Comparer les théories de la conscience?

Esprit frappeur

Ce qui frappe d’emblée à propos des théories de la conscience est qu’elles ne se ressemblent pas. Certes nous les regroupons en grands domaines, scientifiques, religieux, philosophiques, mais chaque groupe est hétéroclite. Chez les scientifiques, des disciplines aussi diverses que les neurosciences, la complexité et la physique quantique se disputent les droits d’auteur sur la conscience. Chaque mystique veut la faire posséder par un Grand Tout qui étonne par la multitude de ses variations, puisqu’il est “tout”. Les philosophes se dispersent sur la métaphysique mais s’unissent pour dire qu’aucune théorie n’est satisfaisante.

C’est un problème crucial. Si la conscience était enfin cernée par des hypothèses voisines, il serait facile de concevoir les expériences pour les départager. Mais aujourd’hui les théories appartiennent à des univers tellement différents qu’ils sont incapables de se tester mutuellement. Le plus facile est se nier réciproquement. Aucun cadre n’est global, les holistes pas davantage que les autres.

Autre difficulté cruciale : c’est la conscience qui se théorise elle-même, dans une entreprise parfaitement solipsiste. La multiplicité des opinions qu’elle a d’elle-même conduit à dire qu’il n’existe pas “une” conscience mais une infinité de “voix conscientes” qui cherchent en quoi elles se ressemblent.

Comment affronter ces deux écueils ?

Une théorie valide de la conscience ne peut s’implanter dans un seul des domaines cités. Une neuroscientifique ne peut faire l’économie d’une explication physique et philosophique. Une religieuse ne peut s’abstraire des corrélations neurales de la conscience. Une théorie acceptable est nécessairement une méta-théorie, et nous verrons que cela les élimine quasiment toutes. Mais reste la possibilité que certaines soient des fragments utiles de la méta-théorie, équivalentes aux lemmes en mathématiques —des théorèmes partiels sur le chemin d’une démonstration complète.

Lemmes scientifiques et philosophiques

Les remarquables corrélations obtenues par les neurosciences à propos des phénomènes conscients constituent l’un de ces lemmes. Le fossé corps-esprit n’est pas franchi mais les deux rives ont exactement la même sinuosité. Comme si un champ de force les empêchait de se souder mais personne n’en connaît la nature.

Qui dit “champ” dit physique, et la quantique s’en est mêlée. Il faut effectivement relier quantique et conscience, c’est le principe de la méta-théorie. Mais pour l’instant le lemme appelé ‘théorie quantique de la conscience’ n’est qu’un paradigme physique placardé sur la conscience, non une explication.

Le scepticisme des philosophes a du bon. Leurs travaux épistémiques ont permis de préciser les questions auxquelles doit répondre la méta-théorie. Ils rejettent les prétentions des lemmes à endosser ce titre. C’est en précisant les limites des lemmes que nous pouvons les mettre en concurrence dans leur domaine d’élection : Quelle est la meilleure théorie neuroscientifique ? La meilleure approche physique fondamentale ? Comment embrasser la  complexité ? Quelle vision holiste résiste aux non-gnostiques ?

De la nécessité d’hypothèses alternatives à chaque théorie testée

Chaque domaine réclame du collectivisme. Attention à la pensée magique. Tout chercheur doit se rapprocher des concurrents dans sa discipline, étoffer les alternatives à sa propre conception des choses. Il évite ainsi la tentation de remanier sa théorie à chaque fois que les données ne la confirment pas exactement comme prédit. La répétition des remaniements peut faire perdre toute sa simplicité logique à la théorie initiale.

Sous cet angle, les neuroscientifiques gagnent la palme du collectivisme. Ils coopèrent étroitement à préciser l’organisation neurale du mental. Aucune carte de ce territoire n’est définitive. Il est souhaitable d’en posséder plusieurs. Nous sommes des navigateurs explorant un océan encore largement inconnu.

Un cadre trop étroit

Pour le ‘phénomène’ conscience, il est plus difficile de suivre la recommandation collectiviste. Il n’existe aucun lemme valable à son sujet, entre son escamotage par les éliminativistes et sa relégation hors monde par les mystiques. Les philosophes se contentent de dire « Le phénomène existe ». Comment tester des alternatives sans la moindre théorie de référence ?

Ce constat est un enseignement en soi : l’absence de toute hypothèse viable indique un problème au niveau du cadre épistémique. Il échoue ? C’est qu’il est incomplet. Notre manière de penser le monde attend un bouleversement fondamental, hors de tous les courants qui s’affrontent actuellement.

Ce qui n’implique pas qu’ils soient dans l’erreur. Les études scientifiques sont reproductibles. La philosophie de l’esprit suit une logique indéniable. Les religieux se fondent sur l’expérience authentique qu’il existe des choses supérieures à notre pensée individuelle. Toutes les conclusions sont cohérentes à leur échelle. Mais comme elles se montrent contradictoires pour le problème corps/esprit, c’est le cadre dans lequel le problème est posé qui n’est pas complet.

Bottom-up vs top-down

La direction causale sépare deux cadres plus que différents : inconciliables en apparence. Le cadre ontologique repose sur une causalité entièrement ascendante (bottom-up), celle des micromécanismes, tandis que le téléologique affirme la conscience comme causale (causalité descendante ou top-down). Ces cadres, isolément, sont tous deux insuffisants pour expliquer à la fois processus et phénomènes. Théoriser la conscience impose un cadre intégrateur. Intégrateur mais pas réducteur, sinon nous perdons les auteurs attachés à leur cadre de prédilection.

Comme chacun dispose d’un corps et d’un esprit d’ordres similaires, il est probable que ces cadres soient la propriété de représentations mentales concurrentes et non des auteurs dans leur être entier. J’ajouterai que l’interview la plus directe, chez les auteurs, est celle de leur expérience consciente et non celle de leurs quantons, ce qui doit relativiser la domination actuelle de la direction ontologique.

De l’inférence forte

Commençons par cette direction causale ontologique. C’est la mieux codifiée, avec l’approche formelle de l’inférence forte proposée par John Platt (1964) et complétée par Alger (2019), qui est adaptée aux mécanismes neuraux de la conscience :

1) Concevoir toutes hypothèses capables d’expliquer les observations.
2) Choisir l’expérimentation critique pour exclure une ou plusieurs hypothèses.
3) Réaliser l’expérience et l’interpréter.
4) Recycler la procédure pour affiner les hypothèses et les expériences.

Étant donné le nombre d’organisations possibles pour 100 milliards de neurones à la physiologie modulable et assistés par d’autres cellules, il n’est pas envisageable de les tester toutes. Des théories globales de cette organisation sont nécessaires. Elle sont apparues à mesure que les corrélations neurales de la conscience se précisaient. Deux à quatre théories sont citées comme principales, surtout Espace de travail Neural Global (ENG, Dehaene) et Théorie de l’Information Intégrée (TII, Tononi), suivies par Conscience d’Ordre Supérieur (COS, Rosenthal) et Théorie du Processus Récurrent (TPR, Lamme), avec des variantes.

La neuroscience n’est pas tout

Ce sont les théories considérées comme scientifiques. Trois d’entre elles, ENG, COS et TPR, sont en fait strictement neuroscientifiques, fondées sur des corrélations neurales. Tandis que la TII est une théorie de la complexité, la seule qui peut prétendre franchir le fossé corps-esprit. Malgré tout, ces théories restent enfermées dans leur cadre ontologique, échouant à expliquer le phénomène conscience. L’intérêt de l’inférence forte se restreint à départager ces alternatives ontologiques.

Les autres théories, religieuses, panpsychiques, ne satisfont pas les critères scientifiques (non testables). Mais la méta-théorie finale doit être capable d’expliquer pourquoi ces croyances satisfont un très grand nombre de gens éprouvant leur conscience. Cette expérience est unique et ne peut nous être dénigrée. Elle sort du cadre ontologique et les outils scientifiques sont impuissants à l’appréhender.

Qu’est-ce que s’éprouver, ultimement ?

L’expérience d’être est strictement personnelle, inaccessible même à une entité supérieure à soi. Si elle nous dépasse, alors son expérience ne peut plus être réduite à la nôtre. Elle est autre. Dieu ne peut pas s’éprouver comme un humain. Un humain ne peut pas s’éprouver comme un animal, seulement l’imaginer. Il n’existe pas de réponse ultime à « Pourquoi cette sensation ? », parce que le “pourquoi” ne s’applique pas à l’être ; il vient de quelque chose à l’extérieur de lui. C’est la différence entre le “phénomène” conscience, le phénomène d’être, et “la conscience de” quelque chose, qui est l’observation d’un être par un autre.

La méta-théorie de la conscience doit retrouver ce dualisme incompressible, tout en restant dans une vision moniste du monde. la réalité est une. Paradoxe insurmontable ? C’est à ce problème que s’attaque Surimposium. Nous verrons dans un prochain article ses prétentions à être la méta-théorie espérée.

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Image d’en-tête: Maria Lassnig’s Lady with Brain

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