Le vice fondamental de l’anarchie

Abstract: Cet article fait partie de ceux entourant l’exposé du régime politique universel. Il fait le point sur la valeur de l’anarchie en tant que système politique, explique ses avantages et ses limites, qui apparaissent dès l’extension de la population, en raison d’un vice fondamental sur le concept de solidarité.

Vrai système politique, faux système social

L’anarchie est bien un système politique en soi et non son absence. Il est important d’en comprendre les principes car elle ressurgit systématiquement à chaque nouvelle génération, séductrice, en profitant de trois phénomènes :
1) La stabilité du cadre social existant semble naturelle aux jeunes alors qu’elle est artificielle et fragile.
2) La montée hormonale encourage les jeunes à se singulariser et se détacher de l’organisation existante, quelle qu’elle soit —toutes ont déjà été essayées mais ils n’ont l’expérience d’aucune autre.
3) Le troisième phénomène est propre à notre siècle. L’accès à une information diversifiée et quasi illimitée amplifie le sentiment de pouvoir expertiser tous les domaines et s’auto-gouverner. Nous avons un avis sur tout, qui entre désormais en concurrence avec celui des décideurs là où l’ignorance obligeait à obéir aux règles.

Le principe de l’anarchie est que chaque individu ne reconnaît pas d’autre gouvernement que soi-même. En théorie ce régime ne peut fonctionner parfaitement que si vous êtes l’unique être de votre espèce sur la planète. La partager avec d’autres implique de créer une société, avec ses règles. Est-il possible de maintenir le régime d’anarchie ? Oui, si chacun des participants s’approprie les règles, les intériorise pour étoffer son propre gouvernement “autonome”. Autrement dit le gendarme ne disparaît pas ; il passe à l’intérieur de soi. Il est appelé ‘conscience sociale’.

Les limites du système

Jusqu’où une telle intériorisation peut-elle opérer sur l’anarchiste ? Plus les règles deviennent nombreuses et complexes, plus les pulsions individuelles se sentent étouffées. Les situations où le gendarme intérieur est dépassé se multiplient. Les crimes aussi. L’anarchie est un régime instable par nature, se décompense sous l’effet de deux facteurs principaux :

1) La taille de la communauté : En petite communauté, les règles sont peu nombreuses et faciles à respecter. Les crimes sont des accidents toujours possibles, cependant chacun les juge de la même manière. Ils ne sont pas un facteur de désagrégation sociale.

Tout change avec l’extension de la population. De nouvelles tâches et spécialisations apparaissent, créant des castes professionnelles. La diversité et l’éloignement des citoyens nécessitent une administration. Certains niveaux décisionnels deviennent inaccessibles au citoyen de base. Le gendarme ne peut plus être complètement intériorisé. Il est délégué à des professions spécialisées : police, justice. Si l’organisation s’effondre, la société retombe dans une anarchie qui prend alors son sens péjoratif : chaos social où tout est permis.

2) L’homogénéité culturelle de la communauté est le deuxième facteur principal. Si tous les individus se ressemblent étroitement, ont grandi avec les mêmes croyances, les lois sont simples et faciles. Le gouvernement intérieur est homogène dans toutes les consciences. Le “chef” d’une telle communauté anarchique a un pouvoir symbolique et non coercitif : il est la “voix” de cette conscience partagée. Chacun sait ce qu’il va dire, doit dire. Ce modèle de communauté est la tribu.

La tribu n’est pas extensible

La tribu est l’exemple type du fonctionnement anarchique efficace mais n’est pas extensible, en tant que modèle, aux grandes communautés. Celles-ci sont hétérogènes, par la diversité des environnements où elles s’enracinent. Si une anarchie mondiale était envisagée —supposons que nous ayons confié le gouvernement mondial à une IA qui ait choisi ce régime— l’humanité se verrait forcée d’évoluer vers l’homogénéisation culturelle. L’anarchie convient bien à une population de clones, quelle que soit sa taille, mais pas à une foule de gens pratiquant des coutumes et croyances se contredisant les unes les autres.

Est-ce le clonage de nos gendarmes intérieurs que nous souhaitons vraiment ? Le libre-arbitre individuel maximal au prix d’une ressemblance étroite entre les individus ? Du point de vue de l’espèce, ce n’est certainement pas un progrès. Mais avant d’émettre un avis définitif sur l’anarchie, revenons sur ce qui fait sa séduction :

Le chantre de l’anarchisme: Proudhon

Proudhon l’a exprimée de la manière la plus convaincante. Pour lui la démocratie (dêmos, le peuple, et kratos, le pouvoir), c’est encore trop de kratos, de pouvoir. Proudhon critique même la démocratie directe, et à juste titre : si tous les citoyens sont égalitaires dans le partage du pouvoir, cela n’en laisse à chacun qu’une part infime. C’est bien l’impression ressentie aujourd’hui par une grande partie des électeurs. En France, une voix est un 68 millionième de pouvoir. Insignifiant ! La majorité ne représente ni une garantie de liberté ni de bonne gestion. Elle peut se tromper. Proudhon pousse ainsi le principe de l’anarchie à son extrême : personne ne doit gouverner.

L’objection surgit immédiatement : sans pouvoir collectif, comment maintenir un ordre social quelconque ? Comment tout simplement vivre ensemble ? Proudhon répond avec des arguments intéressants :
1) Il est illusoire de penser qu’un gouvernement serait faiseur d’ordre. L’Histoire montre au contraire que la conquête du pouvoir cause des troubles incessants. Le pouvoir est en lui-même une perversion.
2) L’ordre est possible quand il est intégré à chaque individu, nous l’avons vu pour la tribu. Quel vecteur peut inculquer cet ordre à chacun d’entre nous, surtout dans une société débarrassée de la religion ? L’économie.

L’économie en tant que colle sociale

Pour Proudhon et la plupart des anarchistes, l’ordre résulterait des seules transactions et échanges à visée économique. Mettre cela en pratique sépare deux courants de pensée : L’anarchisme de droite privilégie le libre marché capitaliste. Ce sont les libertariens, qui considèrent l’Économie comme une entité virtuelle plus intelligente que les politiciens. L’anarchisme de gauche, préféré par Proudhon, est anti-capitaliste. Il serait naïf de croire, dit-il, que le capitalisme peut s’affranchir des reconstructions arbitraires de pouvoir. Il est un retour de la tyrannie dans le champ économique. Pour l’empêcher Proudhon prône un système de mutuelles et de coopératives. Chaque citoyen ne serait lié que par des contrats avec d’autres citoyens. Chacun serait producteur et consommateur, administrateur et administré.

D’un point de vue analytique, l’anarchisme de droite est incohérent. Il refuse l’idée d’une société en tant qu’entité supérieure exerçant un pouvoir sur les individus mais accepte une économie qui le fait. Refus et acceptation simultanées d’un Tout supérieur aux parties. Le libertarisme n’est donc pas un véritable anarchisme mais une oligarchie appliquée à l’économie.

Un idéalisme désuet

L’anarchisme de gauche de Proudhon n’est guère plus cohérent. Le pouvoir n’est pas détruit en fait, mais divisé en parties tellement petites qu’on n’est plus censé l’apercevoir. C’est méconnaître la sensibilité humaine au pouvoir. Tout citoyen est extrêmement attentif à la moindre différence avec son voisin. Ce ne sont pas les statistiques qui l’émeuvent, mais ce qu’il a sous les yeux, ce qui excite son désir. Proudhon est un piètre psychologue. Une envie humaine ne se mutualise pas, elle s’impose.

Cette version de l’anarchisme est aussi potentiellement la plus violente. Elle ne peut fonctionner en effet que si tout le monde l’adopte. L’anarchisme doit être imposé à la population, ce qui est sans doute le summum de l’incongruité pour un système qui prétend se débarrasser du pouvoir. Des révolutionnaires ont passé outre et ont démontré ce danger mortel de l’anarchisme, celui de l’idéal appliqué en dénigrement des principes d’auto-organisation sociale. Regard descendant de l’idéal qui ignore l’ascendant de la nature humaine.

Les têtes de l’hydre Anarchie repoussent toujours

Pourquoi l’anarchisme ressurgit-il régulièrement malgré ses échecs historiques retentissants ? L’individu en nous croit oeuvrer pour le bien collectif alors qu’il ne s’attache qu’au sien. C’est le T (un soliTaire) qui se mire dans un D (la soliDarité) qu’il a redessiné à son gré, sans se rendre compte que le D est par définition quelque chose qui s’impose à lui, ou qui ne s’impose plus quand il l’a complètement accepté et non décidé.

En plein Techno-Chaos

L’anarchisme a redoré son blason avec l’essor technologique. Nous avons vu qu’il fonctionnait bien en tribu et se dégrade dans les sociétés plus vastes, en raison de l’impossibilité d’assimiler toutes les règles et connaissances nécessaires. Qui aujourd’hui possède un savoir exhaustif en biologie, climatologie, physique, ingénierie, économie, etc etc, pour se passer d’avis spécialisés ? Mais le web et les réseaux sociaux ont semblé apporter enfin une solution. Ou plutôt une infinité de réponses, chacun en découvrant une à sa portée. Le soliTaire a pu soudain faire face au gouvernement des experts et dire « Moi aussi je sais ».

L’erreur terrible, derrière cette montée de l’anarchie de la connaissance, est de croire qu’elle crée de la solidarité. En réalité elle forme des clans de pensées clonées, et aucune organisation entre ces clans, et seulement des luttes d’influence. Le côté péjoratif du terme ‘anarchie’ s’applique bien ici : les réseaux conduisent à un éclatement de la connaissance au lieu d’un consensus solidaire. L’auto-gouvernement que l’anarchiste croit s’imposer n’a plus rien de global. L’anarchie-chaos se dessine.

Le diagnostic du Docteur Tavoillot

Dans ses Métamorphoses de l’autorité, Pierre-Henri Tavoillot donne une conclusion remarquable sur l’anarchie : « L’anarchisme reste une idée inéliminable qui désigne comme une espèce d’horizon de la vie démocratique. Horizon auquel on ne peut pas ne pas adhérer. C’est l’horizon d’une réconciliation harmonieuse entre l’ordre collectif et la liberté individuelle. C’est là un beau rêve, qui peut aussi se muer en terrible cauchemar si l’on admet, en faisant droit à une vision tragique, c’est-à-dire adulte, de la vie politique et de l’Histoire, qu’une réconciliation n’arrivera jamais. Cela dit, il reste à jouer à l’anarchisme un rôle de second plan, celui de mauvaise conscience de la démocratie. »

Tavoillot met ici l’accent sur le principe fondamental qui fonde mon propre système politique universel : le conflit. La politique est une gestion du conflit et non une quelconque recherche d’harmonie entre des êtres perpétuellement changeants. Erreur grave de l’anarchie, qui m’empêche d’être aussi gentil que Tavoillot. Pour moi l’anarchie est un système fondamentalement vicié, qui se croit soliDaire alors qu’il ne fait que donner un blanc-seing au soliTaire. L’illusion est assez bonne pour redonner du crédit à l’anarchie quand l’ambiance est déjà solidaire. Ajoutez l’illusion de connaissance à portée de clic et nous voici tous Président-Directeur-Général de notre vie !

Échapper au cycle infernal

L’anarchisme n’est pas exactement une ‘mauvaise’ conscience mais une conscience soliTaire, nécessaire quand elle est étouffée par trop d’autres, mais dangereuse quand elle se sent ainsi menacée. Elle doit être équilibrée par une conscience soliDaire, qui n’est pas non plus ‘bonne’ ou ‘mauvaise’ mais simplement ‘sociale’, d’autant plus importante et hiérarchisée que la société s’étend et se complexifie.

Quand l’équilibre est rompu nous n’assistons pas à une “démocratie livrée à sa mauvaise conscience”, qui pourrait la redresser, mais à une désagrégation de la conscience collective, qui se traduit par l’exacerbation des populismes. Le soliTaire prend le pas sur le soliDaire. Ce diagnostic se confirme aujourd’hui : retour de l’anarchisme -> montée des populismes -> (prochainement) dictature pseudo-démocratique. Impossible apparemment d’échapper à ce cycle des régimes politiques. Ou faut-il vous pencher sur la possibilité d’un régime vraiment universel ?

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