, qui consolide les contradictions sous-jacentes. Dans ce processus autonome au mental, il y a des flous et des décrochages mais jamais de “rien”.

Une réalité intérieure en avance sur la vraie

Pourquoi traiter le cerveau d’affabulateur ? Il fabrique spontanément les explications dès qu’une question se pose. Pour la réalité objective c’est une prédiction, avec toutes ses incertitudes. Mais l’esprit est la fable, la confond avec la réalité en soi tant qu’elle n’a pas été dénigrée. Notre réalité intérieure a toujours de l’avance sur l’objective. Le cerveau est un devin naturel. Dans ses rêves il échafaude même une multitude de réalités alternatives qui pourraient un jour se montrer.

Cette imagination se dépiste dans la physiologie neurale. Les neurones forment un code à partir des signaux sensoriels. Ils repèrent des régularités et les associent ensemble. La complexité augmente avec leur multitude. Certaines associations trouvent une correspondance assez solide, d’autres moins. Elles ne disparaissent pas pour autant. De même que notre génome est parsemé de résidus génétiques de l’évolution, notre mental est parsemé de représentations archaïques et toujours actives, peu réalistes et conduisant à des mondes imaginaires. Aucun d’entre nous ne possède de réalité intérieure correspondant à la vraie. Les erreurs obligent nos neurones à se reconfigurer, à tisser perpétuellement de nouvelles associations, à multiplier les mondes imaginaires dans l’espoir de mieux cerner le vrai. Nous sommes ce processus.

Des fables plus universelles

Le cerveau est un affabulateur-né, à titre individuel. Ce qui le rapproche de la réalité en soi est la confrontation avec les fables de ses congénères. Collectivement les cerveaux s’accolent dans un consensus scientifique et philosophique proche de la vérité. Parallèlement ils abandonnent leurs mondes imaginaires. Alors faut-il se choisir un destin de magicien ou cartésien ? Les deux voisinent très bien en fait. Lâchons la bride à notre imaginaire, en sachant qu’il devra sédimenter un bon moment avant de prétendre rejoindre les couches solides de notre réalité intérieure. Méfiance vis à vis de l’imaginaire des autres sur les réseaux. Beaucoup confondent sédimentation et précipitation…

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