Intelligences artificielle et naturelle: rencontre et fusion?

Abstract: L’intelligence artificielle au service de la naturelle étend le recueil des données mais n’accélère pas leur tissage. Nous y consacrons même moins de temps, étouffés par l’infobésité. Recul au final du véritable niveau d’intelligence, alors que nos contemporains se croient plus savants ?

I, Robot

Aujourd’hui la plupart d’entre nous sont incapables de subvenir à leurs besoins par eux-mêmes. Ils sont les rouages spécialisés, à la nécessité souvent obscure, d’une immense machinerie sociale et économique. Tiens !! N’est-ce pas la définition des intelligences artificielles ??

Si nous comprenons l’intelligence en termes de niveaux d’abstraction qui gagnent en profondeur, la naturelle n’est pas fondamentalement différente de l’artificielle. La première est-elle destinée à se fondre dans la seconde —qui étend ses possibilités ? On est tenté de le croire en constatant l’addiction aux smartphones et aux jeux vidéos, corrélée à leur sophistication. Plus leur univers s’enrichit moins l’esprit s’en lasse. Jusqu’à s’y perdre définitivement ? Nous devinons un problème. Lequel ?

Souricière mentale

L’intelligence artificielle construit des univers illimités dans un contexte limité. Cet enfermement vient des conditions initiales et des résultats imposés à l’algorithme numérique. Il n’est pas autonome. Il simule quelques niveaux de notre information mentale, atteignant une complexité suffisante pour dérouler une infinité de scénarios possibles. Leur exploration n’a pas de fin.

Qu’est-ce qui, chez nous, l’explore ? C’est l’attention, sorte de machine à tisser mentale, qui assemble les données. Elle détermine les différents motifs possibles et en choisit un. Elle décide. Placez-la dans un univers qui perd ses limites et le nombre de configurations à passer en revue s’accroît à l’infini. Le jeu n’est jamais terminé. L’esprit est piégé, comme un algorithme de recherche auquel on propose perpétuellement de nouvelles données et qui ne peut boucler sa synthèse.

L’élargissement d’un univers mental par l’intelligence artificielle n’est pas un défaut en soi. Au contraire, il accroît son exhaustivité. Comment se passer d’un moteur de recherche ? Davantage de critères et de solutions sont pris en compte. Le modèle du monde exploré est mieux construit, plus résistant aux variations inhabituelles. Mais il concentre les ressources de l’esprit sur ce monde. Il ne rend pas globalement plus intelligent. L’intelligence est l’augmentation de la complexité générale de l’esprit, par la construction de mondes supplémentaires. C’est agréger d’autres contextes qui n’ont rien à faire avec les précédents. La complexité augmente quand on apprend à séparer les facteurs qui s’agencent ensemble de ceux qui ne le font pas, puis que l’on hiérarchise ces ensembles.

L’intelligence spécialisée s’enferme dans l’inconnu qu’elle se choisit

Le monde réel est actuellement le plus stimulant pour l’intelligence parce que le plus complexe, le plus diversifié en entités, critères, contextes. À terme, il est inévitable que les simulations numériques parviennent à faire mieux. Nous rendront-elles plus intelligents ?

Pour cela il faudrait que l’attention accélère son tissage, qu’elle passe rapidement en revue le nombre inouï de solutions possibles, qui explose avec l’élévation de complexité. Nos cerveaux sont très loin d’embrasser correctement le monde réel, malgré leurs prétentions. Ils grimpent en intelligence en se spécialisant dans un domaine, en y concentrant leur attention. Et leur intelligence se compartimente également. L’intelligence spécialisée s’enferme dans l’inconnu qu’elle se choisit, tandis que la générale s’ouvre à tous les inconnus. En dédiant notre attention à un sujet nous poussons une flèche mentale pour faire reculer cet inconnu spécifique, mais les autres avancent à notre insu. Le cerveau oublie.

La Société®, vidéogame

Dans ces conditions le monde réel n’a pas fini de stimuler notre intelligence, avant qu’un artificiel doive prendre le relai. La société est en fait un gigantesque jeu vidéo auto-organisé, qui se complexifie spontanément à mesure que ses membres se multiplient et s’hyper-spécialisent, étendant les sujets et les tâches. Ici aussi, la frontière entre le naturel et l’artificiel s’estompe.

La spécialisation n’est pas que l’effet d’une curiosité particulière. C’est une véritable protection pour l’identité. L’esprit évite de se perdre. Il s’aveugle volontairement à l’immensité de l’inconnu qu’il sent le guetter. Il la dissimule derrière une barrière de raccourcis et des savoirs approximatifs. Mais alors, avons-nous vraiment besoin d’un monde artificiel plus compliqué que le vrai, ou plus simple au contraire ? Notons que les jeux vidéos archi-basiques sont en fait les plus populaires et addictifs.

Biblio-TOC

Avons-nous vraiment besoin de l’intelligence artificielle pour augmenter notre recueil des données ? Ou ne faudrait-il pas modifier radicalement le fonctionnement du cerveau lui-même, en raccourcissant sa vitesse de tissage ? Accélérer sa capacité de synthèse plutôt qu’étendre ses capacités mémorielles, faute de quoi nous attendrons chaque résultat plusieurs siècles. Il faut coordonner la durée de recherche bibliographique et la vitesse de réflexion.

Dans l’attente de ces progrès, ménageons à nos réseaux des pauses dans l’enregistrement des données. Des espaces libres pour le tissage proprement dit. Un jeûne d’information. Pour résister à l’infobésité. Moins coucher sa pensée à l’horizontale dans un univers infini mais plat. La redresser à la verticale !

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