Quel regard est prioritaire sur la société?

Avant d’être mal en société, on est mal dans sa peau.
Tous les problèmes sociaux sont traités dans une mauvaise première direction, la téléologique. La vraie première est ontologique : pourquoi j’ai du mal-être avant d’être mal dans ce qui m’entoure ?

Il y a foule sur mon chemin identitaire

Certes mon mal-être vient certainement de ce qui m’a entouré. Ce passé est bien social. Mais je l’ai représenté à ma manière. Cette façon est ce qui fonde mon identité. Aucune autre n’est aussi intime. Les amis, conseillers, essayistes, juges, psy, réseaux, sont des identités étrangères qui cherchent à se frayer un chemin dans la mienne. Je peux trouver chez elles des éléments intéressants, et surtout des modes flexibles pour structurer ma personnalité. Mais je dois parvenir à un résultat en gardant l’impression d’en être propriétaire : l’identité que je me suis donnée, et non celle qu’un gourou officiel ou alternatif a voulu pour moi.

Il n’y a pas de résultat à proprement parler. Seulement un état sur le chemin identitaire. Un chemin toujours ouvert. Les problèmes identitaires surviennent quand elle s’est refermée. Au sein d’un groupe en particulier. Le groupisme se transforme vite de soutien en cage pour l’identité. Le seul groupe auquel il reste nécessaire d’appartenir ? L’Humanité. Et encore, certains s’en échappent pour s’éprouver plus largement ‘animal’, se préoccuper des autres animaux. Un indice de ce qu’est le bon groupisme : un ensemble de cercles sociaux emboîtés comme des poupées russes et non rivaux les uns des autres. Nous sommes, de manière indissoluble, autant compagnon, parent, ami, collègue, citoyen, humain, animal.

Je participe à mon insolvabilité

Rencontrer des problèmes sociaux est naturel. La société, comme la réalité toute entière, est un conflit. Rencontrer des problèmes insolubles n’est pas naturel. Il est obligatoire que je participe à cette insolvabilité. Même si je n’ai aucun pouvoir sur le problème en question, c’est dans la façon dont je le représente que réside l’insolvabilité. Je suis metteur en scène.

Dans quel cercle social se situe le problème ? Même s’il est haut situé, dans des sphères où mon pouvoir semble inexistant, ces sphères sont emboîtées sur d’autres cercles où j’ai du pouvoir : mon couple, mes réseaux, ma compétence professionnelle, ma consommation. Puisque tous ces cercles sont intriqués, comment mon pouvoir se transfère-t-il d’un cercle à l’autre ? Je pourrais ainsi m’apercevoir que j’en ai un peu partout, y compris dans les hautes sphères. Plus significativement que sous forme d’un vote sur plusieurs dizaines de millions.

Le vote microbien

Bon sang que ce vote unique est réducteur ! Ou est-il trop généreux, au contraire ? Je me convaincs facilement que bien d’autres votes sont plus stupides que le mien. Mais le mien n’est-il pas dépassé en pertinence par d’autres plus nombreux encore ? Dans ce cas mon vote égalitaire est une bonne affaire. Je m’aperçois que la réduction est en fait une approximation terriblement grossière. La valeur du vote est la même qu’il soit bien informé ou non, pesé ou non, égoïste ou collectiviste, présentiste ou prévisionniste. Mais alors ce “un citoyen, une voix”, est-ce vraiment un idéal éthique, ou une imposture issue de l’impuissance à faire autrement ?

Quelle administration pléthorique en effet pourrait évaluer plus finement mes compétences ? Qui surtout aurait envie que d’innombrables fonctionnaires secs et impassibles viennent le regarder au fond des yeux, s’accrocher au nerf optique, se hisser jusqu’au cerveau, et déambuler dans ses circonvolutions en tapotant son bloc-notes d’un air chagriné ? Exaspérant ! S’il faut supporter une enquête, je préfère m’en charger moi-même !

Méthode Balint

Une méthode originale pourrait s’inspirer des groupes Balint, qui amélioraient la formation des soignants. À la partie intellectuelle de la prise en charge médicale, fondée sur la science, le groupe Balint tentait d’intégrer une partie empathique, analysant les difficultés de la relation médecin-malade. Le psychanalyste Michael Balint appelait son projet une « compagnie d’investissement mutuel ». Officiellement ce n’est pas un groupe de thérapie pour les participants. Mais il est inévitable que ceux-ci, en explorant leur relation au malade, enquêtent sur eux-mêmes un peu plus profondément que lors de leur formation universitaire. Le groupe Balint est ainsi le prototype d’engagement volontaire à mieux se connaître pour mieux pratiquer son métier.

Les problèmes communautaires ne sont-ils pas des maladies du grand corps social ? Leur diagnostic doit-il être réservé à la froideur désincarnée de la sociologie et du carriérisme politique ? Ou faudrait-il une perfusion d’empathie pour fluidifier la hiérarchie ? Nos cercles sociaux sont-ils englués les uns dans les autres, impossibles à faire tourner, avec un dictateur pour verrouiller l’ensemble ? Ou sont-ils mobiles, perméables, transparents à notre regard ? Autrement dit : peut-on ouvrir la poupée russe et se découvrir soi, tout au centre… Petit mais au centre, c’est une belle importance !

Justifier ma tyrannie personnelle

S’examiner, comprendre son mal-être, l’étendre —ne pas le réduire à un fantasme, une apparence, un nantissement, un idéal inaccessible—, c’est la direction ontologique/ascendante du traitement social. En tant qu’atome social, je veux savoir pourquoi je veux former telle molécule avec d’autres, et au-delà quelle cellule et quel organisme national. C’est avec cette connaissance que je peux examiner ensuite les organisations proposées. La politique et ses outils, économie santé culture etc, sont des rétro-contrôles de mes désirs. Ils s’efforcent de les intégrer avec ceux des autres. L’intégration les modulera forcément. Si je fonde mon identité sur l’invincibilité de mon désir, je me mets au ban de la société. Si je fonde mon identité sur la complexité de mon désir, et la variété des chemins qu’il peut prendre, je l’intègre plus aisément aux autres. Je deviens moi-même son organisateur. Je grimpe naturellement la hiérarchie, parce que je me suis approprié ses paradigmes.

Ascension fort différente, opposée même, à la direction téléologique/descendante, qui consiste à placer un idéal au sommet de l’organisation sociale et contraindre tous ses atomes à vivre de manière que l’idéal soit préservé. Ce mode n’est pas l’apanage du théoricien politique. Certes Platon, Machiavel, Marx, ont consolidé le pouvoir autoritaire des tyrans siciliens, des Médicis et des bolcheviques. Mais ce mode descendant est aussi celui que j’utilise en tant que citoyen lambda, quand je fais de mon désir un idéal indétrônable, quand je voudrais être président à la place du président. J’espère exercer la tyrannie personnelle de mon désir sur les autres, peu importe qu’il leur soit nuisible ou bénéfique.

Chevaucher le flux

La direction première de mon regard social doit être ascendante. Et cette ontologie je dois la faire remonter des profondeurs de mon être, qui peut être un bien-être ou un mal-être, indépendamment de mon compte en banque ou de la marque de mes chaussures. Le flux d’empathie qui monte des profondeurs de mon être ne s’achète pas. Ce sont des manques qui l’empêchent d’émerger. De quelles natures sont-ils ? Quels sont ceux que je pourrais combler moi-même ? Quelles nouvelles sphères pourrai-je atteindre ? Certains cercles sociaux me seront accessibles avec de la rigueur intellectuelle. C’est aussi l’intellect qui permet de modéliser ces cercles et les organiser au mieux. Mais c’est le flux d’empathie qui me permettra de les traverser tous.

J’augmente mon pouvoir réel en le collectivisant et non en l’égocentrisant.

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