Peut-on faire de la morale sans morale ?

Comment rénover l’éthique?

Presque toutes les discussions éthiques partent d’une morale établie. C’est-à-dire que toute nouvelle règle morale est enfantée de manière circulaire à partir de lois gravées dans le marbre. Ce conservatisme protège nos idéaux essentiels. Mais les nouvelles règles semblent exposées au risque de consanguinité. S’adaptent-elles vraiment au mieux à l’évolution frénétique que connaît la société aujourd’hui ? Le conservatisme confère-t-il une stabilité avantageuse dans le chaos, ou empêche-t-il au contraire de sauter rapidement d’une morale métastable à une autre, pour empêcher que le chaos s’accentue ?

Il semble judicieux de laisser entrer des critères de toute nature dans nos rénovations éthiques. Intérêts politiques, économiques, éducatifs, criminologiques, psychiatriques, etc. Mais la morale ne risque-t-elle pas d’y perdre son âme ? Et la qualité de cette âme, la morale existante doit-elle être seule à en juger ou faut-il un juge plus élevé, et que peut-il être ?

Absolutistes et relativistes

Autrement dit, peut-on faire de la morale sans morale ? Les philosophes ne se sont pas gênés pour essayer. Il existe presqu’autant de morales que de philosophies : hédonisme, stoïcisme, altruisme, utilitarisme, conséquentialisme, rigorisme kantien, eudémonisme, épicurisme, individualisme, déontologisme, etc… On peut heureusement les regrouper en deux grandes catégories, absolutistes et relativistes. Les absolutistes édictent des lois morales universelles, naturelles ou divines ; elles se réfèrent à des idéaux indépendants des humains. Tandis que les relativistes considèrent au contraire la morale comme entièrement d’essence humaine.

Comment mettre d’accord des bastions aussi opposés ? En fait le conservatisme n’est-il pas l’héritage des conflits tumultueux ayant agité la morale ? Ne rien toucher pour éviter que la guerre ne recommence ? La morale semble pâtir de l’absence d’une métaphysique qui organise les différents regards portés sur elle. Je ne parle pas ici de métaphysique des moeurs kantienne, qui s’occupe de cohérence des règles morales, mais de la métaphysique des grands paradigmes éthiques cités précédemment. Une métaphilosophie de la morale fait défaut.

Généalogie des morales

La métaphilosophie n’est pas une notation arbitraire de chaque morale mais l’exploration de leur ontologie. Remonter leurs concepts-racines, regarder où ils divergent, trouver le tronc commun. Cherchons une généalogie des morales qui parvienne à s’affranchir des biographies de leurs auteurs. Car les absolutistes de la morale n’ont pas accès à de véritables idéaux universels, pas plus que les scientifiques n’ont accès à des lois physiques universelles. Avoir cette impression c’est ignorer l’origine de sa propre manière de penser, de cet arbre généalogique mental enfoui dans l’inconscient qui nous présente un monde déjà idéalisé.

Penser sans manière, c’est toute la difficulté de construire une métaphilosophie. Mais il n’est pas nécessaire de le faire longtemps. Seulement pour remonter avant les manières. Notre arbre est une hiérarchie inversée. Les philosophies de la morale sont ses productions les plus complexes, ses racines sont simples. Nous avons besoin de reconstituer la hiérarchie, pas de juger les productions. La force de l’humanité est de les tester toutes, souvent  à son détriment. Combien de morales désastreuses ont été employées ? Nous n’avons pas fini de les compter.

Saillie impie

Je fais remonter le désastre à une erreur de marketing moral. Moïse a reçu une table des lois divines horizontale. Toutes les lois gravées sur un même plan. Seraient-elles toutes d’importance comparable ? Certaines ne sont-elles pas déductibles d’une autre ? Dieu aurait du graver une pile de tablettes, la plus large pour la loi la plus fondamentale. Mais il a du être pris de cours en voyant Moïse : pas assez costaud pour porter tout ça. Et puis il fallait redescendre de la montagne sans trébucher. La moindre chute et la pile éclatait, la hiérarchie des lois était perdue. Et nous voici héritiers, au final, d’une morale horizontale plutôt qu’empilée selon une hiérarchie divine. Premier raté du principe de précaution.

La morale connectée à la théorie de l’information

Il nous faut construire une morale sans morale mais pas sans principe. Lequel peut être métaphilosophique en ce domaine ? Il faut protéger les intérêts de chaque individu sans empiéter sur ceux des autres. Peut-on vraiment tracer cette frontière délicate ? Pas sans prendre en compte chaque contexte particulier. Voici un point fondamental : le principe métaphysique de la morale est le même que celui de la théorie de l’information : il n’y a pas de fait moral objectif, indépendant du contexte, comme il n’existe pas d’information objective, indépendante d’un observateur.

Notre méthode prend forme. Le jugement moral concerne la relation d’un individu et de ses congénères, présents ou non, réunis dans un Tout social. La relation prend place dans un contexte particulier. Le jugement, en termes mathématiques, est la dérivée de la relation individu-Tout dans le contexte. Cette fonction s’appelle la justice. Elle se sert de règles établies pour juger chaque affaire personnelle.

Mais il nous faut d’autres fonctions pour établir les règles elles-mêmes, les faire évoluer avec la société locale, mais aussi les confronter à d’autres cultures, à des ambitions planétaires. Une hiérarchie se dessine. Il faut l’implanter avant les idéaux existants dans notre inconscient, que nous croyons extra-humains mais qui le sont bien. Affranchir la morale de nos postulats cachés, les rendre véritablement universels, nous intégrer à la complexité du monde, c’est regarder comment le monde nous a créés.

Les choix sont avant tout les limitations de la conscience

Cette hiérarchie complexe est évidente lors de tout choix éthique. Mais l’essentiel de sa reproduction dans notre mental se fait dans l’inconscient. La conscience se contente de faire le tri entre les propositions déjà élaborées par l’inconscient et tente de les harmoniser. La conscience termine la tâche mentale. Sommet de la boucle représentative entre données et action.

L’indépendance inconscient/conscient a des avantages et des inconvénients. Avantages : la stabilité inconsciente est protégée d’incursions conscientes incessantes ; les habitudes font gagner beaucoup de temps ; pas besoin de réexaminer toute la hiérarchie de traitement à chaque évènement. Inconvénients : la conscience n’a pas accès aux critères décisionnels de l’inconscient, sauf par une reconstruction difficile de leur complexité. Reconstruction très coûteuse en termes de ressources mentales, voire impossible : comment une partie des réseaux pourrait-elle simuler la complexité d’une autre partie bien plus vaste qu’elle ? Pour économiser temps et ressources, la conscience génère spontanément une reconstruction aplatie. Comment se traduit-elle en pratique ?

Reconnaître la méthode de l’aplatissement

Dans une reconstruction aplatie les critères sont tous affectés à un même plan complexe et pourvus d’un poids spécifique, fonction de leur influence sur le problème moral. L’attribution du poids est empirique. La complexité relationnelle des critères étant déclarée inaccessible, les poids visent à obtenir la meilleure approximation possible. La pensée aplatie est à la fois un pragmatisme et une démission. Car il est bien sûr possible de réunir des sous-ensembles de critères étroitement reliés puis d’assembler ces résultats partiels, pour réamorcer la complexité réelle de l’affaire. Mais c’est une enquête à la Sherlock Holmes, qui demande des ressources matérielles et intellectuelles bien plus vastes. Recueil des faits à affiner. Objectivité à améliorer par le travail en groupe. Une méthode réservée aux esprits amples, riches et influents.

De fait la pensée aplatie est de plus en plus populaire parce que c’est la seule à pouvoir se populariser. Elle progresse même chez les scientifiques, en raison des énormes de masses de données qu’ils ont à traiter dans leur univers personnel aussi bien que professionnel. La pensée aplatie est la seule manière de garder le contrôle de cet énorme flux d’information. Impossible de s’aventurer dans sa complexité. À force d’être utilisée la pensée platiste semble devenir fondamentale. Dérive que je brocarde dans mes articles sur le ‘platisme’.

Justice aplatie elle aussi

Dans le domaine de la morale, cette dérive culmine bien sûr dans le fonctionnement judiciaire contemporain. Les affaires sont réduites au maximum de critères qui peut être cerné par un texte de loi. Un poids est attribué prestement à ce petit nombre de variables et un jugement quasi-mathématique est rendu. Souvent déconnecté de la réalité, parce qu’ainsi aplatie, elle perd toute sa dimension contextuelle.

Le problème de faire de la morale sans morale est ainsi, en premier lieu, de redonner toute sa dimension véritable à la morale proprement dite. Cesser de l’aplatir sous nos pas pressés. Lui redonner du volume —un espace de vie proprement humain, pas seulement un volume du Code juridique.

Retrouvons le volume de notre humanité en la sortant d’elle-même

Une fois que nos règles morales quotidiennes ont retrouvé toute leur envergure, il devient possible de les étendre encore. Hors du champ de la morale. Dans leurs fondations anthropologiques, biologiques, voire moléculaires. Non pas pour fonder la morale dans des gènes, comme ont voulu le faire les réductionnistes. Mais pour revisiter la succession d’étages de complexité qui mène à nos règles humaines, et vérifier que cet enchaînement a la meilleure des cohérences.

C’est en luttant contre le réductionnisme biologique que l’on s’intéresse utilement à la biologie. C’est en luttant contre le réductionnisme à tout étage de la construction des règles morales que nous pouvons bénéficier des meilleurs choix éthiques, être humain pleinement intégré au monde, en ayant construit sa morale sans morale.

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