Morale (6): Les biais sont-ils niais?

Scoop: un obèse tué par un prof de philo!

L’article précédent vous a noyé dans la tramwayologie. Les philosophes étudient la valeur morale de nos choix. L’utilitarisme apparaît fondamentalement vicié en matière d’éthique. Il calcule la formule du nombre maximal de vies en se moquant des unités détruites. Il représente le D pur de la soliDarité humaine s’imposant sans nuance aux T des individus soliTaires.

Il néglige la différence entre vouloir et prévoir, agir ou omettre, faire ou permettre, entre devoirs négatifs et positifs. Le calcul simpliste suffit. Un professeur de philosophie utilitariste pourrait ainsi tuer par surprise un obèse sur un pont, ou un visiteur en bonne santé dans un hôpital, en affirmant qu’il a sauvé des vies.

Jeter une échelle sur le vide

En ajoutant les droits, les devoirs, et la Doctrine du Double Effet, les philosophes tentent de ranimer la déontologie, qui a perdu connaissance devant l’hécatombe des innocents. Car elle est radicalement incompatible avec l’utilitarisme. “Tu ne tueras point” n’accepte pas de circonstances atténuantes. La déontologie exacerbe l’intérêt des T. Aucun compromis possible.

Le malheureux philosophe n’a pas la partie facile. C’est un installateur de barreaux où s’accrocher dans le fossé irréductible qui sépare le D et le T. En multipliant les situations analysées, grâce à la tramwayologie, il construit une échelle qui nous sauve du vide de l’indécision. Car il n’existe aucune mathématique concevable de l’éthique. Notre cerveau traite une multitude de paramètres pour chaque incident de la vie, et ils sont étrangers les uns aux autres. son logiciel additionne des pommes et des oranges en disant ‘fruits’, des individus tous uniques en disant ‘vies’. Ce faisant, le signe ‘=‘ utilisé couramment par le mental n’a rien de commun avec celui qui transforme des nombres entiers en d’autres entiers.

Une intention qui se faufile

Derrière l’enquête philosophique, c’est finalement du procès de l’intention dont il s’agit. Comment ourdir un meurtre “avantageux”, ou seulement y assister, et ne pas être responsable ? Il faut commencer par débarrasser l’acteur de toute intention. On en vient à dire que le meurtre peut être légal, à condition de ne pas en avoir eu l’intention première. Où cela nous mène-t-il ? Je caricature : Et si nous en faisons une habitude, le meurtre ne serait-il pas moins grave ? Nous n’avons pas grand pouvoir sur nos habitudes. Elles ne sont pas volontaires.

Une validation morale trop sommaire conduit ainsi à la banalité du mal. C’est le constat amer d’Arendt sur Eichmann, le planificateur de la solution finale qui révèle finalement une personnalité de petit fonctionnaire, persuadé d’avoir simplement « obéi aux ordres ». Non, il ne suffit pas d’évacuer l’intention pour qu’un meurtre devienne acceptable. Y assister passivement n’est pas éthique. Nous avons simplement changé de barreau sur l’échelle du conflit entre utilitarisme et déontologie.

Un accusé dans la chaîne

Pour dire si un comportement est moral, il faut le prendre au complet, et non le réduire à son intention consciente. Certes la conscience semble la plus lucide, mais elle ne fait que juger des propositions qui lui sont faites. Le comportement est une chaîne de responsabilités. Elle est en totalité nôtre, depuis le donné génétique jusqu’à la décision finale. Il n’est pas possible de mettre au tribunal un seul morceau de la chaîne.

Le procès de l’intention est le procès du T par le D. Le collectif reproche à l’individu son égotisme. Il devrait se comporter en parfait atome social, clone de ses voisins. Si sa cognition produit des effets contraires, c’est qu’elle comporte des biais.

Mais le T peut attaquer aussi le D au tribunal. Dans les expériences de Milgram, des individus ordinaires se transforment en tortionnaires parce qu’ils y sont encouragés par une autorité. Leur moutonnerie collectiviste les transforme en monstres. Encore un biais, mais de la conscience sociale cette fois. Amenez-moi l’architecte qui a conçu un chantier aussi calamiteux sous nos crânes ! Et si ces biais n’étaient que les déséquilibres entre le T et le D ?

Différencions le conflit T<>D des biais cognitifs

Les expériences de Milgram relèvent en effet de notre principe T<>D. Faire exécuter des choses déplaisantes à des congénères est facile en faisant appel à leur D. Ils sont enrôlés dans la nécessité des règlements collectifs, de punir ceux qui ne les respectent pas. Leur T est placé en veilleuse. Seuls les plus individualistes des cobayes finissent par se rebeller.

Les biais cognitifs sont une autre affaire. Ils traduisent la construction essentiellement inconsciente de nos actions morales. Un geste locomoteur naît dans l’inconscient nettement avant que la conscience l’éprouve. Pourquoi en irait-il différemment d’une action morale ? La conscience termine une analyse qui démarré à des échelons plus élémentaires.

La morgue du regard descendant

Appeler ‘biais cognitifs’ certains de ces rouages… est un biais du regard descendant. Ce n’est pas la conscience de la personne concernée qui met cette étiquette péjorative —elle voit ses choix comme sa propriété et non comme biaisés. Ce sont des observateurs étrangers, réunis dans une réflexion commune sur les conséquences de ces choix. Philosophes, sociologues, politiques, y pointent des inconvénients pour le collectif et tentent d’apporter des solutions. Le rouage inconscient est étiqueté “biais” au nom d’un paradigme plus complexe, complètement étranger à celui qui a créé ce rouage dans l’esprit.

Évitons cette morgue du regard descendant, qui tombe souvent de hauteurs trop dogmatiques. Il ne s’agit pas de biais mais de solutions adaptées à un contexte plus primaire, devenant inadaptées dans une société plus complexe. C’est le boulot ordinaire de la conscience de remodeler ses rouages. Nous nous ajustons à une réalité que nous avons nous-mêmes complexifiée, pas tous à la même vitesse.

Le rôle du D est de poser et améliorer les règles profitables à tous. Rôle qu’endossent penseurs et chercheurs. Mais c’est leur T qui cherche à imposer ces règles aux autres, quand ils les appellent “biais”, comme si les autres étaient défectueux. Ce n’est pas le D qu’ils vont toucher chez ceux-là, mais un T rebelle qui les enverra promener…

La controverse entre Kant et Hume

Kant en est l’exemple typique, dans sa controverse avec Hume. Pour Kant la morale doit être purement gouvernée par la raison. Tandis que Hume voit la raison comme esclave des passions : impossible alors d’émanciper la morale de notre humeur présente. Il est facile de dissoudre la controverse, vous y êtes entraîné à présent. Kant utilise le regard descendant, celui de l’observateur rationnel sur l’instinct, tandis que Hume réveille le regard ascendant, voit le chaos de pulsions d’où émerge la raison supérieure.

Quiconque voudrait couper le cordon entre les deux n’embrasse pas l’esprit dans sa complétude. Kant, un obsessionnel dans la vie quotidienne, n’a guère été agité par les passions. Il lui est facile de déclarer sa raison indépendante. Hume doute de cette indépendance, et c’est lui le plus clairvoyant. N’oublions pas cette caractéristique essentielle de la raison : l’aveuglement lui porte tort…

T comme tapageur

La morale devant s’organiser avec nos passions personnelles, ce n’est pas une raison étrangère qui peut l’inculquer, mais des passions positives envers les autres, empathiques. La morale s’ancre dans le D, cette part qui nous porte vers l’autre. Est-elle bien réveillée ? devrait demander le juge, plutôt que faire appel à la raison de l’accusé.

Le premier défaut de la justice, esquissons-le ici, est de ne jamais porter suffisamment le conflit T<>D dans l’esprit des accusés. Ce ne sont pas des biais qui y siègent, mais un D trop faible qui a déporté les équilibres. Or un procès se réduit à une lutte d’ego(s), amplifiée par ceux des avocats. Le juge n’a déjà guère de temps pour arbitrer ces T tapageurs. Ce n’est pas dans son tribunal que se réveillera le D de la solidarité humaine.

Le second défaut de la justice est d’avoir rendu le D inaccessible, technocratique, impossible à s’approprier. Alors qu’il n’existe que par sa multiplication dans l’esprit des gens, ses règles sont devenues incompréhensibles.

Justice infantilisante

Plus on empile les tables des lois en grand nombre, moins les gens les connaissent. Les règles du D solidaire ont besoin d’être réduites au minimum, tandis que l’effort doit porter sur l’éducation à les utiliser. Les gens reconstruisent ainsi des comportements semblables à partir d’un petit nombre de valeurs cardinales.

Mais ce n’est pas l’orientation actuelle de la justice, qui infantilise la population avec sa profusion de lois d’encadrement, favorisant ainsi une société “jardin d’enfants”. Autre avatar de la morgue du regard descendant. Impensable que les gens puissent s’auto-organiser correctement à partir de règles élémentaires ! dit-il. Mais les a-t-on rendues suffisamment élémentaires, justement ?

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