Platon et le (faux) monde des idéaux

Au fil des ‘Microréflexions’

L’excellent ‘Microréflexions’ d’Alexandre Lacroix recèle une pépite particulière : ‘Pour en finir avec le péché originel de la philosophie’. Alexandre présente les idéaux comme les divinités d’un monde inaccessible tyrannisant la pensée. L’esprit n’en utiliserait qu’une version dégradée, et celui qui observe cet esprit n’en verrait que l’image plus dégradée encore. Idéaux pervertis par leur transmission. Approcher leur perfection n’est possible qu’en prise directe, dans le secret de son esprit.

C’est la tradition idéaliste issue de Platon, toujours enseignée. Alexandre la critique, à juste titre, parce qu’elle infériorise la réalité, lui donne un statut de déchetterie du monde des idéaux. De mon côté, j’y vois un lien étroit avec une incomplétude mentale, qui renverse la position de l’idéaliste. Il n’est plus celui qui accède à une réalité supérieure, mais qui a échoué à la construire en lui-même.

Dans les rouages mentaux

En voici l’explication neuro-fonctionnelle. Vous savez, pour avoir lu Stratium, que l’esprit est une pyramide de concepts patiemment tissée par les réseaux neuraux depuis la base sensorielle. Chaque étage forme sa propre stabilité, se cherche dans les influx qui lui parviennent, participe à un échelon supérieur d’intégration mentale avec d’autres concepts de même niveau. Ainsi s’édifie une personnalité de plus en plus reconnaissable, et non un esprit entièrement formaté par les signaux extérieurs quotidiens.

L’esprit s’émancipe de la réalité sensorielle. Il construit seul son ‘monde des idéaux’, en fait sa réalité personnelle. Il doit la connecter à d’autres, à l’aide de mimétismes et de langages, pour la rendre consensuelle. Elle devient la ‘réalité humaine objective’, du moins l’une de ses innombrables versions.

Tissage incomplet

Certaines personnes éprouvent d’immenses difficultés dans cette tâche. Les raisons sont en grande partie neurophysiologiques. Établir la synthèse consciente finale de cet édifice nécessite une variété particulière de neurones (dits pyramidaux), des voies longues à travers le cerveau entier, et un métabolisme neuro-hormonal fonctionnel. Mécanismes fragiles parfois altérés par des mutations génétiques, drogues psychotropes ou micro-lésions traumatiques. Psychoses ou états limites. Le tissage final ne s’effectue pas. Le couvercle ne se referme pas sur une intégration consciente efficace. Les concepts supérieurs gardent leur indépendance. Pour l’esprit qui les héberge, ils sont les divins idéaux de Platon.

Sans surprise, ceux qui professent le plus grand attachement à la philosophie idéaliste sont généralement taxés de ‘folie’ par les autres. Poètes, prophètes, pamphlétaires, dictateurs, gourous. Certains forcent l’admiration. Volcans d’imagination, geysers d’idées. Mais la réalité n’est pas qu’ils aient davantage de pensées originales. C’est plutôt qu’ils ne les contrôlent pas. Ils ne les enchaînent pas au reste de la réalité consensuelle. Ces pensées sont livrées brutes.

Quand la production mentale d’un fou est bas située dans la pyramide conceptuelle, il est considéré comme simple d’esprit, peu importe l’originalité de ses pensées discordantes. Si le fou a réussi à hausser son intelligence à des hauteurs qui nous dépassent, il devient un génie. Incohérent malgré tout en conscience, il peut mourir d’un accident stupide. Les idéalistes ont volontiers un destin de comète, de celles qui finissent cicatrice sur le visage grêlée de la Lune.

Le piège funeste est de transférer les idéaux dans un monde supérieur

Porte ouverte au dogmatisme. L’esprit applique l’un de ses concepts autocrates, dont il est seul propriétaire, à la réalité entière. L’alibi de l’origine divine sert à forcer ses congénères à l’appliquer. Tous les despotes sont issus de l’idéalisme. Ils se réclament du droit divin pour persécuter et contraindre.

L’introversion ne met pas à l’abri. L’idéaliste introverti réduit son propre esprit en esclavage. Quelques concepts supérieurs imposent aux autres le silence. La réflexion de l’idéaliste n’est pas un débat d’idées mais un évangile. Son esprit devra se référer, ultimement, aux Tables de la Loi.

Manier la philosophie idéaliste

La philosophie idéaliste n’est pas nuisible si elle est un idéalisme de notre propre esprit. Nous pouvons nous stupéfier de l’ébullition dont il est capable. Il n’y a aucun danger à laisser les pensées les plus aberrantes vagabonder dans l’espace conscient… tant que celui-ci est densément habité. Illusions, folies et absurdités vont rencontrer leurs antonymes. De ce congrès sort un projet cohérent avec le monde extérieur. Son originalité n’est pas affaiblie, seulement mise en forme.

Parfois la conscience est un geôlier. Aucune pensée n’est libre. Elle vient discuter au parloir avec l’extérieur. Tout est écouté. L’idéaliste se situe à l’opposé : non seulement il n’y a aucun geôlier mais la conscience n’existe pas. L’esprit est en prise directe sur le monde des idéaux. Les pensées tombent du ciel et s’imposent à la réalité, qui doit s’agenouiller.

Plutôt qu’un policier ou un guichet divin, voyons notre conscience comme un juriste. Perpétuellement en train d’épaissir son encyclopédie jurisprudentielle. Mais capable également de signaler quand une idée n’en fait pas partie. Elle est libre de sortir. Qu’elle tente d’accéder à la célébrité.

A nous de les envoyer au Panthéon, pour distendre les chaînes de celles que nous y avons déjà trouvées.

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