Les neurosciences et le droit

La main tendue du philosophe

Je n’ai pas trouvé meilleure synthèse à ce sujet qu’un remarquable numéro (60) de Cités paru en 2014 : « Que pensent et que veulent les neurosciences cognitives ? ». Le thème permet la confrontation entre philosophes et neuroscientifiques à propos du problème corps/esprit. Yves Charles Zarka, pour les philosophes, commence par tendre la main : il reconnaît la place incontestable des neurosciences, et leur importance croissante dans les affaires humaines. Les corrélations neurales des fonctions mentales s’affinent constamment. La carte se précise. Quand elle sera complétée, la question de savoir pourquoi elle génère les phénomènes ressentis sera-t-elle pour autant résolue ? Et quelle puissance causale ont nos impressions conscientes ? Nous rendent-elles responsables ou assistons-nous à nos propres automatismes de comportement ?

Le ciel azuréen des neuroscientifiques

Lionel Naccache, neurologue, considère la main tendue et s’étonne : Pourquoi demande-t-on aux neurosciences ce qu’elles veulent ? Demande-t-on à la chimie pourquoi elle étudie les molécules ? La réaction de Naccache est emblématique des matérialistes, adeptes exclusifs du regard ascendant : ils se contentent de dérouler des micromécanismes et les modéliser, peu importe les conséquences. Pourquoi se préoccuper de la manière dont seront utilisés les résultats ? Les ontologistes font de la science. Ils sont des producteurs. À d’autres de gérer la récolte.

Cela ne vous rappelle-t-il pas un épisode célèbre de la recherche scientifique, la mise au point de la bombe atomique ? Le groupe des savants impliqués s’était divisé en deux, ceux qui font de la recherche atomique, sans philosopher, et ceux qui réfléchissent aux retombées. Parmi ces derniers, autre division : les partisans de l’utilisation de cette nouvelle arme ultime, et ceux à qui elle fait horreur.

Nous pouvons facilement transposer ce classement aux neuroscientifiques. Naccache, surpris par une question qu’il ne s’était jamais posée, cherche où elle pointe. Il réalise que les neurosciences envahissent effectivement un champ de pouvoir psychologique, moral, social, politique. Comme pour la bombe, dans quel camp vont se ranger les scientifiques ? Mais ici les intéressés n’ont pas l’impression de mettre au point une arme. Nous n’en trouverons pas qui s’inquiètent du développement de la connaissance du cerveau. Seuls les philosophes semblent s’en émouvoir. Est-ce une crainte fondée ?

Les défenseurs des neurosciences, dans les articles suivants, se montrent particulièrement naïfs. « On est au courant mais il n’y a pas de problème », pourrais-je résumer un peu méchamment. Les auteurs ne disposent visiblement pas du regard téléologique qui leur permettrait de se poser les bonnes questions.

Méfiance dans le droit

Heureusement l’article de Laura Pignatel et Olivier Oullier, sur les neurosciences et le droit, signale cette fois l’écueil principal : les opérations mentales sont des corrélations des opérations neurales mais le contraire est-il vrai aussi ? Que juge-t-on ? Des configurations IRM ou une représentation de l’évènement telle que vécue par la personne ? Ils montrent que l’appoint des neurosciences est discutable et doit se réduire aux anomalies pathologiques franches (tumeurs, infarctus, maladies neurologiques avérées) et non rendre causales des variantes de la normale.

Cet article met en exergue l’aveuglement des auteurs précédents, qui ne voyaient aucune conséquence néfaste aux neurosciences. En voilà pourtant un bon exemple. Leur accorder une confiance excessive peut conduire à condamner des innocents ou innocenter des condamnables. Effrayant quand les affaires sont celles de la cour d’assises, mais inquiétant aussi quand les neurosciences veulent s’imposer à d’autres disciplines humaines.

Tentation dans le sexe

L’article essentiel de ce numéro de Cités est celui de Serge Stoléru : « Sommes-nous libres par rapport à nos désirs sexuels ? ». Stoléru est le seul à aller au-delà des simples corrélations neuro-phénoménologiques pour tenter de donner des directions à la causalité mentale et ainsi peser notre responsabilité dans les conduites sexuelles normales et déviantes.

Je passe la première moitié de l’article qui fait le point sur la neuroscience du sexe. C’est ensuite que Stoléru s’attaque vraiment à la question de la liberté sexuelle. Il commence par une approche horizontale classique : l’opposition entre deux systèmes, l’un activateur, pulsionnel, produisant l’excitation sexuelle, l’autre inhibiteur, conscient, adaptant le comportement au contexte personnel et social. Point intéressant : Stoléru voit la liberté sexuelle comme résultat d’un système inhibiteur efficace. La liberté est de ne pas se faire enfermer pour inconduite sociale et non de s’abandonner à ses pulsions. Prolongement juridique : la responsabilité, qui implique la liberté des choix sexuels, ne peut pas être fondée sur la pulsion elle-même, mais sur son absence de contrôle, c’est-à-dire la passivité d’un système inhibiteur normal. L’irresponsabilité, a contrario, est soutenable si le système inhibiteur est altéré, incapable de tenir son rôle (lésions du lobe temporal droit).

La pièce de monnaie

Stoléru passe à une approche moins classique : « tout acte mental est comparable à une pièce de monnaie avec ses deux côtés, pile et face, l’un ne pouvant aller sans l’autre. Dans cette conception, la question de la direction de la causalité entre l’activité mentale et l’activité cérébrale n’a plus guère de sens, car ce sont les deux facettes d’une seule et même réalité. » Conception qui semble dissoudre le problème corps/esprit mais qui ne dit rien matériellement de la relation entre les deux côtés de la pièce ni pourquoi un modèle s’appliquant à un côté n’explique pas l’autre. Stoléru étend sa conception en imaginant « des réactions cérébrales et comportementales non conscientes et c’est d’ailleurs ce qui s’observe expérimentalement en réponse à des stimuli subliminaux », ce qui ajoute des pièces inconscientes à son crédit mais ne résout toujours pas le problème de la pièce en soi. Aucune qualité morale n’émerge de cette quantité de pièces parcourues d’excitations électro-chimiques.

Bottom-up et top-down

Stoléru évoque une troisième approche, plus hiérarchique : « En neurobiologie, on distingue fréquemment les processus ‘bottom-up’ et des processus ‘top-down’ ; les premiers partent de la base du mental, et vont vers le sommet, les seconds font le parcours inverse. […] Il semble donc exister une boucle de rétroaction. Si l’on admet que l’activité consciente et ses corrélats neuraux sont le sommet de la boucle de rétroaction, alors on ne voit pas pourquoi on dénierait à la conscience et à ses corrélats neuraux, la capacité d’exercer une rétroaction sur les désirs et la tendance au passage à l’acte ».

Il existerait alors une hiérarchie entre les réseaux neuraux. Certains, seulement “opérationnels”, ne peuvent fonder la responsabilité de leur propriétaire. Tandis que d’autres, “contrôleurs”, supportent mieux la notion de libre-arbitre. Je ne peux qu’encourager cette vision orientée comme Stratium, théorie personnelle. Il ne faudrait alors retenir, comme altération du discernement non responsable, qu’une pathologie extérieure à ces réseaux et susceptible de nuire à leur fonctionnement habituel.

Un diagnostic neuroscientifique ciblé

Ce n’est pas le constat IRM d’un fonctionnement anormal des réseaux qui peut innocenter une personne de ses conduites répréhensibles, mais la démonstration que l’anomalie vient d’une pathologie étrangère à ces réseaux. Trancher est facile quand il s’agit d’une tumeur, bien plus litigieux quand des neuromédiateurs sont trouvés en quantité inhabituelle. Cause ou conséquence ? Même quand la cause est génétique, le réseau conscient n’a-t-il pas pour rôle de contrôler ces déviances innées, aucun génome ne représentant la norme ? Et si l’on considère que la conscience en est incapable, n’est-ce pas lui retirer tout droit à la liberté, et sans résilience possible, devoir l’enfermer plus définitivement que la conscience responsable ?

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