Surimposium et la cybernétique

Tenir le gouvernail

Surimposium, la théorie de la complexité développée sur ce site, n’est pas la première du genre. Dans le livre du même nom, le dernier chapitre est un banc d’essai des Théories du Tout, des religions à l’hypothétique équation ultime de la physique, en passant par une inépuisable procession de mystiques et de penseurs originaux, un peu fêlés?, dans laquelle je serai certainement classé par la plupart des lecteurs.

Et la cybernétique ? Son nom vient du grec kubernêtikê “l’art de gouverner”. Elle est une étape historique incontournable pour qui étudie la complexité. Mais ce n’est pas une théorie en soi, plutôt une boîte à outils pour analyser les choses sous leur angle complexe. Les principaux outils sont : la boîte noire, l’homéostat, la régulation, la rétroaction, le servomécanisme, la communication. Que traitent ces outils ? Des ensembles de données. C’est-à-dire que la cybernétique a été la première discipline à faire de l’information la substance de la réalité.

Voici une première similitude avec Surimposium, qui voit la réalité accessible comme des systèmes d’information étagés dans la dimension complexe. Ce qui apparaît comme substantiel à nos sens est la face globale de cette pile de systèmes. Un grain de sable est la face globale d’une myriade d’interconnexions entre ses atomes. L’atome lui-même est la face globale d’inter-relations quantiques. Quand je parle de réalité “accessible”, il s’agit de ce avec quoi nous pouvons entrer en relation, à n’importe quel étage d’information, grâce à nos mains, nos instruments, nos graphes neuraux qui modélisent (qui miment les autres structures d’information). Surimposium ne dit rien d’un support ultime éventuel à cette information, ne postule ni ne réfute l’existence d’autre chose que l’information.

Le moteur antinomique

La cybernétique vise à comprendre un système complexe en le modélisant. Il s’agit de représenter et si possible simplifier le système pour en trouver les éléments, paramètres, processus, hiérarchies, finalités. Le modèle est ensuite soumis au couperet de l’expérimentation, qui le conforte ou le réfute. Les erreurs apportent de nouvelles données. Le modèle s’améliore. Sa mise au point est également un processus en soi. Et c’est très important ! En général le chercheur se préoccupe des progrès de son modèle davantage que du processus de pensée qui le conçoit. L’analyse complexe demande de s’y inclure !

La deuxième similitude avec Surimposium est cette alternance entre modélisation et expérimentation, que j’appelle le moteur antinomique. D’abord la tentative de contrôle du réel, puis le rétro-contrôle, la vérification que le réel a changé comme prévu. Plus il tourne, plus ce moteur colle de plus près au réel, jusqu’à épouser parfaitement le ou les étages de complexité analysés.

Surimposium diffère sur un détail : ce qui gagne en précision n’est pas le matériel utilisé, qui suit toujours d’impavides lois physiques, mais la représentation mentale du chercheur, plus fidèle au réel. C’est le processus de pensée qui a changé ! Parler de cybernétique évoque des machines, mais c’est en fait dans la machinerie mentale que s’opèrent les transformations. Les machines sembleront totalement étrangères à ceux qui n’ont pas subi la transformation. Surimposium est une cybernétique de l’esprit.

La cybernétique a une orientation franche vers la finalité. Elle a a but précis à atteindre. L’évolution du système est commandée pour satisfaire cette finalité. Toutes ses péripéties sont corrigées pour ne pas dévier. Deux mécanismes permettent d’y parvenir : la rétro-action et la mémoire. La rétro-action est une série de petits aiguillages qui contrôlent la course du système. La mémoire stocke toutes les actions à entreprendre pour chaque écart.

Cette focalisation sur la finalité, propre à la cybernétique, n’existe pas dans Surimposium. Surimposium ne privilégie aucune orientation entre ascendance et descendance. L’ascendance est l’action spontanée des micromécanismes. Les systèmes évoluent naturellement vers un état organisé, s’il existe, parce que ce sont leurs états les plus stables, et qu’ils y restent. Ils suivent la règle thermodynamique. La descendance est l’orientation d’un observateur du système. Éventuellement il cherche à l’amener à un état précis. La finalité est propriété de l’observateur et non du système.

La cybernétique appartient à la descendance, et constitue plus précisément le regard descendant coercitif, celui qui veut s’imposer au réel, qui véhicule notre volonté d’agir sur lui. Isolément ce regard s’expose à l’échec. En effet s’il observe une section trop restreinte de la complexité, il s’escrimera en vain pour atteindre son but, même avec un modèle fiable, parce qu’il s’attaque à des processus très stables. Il n’agit pas au bon étage de complexité, ou bien ne considère pas une assez grande diversité d’états possibles du système. Quand le monde ne répond pas à notre désir, c’est que l’on s’est attaqué à l’une de ses extrémités, sans avoir remonté à ses racines. On les arrache au moment de le rempoter et l’on s’étonne qu’il ne fleurisse plus.

C’est la coopération entre descendance et ascendance qui évite l’échec. L’ascendance permet d’examiner, sans aucune intention préalable, toutes les évolutions possibles du système. Quels chemins peut suivre spontanément le réel ? Parmi ces chemins programmés en ascendance, le regard descendant peut identifier celui qui correspond à la finalité espérée. Il note les petits changements de contexte successifs qui font prendre ce chemin-là. Parvenir au but est alors agir sur le contexte en ces points.

Le résultat est bien sûr identique à la démarche cybernétique. C’est le positionnement philosophique de Surimposium qui diffère, en étant plus global, plus pertinent. Où se trouve le “programme” dorénavant ? Il n’est plus dans la tête du cybernéticien. Il est au contraire dans l’ontologie de la complexité, et notre volonté doit s’y adapter. Il s’agit d’explorer l’immense diversité des programmes complexes naturels pour parvenir à nos fins, et non de “contraindre” le réel à se plier à notre injonction mentale. L’esprit est un roseau et non un chêne. Ou plutôt il est un réseau, une grande diversité lui-même de programmes mentaux potentiels et il faut trouver dans cette bibliothèque le bon modèle.

Qui en décide ? D’où part l’intention dans ce cas ? C’est le fameux problème de l’homoncule, que la philosophie a bien du mal à résoudre. Si le cerveau est lui-même un mécanisme, qui le rétro-contrôle ? La cybernétique n’a pas apporté de réponse innovante. La plus répandue parmi nos congénères reste l’idée d’une âme, inventée par nos ancêtres pour dépasser le caractère quelque peu machinique du corps physique. La neuroscience ne fait pas mieux quand elle fait la promotion du “platisme”, l’idée que conscience et volonté sont des illusions, des épiphénomènes d’un système neural global qui reste pour l’instant une “boîte noire”. Ainsi ce type de neuroscience se réduit-elle à une simple cybernétique de l’esprit.

La conscience alpiniste

Surimposium prend là son envol. Si vous avez lu la théorie, vous comprenez à présent que chaque étage de complexité comporte sa propre finalité, son ébauche d’intention, qui est sa face globale. ‘Intention’ est un terme un peu fort pour un système de particules. Mieux vaut utiliser ‘détermination’, dans son sens opposé à ‘indétermination’. Il s’agit d’une simple propension à l’existence, qui n’enlève aucune possibilité d’évolution du système. Cette détermination a dans Surimposium une définition mathématique, ce qui n’est pas négligeable dans un univers qui nous semble fait d’information. La face globale du système est la configuration (déterministe) de toutes les probabilités des états possibles du système (indéterministe).

Nous avons ici une entité, le niveau complexe, dotée à la fois d’une face indéterminée (sa constitution) et d’une face déterminée (sa globalité). Exactement ce dont nous avons besoin pour passer de la physique quantique à la classique, mais aussi de n’importe quelle discipline à une autre, quand la première s’intéresse à la constitution des éléments de la seconde. Nous avons un fil conducteur pour suivre le cheminement de la réalité, pour bondir sur des substances retrouvées, la substance étant redéfinie comme la face globale des systèmes.

Comment s’élever jusqu’aux intentions conscientes, si sophistiquées, en partant d’une fruste détermination à exister ? Cela devient facile, avec cette approche. Il suffit d’agréger des critères toujours plus variés et complexes à cette propension à l’existence. Plus complexes ? Oui, la complexité se nourrit d’elle-même. Elle n’oublie rien de sa constitution. Une face globale ne remplace pas sa face constitutive. Elle s’y surimpose. Dans l’impression consciente se surimpose l’immense pile d’inter-relations depuis les excitations quantiques jusqu’aux graphes neuraux, chacun d’eux constituant un étage de complexité, et il s’en additionne beaucoup dans le cerveau.

L’impression finale en conscience est ce curieux mélange de fusion et de pointillisme. La conscience est fusionnelle et simultanément une collection de concepts. Du continu et du discontinu indissociable. La conscience surfe sa pile de complexité. Mais pourquoi telle ou telle intention surgissent-elles en son sein ?

Il n’est pas nécessaire d’entamer une psychanalyse pour comprendre qu’elles ne naissent pas là. Heureusement pour nous, l’espace conscient est un système d’interactions entre fonctions mentales, et l’une d’elles consiste à s’auto-observer. La conscience assiste ainsi à son propre fonctionnement. Quand son observateur intégré est efficace, elle comprend que ses intentions sont des pulsions mises en forme par l’écheveau neural sous-jacent, auquel elle n’a pas accès directement. Les étages de complexité sont en indépendance relative, sinon le système serait chaotique.

La conscience n’est qu’un rétro-contrôle, pas un contrôle, et une liberté nouvelle émerge de ce constat. La liberté n’a rien d’une notion absolue. Elle est au contraire fractionnaire, épaissie par chaque nouvel étage de complexité formé dans le cerveau, depuis ses balbutiements à la naissance. La liberté auquel nous donnons son sens idéal s’acquiert en fait en prenant conscience de ses limitations.

Et l’intention ? Elle ne peut tomber du ciel. Elle monte au contraire de  cet échafaudage neural sous-jacent, émerge en conscience, en compagnie de ses concurrentes, et le contexte met l’une d’elles en lumière. Grâce à l’auto-observation, nous pouvons manipuler le contexte et donc favoriser l’une de nos propres intentions face aux autres. La liberté n’est qu’un rétro-contrôle, mais ce rétro-contrôle n’a jamais fini de grimper.

La société cybernétique

L’histoire de la cybernétique est aussi courte que flamboyante. C’est un projet transdisciplinaire démarré dans les années 40 par les plus grands spécialistes de l’époque, dont le fondateur Norbert Wiener et John von Newmann, qui s’est poursuivi par dix conférences Macy jusqu’en 1953. Puis tout s’est arrêté. La cybernétique n’avait pas réponse à tout. Trop machiniste ? De grands biologistes comme Jacques Monod et François Jacob se sont posés la question de son application à la biologie moléculaire. Était-elle “cybernétisable” ? Pas vraiment, bien que cette approche ait ultérieurement fait concevoir les réseaux de neurones artificiels.

Notez aussi la belle séquelle de Bernard Calvino : Cybernétique et régulations physiologiques, paru en 2025, explore la physiologie humaine par cette approche synthétique plutôt que par la classique collection de chapitres dédiés à chaque organe. Un must pour l’étudiant, le chercheur et le médecin en exercice.

Cependant la principale explication de l’étiolement de la cybernétique, après le succès, est ailleurs. On ne crée pas une nouvelle discipline aussi facilement, sans antécédents, ni cadre académique et champ d’application précis. C’est le handicap que rencontre l’étude de la complexité. Elle n’a pas forcément de débouché pratique. Mais comment se fait-il que l’on puisse l’éluder aussi facilement, si elle représente une dimension vitale de la réalité et de la connaissance interdisciplinaire ?

Des cybernéticiens qui s’ignorent

La réalité en est la cause par son essence même. Elle respecte ses chemins d’organisation avec une fidélité tellement sûre qu’il n’est pas nécessaire d’en faire une carte générale. Elle est scrupuleusement inféodée à ses lois, si on les a correctement comprises. Un point de départ mène toujours au même point d’arrivée, à condition d’avoir le bon chaînon. Aucun besoin d’un “modèle du tout”. La connaissance fragmentaire fonctionne. Une petite poussée sur la réalité et elle prend le chemin prévu. Pas besoin de la reconstruire à partir de ses particules fondamentales.

Le moteur antinomique fonctionne très bien sur de petites distances dans la dimension complexe. Vous identifiez un système d’éléments, testez votre modèle par l’expérimentation, continuez à faire tourner le moteur pour affiner le modèle. Le résultat est au bout. La réalité se charge de tout. Vous n’êtes propriétaire que des ajustements réalisés dans votre esprit, compartimenté dans sa discipline. Inutile de se préoccuper du reste de la complexité.

Mais si vous avez bien compris mes explications, vous réalisez que c’est votre esprit qui est la machine cybernétique, qui a tâtonné pour s’ajuster au bon modèle. De petits “nudges” ont transformé vos graphes neuraux pour que l’observateur conscient se satisfasse du comportement de la réalité. L’action coïncide avec l’intention. Vous n’avez pas reprogrammé un mécanisme, mais bien l’intimité même de votre esprit. Nous sommes tous des cybernéticiens sans le savoir. Cela ne vaudrait-il pas la peine de s’y intéresser ?

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Cybernétique et régulations physiologiques, Bernard Calvino, 2025 EDP Sciences

1 réflexion au sujet de « Surimposium et la cybernétique »

  1. Article qui répond à la question : Pourquoi la science n’a pas besoin de “Théorie du Tout”

    La science se passe fort bien de théorie générale de la réalité. Les penseurs qui s’y sont essayés ont reçu peu d’audience et encore moins de célébrité. Les plus connus restent les grands classiques comme Aristote alors que la science de l’époque était balbutiante. Or les progrès faramineux des sciences matérielles n’ont pas produit de meilleure théorie synthétique, qui servirait de référence pour “tout”, dont les affaires humaines en particulier. Chaque discipline continue ses avancées indépendamment. Comment produisent-elles des applications pratiques sans rien connaître de la réalité “en soi” ? Elles ne s’appuient pas sur un savoir global mais sur la réalité elle-même, se contentant d’utiliser des parties pour en cornaquer d’autres, sans besoin de savoir ce qui agit exactement, tant que la réalité répond au modèle.

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