Comment vraiment résoudre le problème corps-esprit (9)

Abstract: La solution du problème corps-esprit se résume ainsi : Puisque la représentation scientifique/physicaliste ne peut expliquer le phénomène conscience, et que la représentation spiritualiste/phénoménologique ne peut expliquer les corrélats neuraux de la conscience, il faut trouver une dimension nouvelle qui inclue les deux regards. C’est la dimension complexe, dont seul le métaprincipe reste à formaliser.

La glu des a priori

Une idée récurrente se retrouve, non pas chez les auteurs qui proposent des solutions au problème corps-esprit, mais chez ceux qui regardent les autres en proposer : La solution authentique, si elle existe, ne peut venir que d’une approche radicalement modifiée sur le problème. Les efforts des éliminativistes, tant du phénomène conscient (illusionnistes) que de sa substance (idéalistes), sont usés jusqu’à la corde et n’ont pas convaincu, laissant deux partis irréductiblement fâchés.

La barrière se tient dans la façon dont nous regardons le problème. Il faut en trouver une où le problème disparaît. Malheureusement il ne suffit pas d’utiliser des arguments matérialistes ou panpsychiques pour affirmer sa disparition. Le discours reste éliminativiste. Il faut vraiment s’engager dans la quête débarrassé de tout a priori, comme l’a fait Heisenberg à 22 ans en s’isolant dans l’île d’Helgoland pour résoudre un problème apparemment insoluble, confié par Niels Bohr : trouver un modèle du déplacement de l’électron ne lui permettant d’occuper que des orbites quantifiées autour du noyau atomique.

Heisenberg est allé jusqu’à abandonner le postulat que l’électron a des coordonnées spatiales, comme toute chose appartenant à la réalité connue à son époque. Il les a remplacées par une matrice à deux dimensions. L’électron n’est plus situé en un endroit mais dans une superposition d’endroits possibles. La mécanique quantique était née et n’a pas fini de chambouler nos esprits.

Deux étrangetés ne sont pas forcément liées

Il faut probablement un abandon du même ordre pour résoudre le problème corps-esprit. Ce qui ne veut pas dire fusionner les deux étrangetés, quantique et consciente, dans une théorie quantique de la conscience. Hypothèse viciée par des failles rédhibitoires. Pourquoi certains neurones participeraient-ils à la conscience et d’autres non ? Non, ce qui peut nous inspirer chez Heisenberg, c’est qu’un problème difficile doit être abordé avec un cerveau soit vierge soit capable d’oublier les solutions existantes. L’expertise dans le domaine serait-elle un handicap plutôt qu’un avantage ?

Je vous conterai plus tard les circonstances de la naissance de Stratium, qui ne sont ni philosophiques ni neuroscientifiques, mais médicales et psychologiques. Nous oublions trop souvent qu’au milieu du fossé neural-conscience il y a une psychologie, une personnalité à multiples facettes, et que ce chaînon manquant est loin d’être officiellement modélisé. Ce n’est ni dans la physiologie du cerveau ni dans ses phénomènes que j’ai démarré ma théorie, mais à leur interface.

Complex-City

En m’aidant de la remarquable description du problème corps-esprit par Nicholas Humphrey, et des failles de sa solution détaillées par ses contempteurs, j’ai montré comment aboutir à une théorie satisfaisante. L’ajout d’une nouvelle dimension au problème, la dimension complexe, permet de réintégrer ensemble les vues physicalistes et spiritualistes. La concrétisation de cette dimension ne contredit en rien les paradigmes scientifiques actuels. Au contraire cette dimension reflète l’organisation même de la science, scindée en disciplines dédiées à différents niveaux de la réalité. La science est le miroir de la dimension complexe de la réalité; mais il faut noter deux absences flagrantes en son sein : celle de l’esprit scientifique lui-même, et celle d’un métaprincipe formalisant cette dimension complexe.

Stratium est l’explication de la conscience qui découle de cette nouvelle dimension. Elle réunit sans difficulté les deux théories phares actuelles, l’Espace de Travail Global (ETG) et l’Information Intégrée (TII), alors que celles-ci semblaient jusqu’ici incompatibles au point que 93% des travaux concernant l’une ne citent pas l’autre.

Une dimension faite d’attracteurs

Le débat philosophique a permis une prédiction : Puisque les phénomènes ne sont pas expliqués par la réduction aux micromécanismes, ils naissent donc de la non-réduction, c’est-à-dire de la complexité du système. Ce qui conforte l’existence de cette dimension supplémentaire, qui ne peut être incluse dans un quelconque cadre spatio-temporel : la complexité. L’unité élémentaire de cette dimension est la séparation entre ‘ce qui constitue’ et ‘ce qui éprouve sa constitution’. L’unité définit un niveau de complexité ou attracteur complexe. Le principe général de cette discontinuité ou quantification complexe est traité dans Surimposium et fera l’objet d’une autre série d’articles.

En faisant des niveaux de complexité virtuels une réalité aussi concrète que la physiologie neurale, le structuralisme trouve la cohérence nécessaire pour unifier le réel. À condition de se méfier du signe ‘=‘ et de ses réductions. Les cadres de part et d’autre de ce signe ont une importance capitale. Ils n’apparaissent pas dans les quantités, dans les pures équations mathématiques, seulement sous formes d’unités de mesure arbitraires, fondées sur la manière dont nos instruments se relient à la réalité. Ces qualités sont approximatives, sont effacées quand on en vient au mental. Parfois la différence entre les cadres est insignifiante, parfois il existe un véritable franchissement de réalité. Les écarts de part et d’autre du signe ‘=‘ sont refermés pour faciliter le contrôle mental. Mais ils doivent être déployés pour révéler la nature propre de la réalité et l’expérience qu’elle procure, à chaque franchissement.

Message à Nicholas

Nicholas Humphrey, dans la réponse à ses objecteurs, évoque le temps où nos descendants apprendront à l’école l’explication de la conscience aussi facilement que nous apprenons aujourd’hui l’évolution du vivant avec la sélection naturelle. Nous serons finalement capables de l’écrire au dos d’une carte postale, dit Humphrey. Pour réaliser sa prédiction il faut nous dépêcher ! Il est déjà rare que nous envoyions encore des cartes postales. Voici celle que j’adresse à Nicholas, dans son paradis posthume :

« Constituer et éprouver sont deux principes de direction contraire dans la dimension complexe. Au sommet de sa hiérarchie complexe, toute entité éprouve la conscience de sa constitution surimposée. »

difficile ou DIFFICILE

J’arrive au bout de l’enquête et de la solution du difficile problème de la conscience. Combien êtes-vous, lecteurs, à avoir lu entièrement cette diatribe ? Le problème est-il mineur ? Sans doute, à voir le petit nombre de philosophes et l’encore plus petit nombre de scientifiques qui s’y intéressent. N’est-ce pas pourtant la plus grande question à résoudre pour nous insérer, nous-mêmes, au sein de la connaissance ? Comment se fait-il que la résolution des 7 problèmes mathématiques les plus difficiles soient mises à prix 1 million de dollars chacune, et aucune récompense n’a jamais été proposée pour la solution du ‘difficile problème’ ?

Ce paradoxe s’explique facilement. Le problème concerne toute l’humanité mais n’en préoccupe qu’une fraction infime. “Pignolage intellectuel” pourrait même être son statut peu glorieux dans la quasi totalité des esprits contemporains. Écoutez la conclusion de l’interview du philosophe Patrick Grim par Ed Leon, qui lui demande pourquoi le problème corps-esprit est si important :

PG : C’est important de la même manière que comprendre n’importe quelle partie du monde est important, et c’est probablement la partie du monde avec laquelle vous êtes le plus familier.
EL : Le plus familier, le plus intime, et nous ne pouvons pas le comprendre?
PG : Nous y travaillons encore.

Effectivement le chevauchement corps-esprit est tellement inné que le profane se demande pourquoi il existerait le moindre problème. Il a déjà son résultat posé. Il est trop intime, au point d’être un cadre naturel et non un questionnement. Tout le monde éprouve une conscience et apprend, sans beaucoup d’effort, que le cerveau la produit. ‘Neural=mental’ est un niveau d’explication satisfaisant. C’est même une évidence. Quel âne pourrait la contester ?

Dans l’évidence

Même chez le scientifique, son regard ontologique trouve l’affaire peu intéressante. Se demander pourquoi l’activité neurale produit un phénomène tel que la conscience ? C’est une donnée. Il est plus utile de savoir si simuler correctement les neurones produira le même phénomène. Ou si modifier telle règle physiologique changera sa nature. Les évidences, le scientifique aime les tripatouiller.

Tandis que c’est dans l’explication des évidences que se font les plus grands pas de la philosophie.

*

How to solve the mind-body problem, Nicholas Humphrey, Journal of Consciousness Studies 7 (4):5-20 (2000)

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