Expliquer la conscience en tant que phénomène

Abstract: Peut-on aujourd’hui expliquer la conscience en tant que phénomène ? Le problème s’enracine déjà dans la matière : pourquoi des propriétés inattendues surgissent-elles de certaines organisations physiques ? Importante remarque subsidiaire : ces propriétés n’apparaissent qu’à quelque chose d’au moins aussi complexe. Impossible donc de réduire les points de vue de la constitution et de l’émergence l’un à l’autre. C’est dans cette opposition que naît un fragment de conscience, dont les plans se surimposent à mesure que la réalité se complexifie, d’abord dans les niveaux d’information matériels, puis virtuels dans la profondeur des réseaux neuraux. Chaque niveau de réalité construit sa propre interaction bidirectionnelle, celle qui constitue et celle qui éprouve sa constitution. Plus la complexité est élevée, plus le phénomène éprouvé est riche et profond.

Partie 1: L’épiphénomène est critique

Cet article veut résoudre l’un des grands mystères résistants à l’approche scientifique pure : le phénomène conscience. Les neurosciences en ont établi des corrélations neurales précises mais ne savent toujours pas dire pourquoi le phénomène en soi apparaît. Pourquoi dans le cerveau et pas dans les autres réseaux de neurones excités ? Le phénomène exerce-t-il une causalité propre ou est-il simple épiphénomène, c’est-à-dire qu’être conscient apporte-t-il sa propre faculté de décision ou est-ce seulement assister au processus de ses neurones ?

La philosophie refuse d’en faire un épiphénomène pour une raison élémentaire : il ne correspond pas à notre expérience directe, “à la première personne”. Cette impression est un mélange d’aléatoire et de contrôle. Des pensées surgissent de nulle part puis nous les contrôlons et les dirigeons. La conscience n’est pas un phénomène passif mais dirigiste. À son bord « Je » se ressent comme source d’un libre-arbitre, plutôt que résultat d’une analyse déjà finalisée.

La réduction à un épiphénomène est d’autant plus inacceptable que cet état est seulement l’un des possibles parmi la multitude des impressions conscientes. Lorsque l’attention est relâchée, la pensée “vide”, « Je » se sent comme le surnageant d’un corps sensible, conscience épi-sensation d’un organisme au repos. Mais le moindre incident extérieur ou problème intérieur irrésolu fait revenir, comme une mer au galop, une conscience épi-critique qui convoque en urgence toutes ses fonctions mentales.

Un arc-en-ciel de qualia

L’expérience n’est pas celle d’être général d’une armée de corps neuraux aux innombrables tentacules parcourus d’étincelles électrochimiques. L’épiphénomène pourrait ressembler à cela. Mais non, l’expérience est celle d’une gamme incroyable d’abstractions et d’impressions ineffables que nous traduisons à grand peine en mots et attitudes, sachant que l’interlocuteur ne pourra en connaître la réalité que s’il dispose d’une complexité cérébrale comparable.

Le très difficile problème, alors, que la science n’a pas encore accroché, est comment des neurones parcourus de réactions ioniques deviennent-ils support d’un phénomène aussi invraisemblable ? Question si ardue que, découragés, les éliminativistes dénigrent sa réalité. L’explication scientifique, structuraliste, s’arrête aux systèmes d’information. Rien dans ces systèmes n’indique pourquoi la qualité du résultat diffère tant chez les neurones que d’autres cellules en interaction. Il manque quelque chose d’essentiel.

Trouver la bonne matière

Ce défaut n’existe-t-il pas déjà dans la description physique de la matière ordinaire ? Le scientifique ne sait pas prédire les qualités d’une organisation physique avant de les avoir observées. Il connaît les propriétés des matériaux, les talents du vivant, les abstractions des neurones, et les relie à leurs micromécanismes. Mais il ne peut montrer la même assurance dans l’autre direction, c’est-à-dire partir de micromécanismes jamais observés et connaître leurs propriétés finales. Pour quelle raison ?

Les propriétés n’ont de sens que pour des choses de complexité similaire ou supérieure, capables d’interagir avec ces entités nouvelles. La substance d’un matériau, l’attitude d’un vivant, ou les pensées d’un cerveau, n’ont de signification que pour un observateur évolué. Elles n’en ont aucune pour leurs micromécanismes. Une signification n’apparaît, tant dans le domaine matériel que mental, que si quelque chose vient s’en servir. La matière observe sa propre constitution comme les groupes neuraux observent l’activité de ceux qui les précèdent. Une hiérarchie de l’information est indispensable dans le structuralisme si l’on veut seulement donner un sens aux notions de qualité, de substance et de propriété.

Pourquoi l’explication est-elle difficile?

Expliquer le phénomène conscience est une tâche réputée particulièrement difficile. En matière d’explication de chose, la procédure habituelle est celle-ci :
1) Observation de régularités et propriétés de la chose.
2) Représentation créée spontanément. C’est le “phénomène” tel que nous l’éprouvons.
3) Recherche du mécanisme dans la constitution de la chose.
4) Modèle de fonctionnement conçu et testé. S’il reproduit les propriétés de la chose, il en constitue une explication.
5) Adaptation de la représentation initiale. L’observation additionnée de l’explication change la manière dont nous éprouvons le phénomène.

Le changement est parfois radical. Le tonnerre, en tant que phénomène éprouvé par nos aïeux, était le courroux des dieux. Expliqué, il est devenu bruit banal auquel la plupart d’entre nous sont indifférents. Il faut connaître les chiffres de l’explication pour s’en émouvoir à nouveau : onde de choc de l’air chauffé par la foudre à 30.000°C en moins d’une seconde. Impressionnant mais pas divin. Personne ne s’inquiète plus de chercher l’origine de la colère céleste dans ses actes récents. Le phénomène est descendu de son piédestal.

Blocage sur la conscience

La procédure décrite ci-dessus cale pour la conscience. Observée, représentée (on peut communiquer avec un être ‘conscient’), jusque là tout va bien. Analysée (générée par l’activité des neurones), prochainement reproduite (avec des réseaux de neurones artificiels), mais toujours pas expliquée. Impossible donc de lui adapter notre impression phénoménologique. Quelques-uns voudraient tout simplement la supprimer, en la traitant d’illusion.

Ridicule ! Ce phénomène nous l’éprouvons directement. Sans intermédiaire. C’est la chose la plus objective qui soit, la seule pour laquelle nous n’avons pas besoin de lancer des circuits neuraux de traduction, pour en faire un sujet. La chose est nôtre. Nous sommes cette chose.

Éliminer le problème est un désir et non un raisonnement

Les éliminativistes n’en sont pas convaincus. Ils préfèrent éliminer leur expérience et se réduire à leurs représentations matérialistes. Comme la neuroscience ne fournit pas d’explication, la conscience n’existerait pas vraiment en tant que phénomène. Peu importe que ces représentations soient contestables ou incomplètes, nous dit l’histoire de la science. L’éliminativiste préfère une image de soi débarrassée de tout inconnu.

L’image de soi est toujours un désir. C’est une leçon utile. Elle nous oblige à une enquête épistémologique. Comment postulons-nous l’existence de choses invisibles, telles que esprit, organisme, nature, évolution ? Ces choses ne sont pas directement observables. Elles n’appartiennent pas aux forces physiques élémentaires. Les physiciens peuvent construire l’univers matériel sans elles. Et pourtant nous observons leurs effets.

Paradoxe entre l’inexistence ontologique de ces choses (elles ne sont pas constitutives du réel) et leur existence téléologique (leur fonction est claire). Ou dans le langage du double regard : un organisme est invisible au regard ascendant, visible seulement au regard descendant.

Extérieure ou intérieure? 

Comment des modifications physiques peuvent-elles provoquer des modifications conscientes, et de surcroît la représentation consciente de quelque chose en dehors de nous ? Ce dernier point est plus facile, une fois le premier résolu. La représentation n’est rien d’autre qu’une information mimétique de la chose représentée, peu importe son support. Les neurones peuvent l’agencer d’une manière qui permette de manipuler la chose comme si la représentation lui appartenait en propre. Elle continue à se comporter comme prévu par notre scène intérieure. Notre conscience n’est finalement que l’observation de cette scène. Des groupes de neurones observent leurs productions respectives.

Que la chose soit classée comme ‘extérieure’ est un automatisme fondé sur la provenance des données. Celles du ‘Moi’ sont les afférences viscérales. Les autres sens renseignent sur l’extérieur, vaste univers qu’ils discriminent patiemment. Univers tellement riche que parfois les données corporelles n’y tiennent plus qu’une place insignifiante. L’auto-préservation cesse. La santé corporelle n’a plus d’importance. L’humain moderne, dans son univers virtualisé à l’extrême, n’est plus qu’un extérieur, et se cherche en vain un noyau intérieur.

L’un des regards est formalisé, mais l’autre?

Reste le point initial : Comment les modifications physiques deviennent-elles des modifications conscientes ? Ce n’est pas en observant seulement des neurones que nous pouvons le comprendre. Pour rester monistes, il faut en chercher l’explication dans notre compréhension du monde physique. Que lui manque-t-il ? Une dimension tellement évidente que plus encore que le temps, nous n’avons pas cherché à la formaliser : la dimension complexe. Gros chantier que j’ai déblayé dans Surimposium. Avant de vous en donner les clés, cependant, il faut que nous verticalisions ensemble notre pensée. Pour ce faire, nous allons réinterpréter la controverse entre dualisme et monisme depuis les classiques jusqu’aux neuroscientifiques contemporains.

Partie 2: Tout le monde a raison?

Descartes avait raison

Cet en-tête est une pique pour « L’erreur de Descartes », livre dans lequel Antonio Damasio critique le dualisme ‘corps émotif / esprit rationnel’ du philosophe, et son choix de placer l’origine dans la pensée / l’âme plutôt que dans les réseaux neuraux / le corps. Damasio n’a pas tort de placer l’existence physique avant la pensée, bien sûr, mais la pensée en question est la plus primitive. Il faudra bien des années avant que les réseaux bâtissent une pensée adulte. Les pensées intermédiaires, qui se cherchent dans la réalité sensorielle, n’ont-elles pas une influence en retour sur l’organisation des réseaux ? La relation est plus bidirectionnelle qu’il paraît.

Cependant la controverse qui mérite une réhabilitation pour Descartes est celle qui l’a opposé à Hobbes sur la subjectivité de l’esprit, toujours vive aujourd’hui. Pour Hobbes, physiologie et subjectivité neurale sont les deux versants d’une même réalité. Pour Descartes, les effets du corps étant eux-mêmes corporels, en vertu de quelle magie produiraient-ils une subjectivité, phénomène d’un tout autre ordre ? D’où la certitude chez Descartes que c’est l’âme qui éprouve la physiologie en termes de sensations et pensées.

N’hésitez pas à relire si nécessaire le paragraphe précédent : les deux discours semblent tous deux parfaitement fondés. Pourquoi sont-ils inconciliables ?

L’erreur de Hobbes

L’erreur est chez Hobbes, qui utilise sans s’en rendre compte le concept fusionnel de l’âme. Il a raison sur les “deux versants d’une même réalité” mais convoque incognito un observateur unique édictant qu’il s’agit de “la même” réalité. D’où vient l’unicité de cet observateur dans le « Je » de Hobbes ? De la fusion des concepts dans un seul espace de travail conscient, le sien. Mais cet espace peut être habité sans difficulté par une multitude d’observateurs différents, selon le paradigme qui domine. Ils peuvent voir des “versants” alternatifs, qui ne sont plus ceux de “la même” réalité puisque cette unicité de représentation a disparu. Le discours de Hobbes utilise en fait l’homoncule philosophique, un décisionnaire ultime et invisible, pour définir l’unicité du point de vue sur la réalité que sa conscience éprouve. Mais il est cette conscience, multiforme, et non pas l’hypothétique homoncule.

En dénigrant l’existence de l’âme, Hobbes commet l’erreur cachée et fatale de faire intervenir sa propre âme, ou du moins son espace intégrateur conscient, qui est le concept s’en rapprochant le plus. Car attention, je ne suis pas en train de soutenir l’existence d’une âme désincarnée. Au contraire, il faut en conclure qu’elle est incarnée. Descartes a raison en postulant l’existence de quelque chose qui tient le rôle d’âme, pour éprouver. La question devient simplement, avec les progrès contemporains : comment ce rôle peut-il s’incarner dans le fonctionnement neural ? Et comment l’observateur en vient-il à éprouver ses propres pensées ?

Voyage dans l’Espace de Travail Global

L’Espace de Travail Global (ETG), l’une des théories phares de la conscience, ne répond pas à cette question. Elle ne quitte pas le domaine neuroscientifique. Elle individualise un réseau très étendu à travers le cerveau, richement connecté à toutes les fonctions mentales supérieures, formant l’espace de contrôle le plus supérieur que nous puissions identifier. Les corrélations entre son activité et la conscience éveillée sont excellentes. L’ETG est bien le support physique de la pleine conscience.

Du moins il en est la couche finale. Car si nous parvenions à isoler ce réseau et le faire fonctionner indépendamment du reste du cerveau, il ne produirait aucune conscience, pas même des pensées désincarnées. C’est une quasi certitude. L’ETG est avant tout un réseau intégrateur. Ses propriétés n’apparaissent qu’en tant qu’intégration du reste de l’activité cérébrale. Isolément il n’est pas plus malin qu’un ensemble de neurones comparable dans un tube digestif.

Pourquoi le voyageur de l’Espace se sent-il conscient?

Isolément il n’explique pas non plus pourquoi cette couche finale produit soudainement le phénomène conscience. L’ETG rend facilement compte de la richesse des contenus conscients, par le nombre de tâches mentales agrégées. L’ETG rend compte de l’auto-observation, par les mécanismes de réentrées qui montrent l’observation de groupes neuraux par d’autres. Mais l’ETG n’explique en rien le phénomène conscience qui nous occupe, ce double versant d’une réalité neurale qui a opposé Descartes et Hobbs et dont on se demande pourquoi il apparaît dans ce réseau et dans nul autre.

L’auto-observation n’est pas une fonction mentale exceptionnelle, qui serait l’apanage de l’ETG. C’est en fait la base même du fonctionnement cérébral. Des réseaux en observent d’autres, pour assembler des points visuels en formes, puis en objets, jusqu’à la complexité des représentations qui habitent l’ETG. Ce fonctionnement cérébral est un approfondissement de l’analyse des données sensorielles. Dans cette profondeur se situent des représentations structurales qui se cherchent dans les données. C’est ainsi que les informations deviennent des intentions.

Propulsé par l’Information Intégrée

L’autre théorie phare de la conscience, l’Information Intégrée (TII), rend beaucoup mieux compte de ce processus structurel. Elle a d’ailleurs servi avec succès de modèle à la création de réseaux de neurones artificiels, dont les progrès impressionnent constamment. Gageons que les commentateurs négatifs, qui s’attardent à détailler tout ce qui manque à ces IAs pour égaler l’esprit humain, vont un jour se trouver stupéfaits devant les suivantes, affranchies de ces limitations et devenues des esprits très supérieurs aux leurs. Seront-elles conscientes ? Koch, qui a collaboré à la TII de Tononi, pense que non.

Il se trompe, comme nous le verrons dans un complément à cet article. Ce qui nous intéresse ici, c’est la source de son erreur, qui est la même que celle limitant la portée de la théorie concurrente. L’ETG voit téléologiquement le phénomène conscience dans l’observation des neurones par d’autres, mais ne parvient pas à l’expliquer ontologiquement (dans les règles de fonctionnement des réseaux). La TII explique ontologiquement la profondeur consciente (elle la quantifie même dans le paramètre baptisé Phi) mais ne voit pas pourquoi le processus produirait un phénomène tel que l’impression consciente.

Gagnons un étage

Présenté sous cet angle vous devinez que les deux théories ne sont pas concurrentes mais plutôt complémentaires, n’est-ce pas ? C’est un bon exemple du problème d’unicité de l’espace conscient dont nous parlions précédemment. Deux paradigmes contradictoires tentent de se partager le même espace. Quand ils n’y parviennent pas, des partisans de l’une ou l’autre théorie se séparent. Mais s’ils réussissent à s’intégrer ensemble, que s’est-il passé ? Cela semble impossible. L’espace de travail est toujours unique, s’illumine d’un seul tenant en IRMf, comme auparavant, sous les yeux des neuroscientifiques. Qu’est-ce qui a changé ?

Un niveau de profondeur conscient s’est ajouté. L’information intégrée a gagné un étage organisé. En termes de profondeur d’information, l’ETG n’est pas un espace mais une pyramide hiérarchique. Des fonctions mentales s’agrègent en concepts élémentaires qui forment des abstractions plus complexes. La dimension structurelle de l’ETG est verticale dans la complexité et non tridimensionnelle dans l’espace. Comme pour le reste du cerveau, dont l’ETG n’est pas séparé.

Au secours de l’âme

Lisant ce texte, vous avez ajouté un niveau de conscience aux nombreux que vous possédez déjà. Car il faut un éclectisme certain pour avancer dans mon article. Sans connaissances pluri-disciplinaires, le texte vous est incompréhensible. Provisoirement, car les bases sont accessibles en lisant les fils conducteurs proposés sur ce blog. Supposons que je ne vous ai pas entièrement perdu. Il reste une question critique : les deux théories, ETG et TII, se complètent, mais ensemble elles n’arrivent toujours pas à expliquer le phénomène conscience à la satisfaction d’un philosophe. Nous avons besoin d’une âme, comblant les attentes des spiritualistes. Mais nous devons la faire naître dans la chair, respectant le monisme des matérialistes. Comment l’enfanter ? Vierge Marie, au secours !

Ce n’est définitivement pas possible en se contentant d’observer nos neurones en action. Ces cellules ne sont elles-mêmes que des représentations de nos esprits. Qu’ont-elles de fondamental pour un matérialiste ? La mécanique quantique leur est aussi étrangère, au plan phénoménal, que les excitations synaptiques sont étrangères aux pensées conscientes. Le problème de l’expression des phénomènes démarre donc bien avant l’évolution du cerveau et de ses productions. Il concerne le rapport intime entre une constitution physique et ses propriétés, les deux versants d’une même ‘substance’. C’est dans ce rapport qu’il nous faut chercher la naissance de la conscience.

Partie 3: L’issue du ‘difficile problème’

Halte aux panpsychisme et quantisme

Suis-je en train de vous emmener dans une nouvelle itération du panpsychisme ? Examinons rapidement le sens qu’il faut donner à cette position. Une version du panpsychisme que j’appelle ‘horizontale’ ou ‘quantitative’ est de voir la conscience comme un vaste champ sécable dont les “grains” s’accumuleraient pour produire une conscience plus vive et prégnante. Nous serions ainsi la somme des microconsciences de nos particules. Cette hypothèse naïve ne solutionne aucun des problèmes posés par la conscience. Le champ conscient est purement spéculatif, de même que son interaction avec la matière. Aucun lien entre la qualité du phénomène et la quantité de conscience. Pourquoi une conscience dans le cerveau humain disparaît-elle dès la moindre altération d’une physiologie qui ne change en rien la nature des particules ? La perte de conscience est une désorganisation neurale et c’est donc dans l’organisation qu’il faut chercher son apparition.

Le terme ‘panpsychisme’ est en lui-même défectueux puisqu’il consiste à chercher une ‘psychologie des atomes’ qui est un non-sens. Le même non-sens est retrouvé dans la plus récente ‘conscience quantique’, qui est l’invasion inverse du champ de la psychologie et des sensations par celui des interactions particulaires. Psychologisation quantique et quantification psychique sont deux dérives comparables, qui tentent de réduire un phénomène à un autre parce qu’ils ne parviennent pas à voisiner dans le même espace de travail mental.

Irréconciliabule

La conscience est un “difficile problème” parce que nous avons deux positions irréconciliables qu’il faut concilier. Il existe une âme (nous pouvons garder ce terme pour la conscience en tant que phénomène), c’est indubitable puisque nous l’éprouvons en première personne. Elle n’a besoin d’aucun micromécanisme pour exister, est le phénomène le moins illusoire puisque nous l’habitons, tous les autres étant représentés. À l’inverse la réalité physique, celle des micromécanismes, ne voit aucune âme. Ces deux positions sont capables d’exister en toute indépendance, et pourtant font partie d’une même réalité. Quelle dimension peut les relier ?

Les chaînes qui pèsent sur notre esprit, dans cette recherche, sont celles de la pensée horizontale. Nous incluons les micromécanismes et leur production dans une réalité horizontale de séquences d’évènements. Ce n’est pas le bon monisme. C’est l’enfermement dans une cage si gigantesque qu’elle semble tout englober : le cadre spatio-temporel. Quels que soient ses infinis pourtant, ce cadre et ses particules élémentaires sont incapables d’expliquer la complexité. Il n’existe pas d’équation du Tout. La physique reste la description de niveaux d’énergie, chacun répondant à un modèle, aucun ne prédisant ce que sera le suivant. Le pouvoir prédictif d’un modèle s’effondre parfois brutalement, traduisant l’existence d’un franchissement de réalité, d’un changement de cadre, où les échelles spatio-temporelles sont modifiées. La réalité moniste est aussi multi-dualiste.

La conscience, une naissance matérielle et une maturité virtuelle

La réalité n’est pas un vaste système de particules où nous juxtaposons simplement les nôtres avec celles d’autres matières, ce qui incite à penser que si les nôtres portent de la conscience elles le font toutes. Méfait de la pensée horizontale. En redressant notre pensée à la verticale, nous voyons apparaître une dimension complexe, étagement de niveaux de réalité, chacun en relative indépendance vis à vis du précédent. Chacun présente une nouvelle apparence substantielle et ajoute une épaisseur de conscience. Celle-ci est définie très simplement par la couche d’information nouvelle surajoutée aux précédentes. L’indépendance est celle de propriétés qui ne varient pas alors que la micro-constitution évolue. La conscience naît du conflit entre un contexte supérieur qui dit ‘stable’ et une constitution qui dit ‘instable’.

C’est un bref résumé. Le détail argumenté occupe un livre de 800 pages. Si vous ne l’avez pas lu, considérez le modèle qui précède comme hautement spéculatif. Peu importe sa validité, l’essentiel est qu’il possède ce dont nous avons besoin pour réunir nos positions irréconciliables. Il fait apparaître deux versants à chaque niveau de réalité, celui de l’information constitutive et celui de l’information émergente. Les niveaux les plus bas sont soumis à des règles impavides et il est difficile d’y dénicher la moindre ressemblance avec notre expérience consciente. Mais l’empilement des niveaux d’information étoffe progressivement cette conscience née de leur franchissement. Elle s’épaissit d’abord des niveaux de substance matérielle, puis virtuelle quand les neurones s’emparent de l’information et l’approfondissent dans leurs réseaux.

Retour d’une réalité appropriée

Nous parvenons ainsi, graduellement, à l’intensité et la profondeur de l’expérience consciente quand elle est “allumée”, en période d’éveil. Nous retrouvons la notion de substance et celle de ‘même réalité’ à deux versants, chère à Hobbs, non pas exclusivement dans nos représentations mentales, en tant qu’observateur humain, mais au sein même des éléments constitutifs de cette réalité. Nous redonnons aux objets comme aux autres êtres vivants la propriété de leur réalité. De même que la ‘conscience’ n’existe que pour les neurones, dans son phénomène comme dans sa formation, la ‘matière’ d’un objet n’existe que pour ses molécules, dans ses propriétés comme dans sa constitution. Les deux versants de cette ‘même’ réalité sont ceux des éléments et leur ensemble, émergence indépendante, existant par l’intégration des éléments. Une émergence est un minuscule saut de conscience. Une conscience complexe est la surimposition d’un grand nombre de ces sauts, tels que les réalisent les réseaux neuraux.

L’indépendance relative de ces émergences fait qu’une conscience n’est capable de se reconnaître qu’en elle-même. C’est le stéréotype de l’Espace de Travail Global et des fonctions qu’il rassemble qui fait la ressemblance des consciences humaines, et leur reconnaissance mutuelle. Des consciences existent partout, chez les êtres dotés d’un cerveau comme les vivants qui n’en ont pas, ainsi que les choses inertes mais individualisées dans un système interactif. Il ne s’agit pas de “psychismes” même fragmentaires mais de consciences dont la qualité est totalement étrangère et inaccessible à un autre niveau de conscience. Je souhaite proscrire le terme ‘panpsychisme’ et y substituer celui de ‘surimposition’ de niveaux d’information, chaque pile produisant in fine son expérience unique. Il n’existe pas de conscience globale mais une multitude de ses pointes. À chacun sa conscience.

« Je pense donc je suis des qualia »

Le concept de surimposition des niveaux d’information offre deux avantages déterminants :
1) Il redonne des propriétés qualitatives à la profondeur de traitement neurale. En effet, note le philosophe Yves Charles Zarka, les neurosciences ont remplacé le “Je pense donc je suis” de Descartes par un “Je pense donc je suis un cerveau” qui fait disparaître l’être phénoménologique. Le qualitatif réapparaît, avec la surimposition, dans la discontinuité des niveaux d’abstraction. Chacun d’eux est un saut de complexité et de signification qui s’intrique aux précédents, énonçant un nouveau “Je suis”, jusqu’à sa signification finale au sommet conscient. Je suis une éthique, je suis un esthète, tous les ‘Je suis’ se réinsèrent dans ce modèle de l’esprit.

2) Il rend compte, enfin, du phénomène éprouvé. En effet, chaque niveau d’abstraction est une observation du précédent. Son indépendance relative est la même que celle vue précédemment dans la matière, une information stable chevauchant une constitution instable. L’abstraction supérieure se maintient même lorsque ses constituants évoluent, dans certaines limites. Cette abstraction supérieure est une ‘conscience’ de sa constitution, qui se surimpose aux précédentes. Le phénomène s’épaissit. Mais surtout il est, cette fois, dans la bonne direction : c’est bien l’émergence du niveau d’abstraction qui regarde ses micromécanismes et qui génère l’expérience d’être ce niveau en pleine activité.

*

Je pense, donc je suis un cerveau ! Yves Charles Zarka

2 réflexions au sujet de “Expliquer la conscience en tant que phénomène”

  1. J aimerais comprendre vos explication sur la conscience, mais le vocabulaire avec lequel, vous vous exprimez, n est pas accessible, à ma compréhension…
    En parlant simplement pourquoi , ne pas penser, que la conscience , est une résultante de l’intelligence du cerveau ? Nous partons du même ADN que la matière inerte , parait il, alors tout est conscience ? Tout ce qui existe et a existé a conscience d’exister.
    Alors pourquoi, lorsque nous perdons connaissance, ou que l’on nous « déconnecte » lors d’une anesthésie n avons nous pas conscience , hors de notre corps?
    Puisque la conscience , ne fait pas partie du « mécanisme » du cerveau ?
    Probablement vous trouverez mon raisonnement primaire , mais c ‘est ma façon , de raisonner, et pourquoi, ce raisonnement, n aurait il pas de réponse ?
    Je l espère de votre part .
    Cordialement

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    • Il faut toujours un raisonnement primaire pour démarrer. Le faire avancer, c’est définir précisément les mots que vous utilisez et les concepts qu’ils recouvrent. Votre commentaire contient les concepts de panpsychisme (tout est conscience), conscience éveillée (l’humaine, qui peut être déconnectée par une anesthésie), cerveau en tant que support neural de la conscience. Consultez des sites qui détaillent ces définitions très différentes de la conscience. Mon article concerne un autre problème, le plus difficile : pourquoi des excitations neurales forment-elles le phénomène que nous éprouvons (plutôt qu’une démangeaison du cerveau) ? L’article est incompréhensible même pour la plupart des spécialistes. Il faut avoir beaucoup lu sur différents sujets philosophiques et scientifiques fondamentaux. La conscience ne se laisse pas découvrir facilement. Sinon il n’y aurait pas de “hard problem” à son sujet, comme le disent les anglo-saxons.

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