Molécules humaines toutes normales
Il n’y a plus de désordres psychiques dans la société liquide. La représentation de la réalité n’ayant plus de valeur que pour soi, toutes deviennent égales. Névroses et psychoses disparaissent, parce que leur définition même s’est dissoute. Simultanément surgissent une multitude d’étiquettes psychiques nouvelles, qui servent à protéger l’individualité. Je suis un monde intégral et ce monde n’est pas comme les autres. Les vieilles étiquettes gênent quand elles sont connotées négativement. On en invente d’autres qui désignent la même chose mais deviennent neutres voire positives. L’on n’avoue pas son autisme mais volontiers son Asperger. L’hystérique a disparu au profit de la fibromyalgique. Le garçon hyperactif et mal concentré est devenu TDAH. L’on n’en a plus marre de son boulot, on est en burn-out. L’on n’est plus marqué par la guerre mais en stress post-traumatique.
L’intrication entre la physiologie et le social est particulièrement profonde pour ces nouveaux cadres. Le traitement social des désordres psychiques a complètement changé. Le statut de victime est passé de pénalisant à valorisant. Dans une société qui doit tout à ses citoyens-rois, s’identifier comme victime est le moyen le plus rapide d’élever son statut, sa visibilité. Plus facile à coup sûr que d’entreprendre une action héroïque. Les héros, talentueux, sont rares. Les victimes ? Innombrables. Qui n’a pas une déception profonde à exposer au monde ? Le statut de victime est aujourd’hui une voie de promotion royale. Elle mérite l’attention, la sécurité, travaille moins, a des droits supplémentaires, est scrupuleusement défendue.
FOMO ou mots du faux ?
La société liquide a ajouté son cortège de pathologies inédites, fondées sur l’actualité : éco-anxiété, solastalgie, hyperconnexion compulsive, FOMO (Fear of Missing Out, la peur de rater quelque chose de branché). Il existe un mélange entre actualité, médecine, tempérament, situation sociale personnelle, particulièrement dans les affections médiatisées comme le Covid long, la maladie de Lyme, les problèmes post-vaccinaux. Le staff directorial inclue à présent les doctinautes, influenceurs, chercheurs en mal de visibilité, conspirationnistes et bien sûr le malade lui-même qui préfère certaines explications à d’autres, voire refuse d’abandonner son désordre tant que ses causes mélangées ne sont pas toutes réglées.
Car l’idée même de désordre est devenue positive. Il est intéressant de se décaler de la normalité, qui asphyxie l’individu dans la société liquide. Où mène ce genre d’évasion ? À accentuer « l’anormalité » pour devenir plus apparent, plus remarquable dans l’uniformité océanique. La déviance devra même dépasser l’acceptable pour émerger quand tout le monde s’emploie à faire la même chose. Il faudra sculpter son corps et son psychisme pour en faire une oeuvre unique. Unique auprès de huit milliards de concurrents. À quelles extrémités se livrera-t-on ?
Du psy au psocial
Une deuxième conséquence dramatique du phénomène est qu’en “choisissant” une étiquette psychique identitaire il est fréquent d’ignorer une pathologie plus authentique et dangereuse. Se trouver une casquette adaptée à la perception de sa personnalité et de ses troubles n’est jamais une auto-observation fidèle, justement parce qu’elle est motivée par le désir identitaire et non l’analyse objective. Qui se désire anormal ? Original, oui, mais pas anormal. La société liquide, faite de molécules humaines insoumises, abolit l’anormalité. Il n’y a plus de cas “psy”. Aux déviants graves sont désormais offerts d’autres diagnostics plus acceptables, plus innocents, alors que la sévérité du désordre n’est bien sûr pas modifiée.
À titre d’exemple, l’association allemande pour le droit à mourir dans la dignité a recensé en 2026 au moins huit cas de personnes souffrant de Covid long et ayant déposé une demande de suicide assisté. Il est hautement probable que chez ceux-là, l’étiquette ‘Covid long’, souffrance authentique mais accompagnée à ce jour d’aucun fondement biologique, recouvre en réalité des diagnostics psychiatriques sérieux, refusés par les concernés et difficiles à attester, puisque les gens décident aujourd’hui eux-mêmes de leur normalité psychique.
Un psychiatre pour l’inconscient social ?
La Théorie des Cercles Sociaux affirme qu’il existe une conscience tout à fait réelle attachée à nos rassemblements sociaux. Elle est la fusion de nos consciences individuelles de ces cercles, rendues identiques par le postulat que nous éprouvons tous la même. Le principe de société repose sur cette approximation : tu appartiens à mon espèce donc tu éprouves les mêmes sentiments que moi ; ce qui change est seulement leur degré et les circonstances qui les éveillent. Grâce à ce postulat il existe une authentique conscience collective humaine. Mais alors, n’est-elle pas exposée elle aussi aux désordres psychiatriques, comme l’individuelle ?
Cette idée peut sembler un contresens. L’anormalité n’existe que pour des individus au sein d’un ensemble. C’est l’ensemble qui définit la norme. Comment pourrait-on parler d’anormalité pour l’ensemble lui-même ? C’est effectivement impossible pour l’Humanité entière. Déclarer l’Humanité déviante serait se prendre pour Dieu, c’est-à-dire être plutôt déviant soi-même. Par contre il est licite de déclarer une société déviante d’un cercle plus vaste qu’elle. Non pas d’un idéal, qui revient encore à faire descendre Dieu sur Terre et dans sa petite personne en particulier. C’est le déclarer d’un cercle plus englobant, cosmopolite, plus humain universel.
Cosmo-liquéfaction
Le cosmopolitisme est souvent mal compris, même de nos élites. Il n’est pas de transférer nos valeurs dites “universelles” aux autres, sans leur demander leur avis. Il est au contraire d’adopter leurs règles à eux et de les organiser avec les nôtres dans un cercle plus élevé qui est bien, cette fois, le cosmopolite. Ce n’est pas pour l’Occident démocratique d’amener les autres nations à intégrer ledit occident démocratique mais de construire avec elles un cercle planétaire. Notre société et nos valeurs ne sont pas universelles, sauf à retomber dans le travers de déification. Elles sont seulement une étape sur le chemin de l’universalité. Nous avons vu trop vite la fin de l’Histoire.
L’idée qu’une conscience sociale puisse être psychiatriquement altérée a donc du sens. Le psychiatre qui en juge doit être plus cosmopolite que la conscience à analyser. De mon île la société liquide apparaît gravement troublée. Elle est devenue incapable de s’auto-diagnostiquer car l’état liquide interdit désormais de s’arroger le droit de décréter l’anormalité pour les autres. Il ne reste plus, dans cette anarchie, que quelques indicateurs globaux pour rassembler les consciences : la situation économique, les statistiques de suicide, le nombre de naissances, les idéaux encore vraiment partagés… pas si nombreux.
Schizo-démocratie
Or que se passe-t-il si ces indicateurs sont contestés, trafiqués, personnalisés pour plaire à chacun ? Il n’y a plus de conscience globale, dans cette société malade, qui lui permette de s’auto-observer. Elle passe de la névrose à la psychose. Notre belle démocratie universelle y est presque : au bord de la schizophrénie, éclatée entre ses tendances radicales, ses citoyens repliés sur eux-mêmes, ses personnalités multiples. Et toujours en train de faire la leçon aux autres ? Mais a-t-elle encore les moyens de se la faire à elle-même ?
Le fronton républicain s’est fait taguer. On y lit désormais : « Liberté Égalité Fragmenté »
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