Michel Bitbol De l’intérieur du monde

Bravo à ceux qui ont lu et compris l’intégralité du livre ‘De l’intérieur du monde – Pour une philosophie et une science des relations’ paru en 2010. Michel Bitbol m’a inspiré cette pique sur les philosophes abscons. Mais le pavé mérite sa digestion, car le cheminement de Bitbol est exemplaire vers une conception moderne de la réalité. Comme dans mon Surimposium, il tente de concilier science et philosophie, et finit très proche de la solution. Quelques fausses routes l’empêchent d’y accéder, nous les verrons dans quelques instants.

Les sections les plus intéressantes sont l’introduction générale, bon résumé du livre, et la 3ème partie où Bitbol pourfend la réalité de l’émergence puis la réanime, conscient que le réductionnisme est une impasse. Voici son chemin détaillé :

Les 3 épistémologies

Comme tout bon phénoménologue Bitbol considère que la réalité en soi est inaccessible. L’esprit en fait des représentations. La discipline des modes de représentation est l’épistémologie. Le mode scientifique, qui théorise la réalité telle qu’elle se comporte, est l’épistémologie naturalisée. Bitbol va tenter de la concilier avec l’épistémologie classique ou normative, chaînes posées par l’esprit sur la réalité. Il part sur d’excellentes bases en « évitant de favoriser l’hégémonie de l’une sur l’autre ». L’épistémologie classique applique des normes à la connaissance, susceptibles de la conduire à un idéal de vérité. Elle est fondationnaliste, utilise un point de départ certain à lui-même (l’origine fondamentale de toute chose), dont la fermeté se propage aux connaissances édifiées par dessus. Certitude auto-justifiée donc suspecte. L’épistémologie classique en est fragilisée, contrairement à la naturalisée qui prétend se limiter à modéliser des relations, sans a priori quant à leur origine.

Bitbol explique que l’épistémologie naturalisée ne s’affranchit pas vraiment des normes, même en se restreignant aux principes élémentaires de la science. Des concepts préexistent toujours à la modélisation. Ainsi les deux épistémologies ne doivent plus être vues comme concurrentes mais complémentaires, chacune dépistant les aveuglements de l’autre.

Ma critique : Peut-on voir dans cette complémentarité chez Bitbol l’équivalent du double regard de Surimposium ? Non. Il s’agit de deux épistémologies, la classique clairement propriété de l’esprit, et Bitbol refuse d’accorder la propriété de la naturalisée à la réalité en soi. Dans le double regard, une intention part de l’esprit : regard descendant ou téléologique, que décrit l’épistémologie classique. Une autre intention part de la réalité en soi, qui n’est pas inactive. L’esprit n’accède pas au point de départ mais reçoit cette intention. J’appelle ‘pôle Réel’ les représentations qu’il forme au sujet de la réalité en soi. Ce pôle Réel dialogue avec l’esprit téléologique ou ‘pôle Esprit’. Regard ascendant, que décrit la science. Le regard ascendant est pseudo-ontologique, puisque le pôle Réel n’est pas la réalité en soi. Attitude commune avec Bitbol. Mais derrière le pôle Réel existe l’intention authentiquement indépendante de la réalité en soi. La séparation entre les sources des deux regards est claire, contrairement aux deux épistémologies. L’erreur de Bitbol vient du rejet de tout dualisme esprit/réel. La philosophie contemporaine est enchaînée par le monisme et la non-intentionnalité du réel en soi. Alors qu’en acceptant de partir d’un évident dualisme intentionnel entre esprit et réel, il est possible ensuite de dissoudre leur dualisme physique.

Bitbol introduit une 3ème épistémologie, transcendantale/néo-kantienne, qui accuse la naturalisée de parti-pris a posteriori. Certes la naturalisée ne suppose pas de fondation à la réalité mais veut aboutir à une représentation exacte. Pas de vraie origine mais un résultat vrai. Tandis que l’épistémologie transcendantale cherche l’objectivité la plus complète. Elle associe pour chaque connaissance le cadre des objets et le modèle scientifique sans préjuger de ce qu’ils peuvent être, ni au départ ni à l’arrivée. Elle se veut intrinsèque au processus de la connaissance, affranchie de toute contrainte extérieure. Ma critique : En a-t-elle les moyens ? Avec quoi segmente-t-elle la connaissance ? Avec quoi l’unifie-t-elle pour rester moniste et mériter son titre de transcendantale ? Cette épistémologie est un leurre et un piège, la plus susceptible de s’enfermer dans une pseudo-réalité objective, puisque débarrassée de tout regard extérieur. Bitbol était en terrain plus sûr avec les feux croisés des épistémologies classique et naturalisée. L’erreur est de toujours chercher un compromis au conflit alors que le conflit des regards est le fondement de la connaissance.

Bitbol observe que la connaissance progresse grâce aux deux épistémologies coopérant en alternance. Diachronisme. Ma critique : C’est bien vu. Un modèle existant incruste ses prétentions universelles puis la réalité confirme ou infirme. Mouvement de balancier, dynamique du conflit entre les deux regards, qui affine le cadre spécifique à chaque nouveau savoir. Mais pourquoi chercher à réduire l’amplitude de l’alternance et en faire une coopération ? C’est un affrontement. Le regard ascendant doit se décaler franchement du réel, assener ses intentions invraisemblables, pour que l’ascendance réagisse aussi fortement et que le règlement de comptes laisse une connaissance tissée solidement. Cicatricielle.

Aporie de l’émergence

Bitbol s’attaque au problème (insoluble = aporie) des propriétés émergentes. Existe-t-il des propriétés de haut niveau authentiquement neuves, indiscernables dans les éléments de bas niveau ? Pour le résoudre il va se débarrasser de toute notion de substance et trouver une réponse en termes purement relationnels. L’épistémologie normative réaliste est remplacée par la transcendantale, et la naturalisée classique par la naturalisée relationnelle. Les éléments matériels disparaissent, ne restent que les relations.

Bitbol commence par démonter la possibilité d’émergence matérielle. Référence à Kim : La coexistence de causalités à deux niveaux est impossible. Une seule émergence forte semble irréductible : la non-séparabilité quantique. Bitbol la fragilise également par la présence de l’observateur qui la crée. Arrive la conciliation du « cosurgissement des parties et du tout ». Conception d’« émergence dynamique » de Paul Humphreys. Critiquée à son tour. Un peu de malhonnêteté chez Bitbol, jusqu’au-boutiste dans sa destruction de l’émergence matérielle, allant jusqu’à faire des incertitudes finales de Humphreys un argument contre sa théorie. Humphreys signale en effet que la difficulté à relier la non-séparabilité avec la réalité macroscopique handicape ses conclusions. Mais cela est vrai de toutes les théories de la non-séparabilité. Ma critique : Bitbol tombe dans le travers systématique du réductionnisme : il ôte son esprit et son expérience consciente de l’affaire, se réduit lui-même à un non-observateur, un épiphénomène. Non. Cette expérience à la première personne d’un esprit intégré à la réalité est le point de départ privilégié. Le reste est production, équations. L’information n’est pas notre aspect préliminaire. L’émergence spirituelle est une donnée.

Bitbol défend néanmoins le caractère irréductible de l’émergence quantique dans les hamiltoniens, en séparant les statuts des variables en physique classique et quantique : coordonnées et degrés de liberté individuels en classique, coordonnées individuelles et degrés de liberté seulement globaux en quantique. Il propose finalement la solution de la “voie moyenne”, paradoxal mélange dénégation/acceptation de l’émergence quantique. Elle considère les niveaux émergents comme dénués d’existence autonome, mais n’ayant « plus aucun existant autonome à imiter, ils représentent l’optimum de ce qu’on peut attendre en cette matière […] voie intermédiaire entre le surgissement de véritables étants organisés et le faux-semblant épiphénoménal ». Ma critique : Quelles contorsions chez Bitbol pour éviter de reconnaître une indépendance à l’émergence, qu’il suffit de dire relative. L’existence de l’émergence se fonde sur l’approximation qu’elle réalise de sa constitution. Mais 

Bitbol fait de l’approximation un argument à charge contre l’intention, alors qu’elle est la solution. Quelle erreur ! Comme la plupart des philosophes, Bitbol est en fait trop imprégné de matérialisme pour imaginer un instant que la réalité elle-même puisse faire des approximations. Se réclamer du monisme implique pourtant de chercher la continuité réel/virtuel. Si l’esprit fait des approximations, le réel le fait.

L’épistémologie naturalisée relationnelle

L’objectif de Bitbol n’est plus très loin. Critique de l’émergentisme traditionnel qui base le niveau supérieur sur des propriétés purement configurationnelles (relationnelles) mais conserve au niveau inférieur des propriétés monadiques (fondamentales). Option de dire le niveau inférieur configurationnel lui aussi. Les éléments localisés ne sont plus traités comme substances mais comme types de configurations. Les propriétés ne sont plus intrinsèques mais observables relatives à un appareillage expérimental. Disparition du niveau monadique ultime. C’est l’épistémologie naturalisée relationnelle. Bitbol adopte cette option pour éteindre le débat entre émergentisme et réductionnisme. Leur coexistence est obligatoire.

Bitbol donne une « rapide récapitulation de ces réflexions non conventionnelles sur l’émergence » qui mérite d’être reproduite in extenso :

1 – Donner sens à l’idée de traits émergents dans la nature n’exige pas d’accepter quelque distinction intrinsèque que ce soit entre les niveaux d’organisation : ni une distinction substantielle, ni une distinction formelle entre propriétés monadiques et configurations relationnelles. Il suffit pour cela de reconnaître la multiplicité des modes d’accès ou des modes d’intervention.

2 – Les modes d’accès et les modes d’intervention ne sont pas seulement révélateurs d’un type d’organisation. Ils en sont le moule formateur.

3 – Dès lors, les niveaux d’organisation ne sont pas tant révélés que définis par les modes correspondants d’accès et d’intervention.

4 – Du haut en bas d’une hiérarchie ouverte, tous les niveaux d’organisation, étant ainsi définis par un mode d’accès, s’identifient à autant de configurations relationnelles.

5 – Les modes d’accès se voulant autant d’éclairages ou d’empreintes sur un domaine idéalement unifié de phénomènes, ils sont soumis à la condition de fournir des renseignements compatibles entre eux. Les niveaux d’organisation qui en sont les corrélats se voient donc eux-mêmes reliés par une contrainte de compatibilité mutuelle. Dans cette mesure, on peut considérer que ces niveaux d’organisation ne sont pas seulement définis par le mode d’accès qui leur correspond, mais aussi codéfinis l’un par l’autre.

6 – Les niveaux d’organisation se trouvent donc insérés dans un réseau de double relativité. Les relations internes aux niveaux d’organisation, aussi bien que les relations qu’entretiennent les niveaux d’organisation, sont en effet subordonnées aux relations d’accès qui les définissent, ou aux relations d’intervention qui les mobilisent.

7 – Les niveaux d’organisation émergents ne sont ni illusoires ni ontologiquement réels. Ils sont objectifs en un sens néokantien, puisqu’ils se trouvent constitués par les modes d’accès et d’intervention.

8 – La référence au réseau de double relativité dans lequel s’insèrent les niveaux d’organisation relève d’une épistémologie naturalisée relationnelle ; et la référence à leur constitution d’objectivité relève d’une épistémologie transcendantale.

9 – Les deux types précédents d’épistémologies coopèrent de la manière suivante à propos de la question de l’émergence :

• L’épistémologie naturalisée relationnelle lève les obstacles liés à la réification de l’un des niveaux d’organisation, en les renvoyant tous à un entrelacs sans fond et sans fin de relations mutuelles en dehors duquel ils n’ont pas de subsistance intrinsèque.

• L’épistémologie normative transcendantale offre pour sa part une sorte de butoir de substitution face à la perspective d’une régression à l’infini des relations. Non pas le butoir figé et hypostasié d’un niveau de « base », mais le butoir mouvant et fonctionnel des présupposés constitutifs d’une connaissance humaine toujours en voie d’édification. Par là, elle remplace l’infini par l’indéfiniment développable, la galerie des glaces d’un espace de relations par la générativité temporelle des êtres-reliés.

Rapprochement avec Surimposium et ce qui manque

Ouf ! En décryptant nous retrouvons une notion centrale de Surimposium : la réalité connaissable en tant que structure de relations suspendue dans un inconnaissable, qui s’édifie par un patient tissage se référant à ce qui a déjà été tissé.

Malheureusement cette vision purement structuraliste abandonne la notion éprouvée de substance, sans explication. Elle est muette sur l’expérience que procurent les relations, en particulier la consciente. Il faut réassocier l’épiphénoménisme à la solution de Bitbol pour rendre intégralement compte des choses. Mais l’épiphénoménisme est une pirouette, pas une explication. Surimposium va plus loin, en redéfinissant la substance comme surimposition des niveaux relationnels, chacun avec sa face constitutive (multiple) et éprouvée (fusionnelle). Mais je deviens moi aussi abscons. Continuez votre lecture sur ce blog pour le décodage.

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