Quelles sont les limites de l’attention ?

Dans les filets de l’attention

À force de traquer tous les vols d’attention, on perd de vue les limites qu’elle nous impose. Pourquoi n’est-il pas toujours bon d’être attentif ? Vous avez déjà sans doute en tête quelques raisons. En voici une peu courante mais particulièrement fondamentale : notre attention fausse la réalité en la figeant alors qu’elle est toujours en mouvement.

On accuse l’attention d’être prompte à s’égarer mais pourtant elle est par définition exactement le contraire. Il n’y a pas d’attention sans un sujet qu’elle immobilise. L’attention peut s’évanouir mais pas s’égarer. Ce n’est pas un outil que l’esprit aurait dans la poche, en attente de le dégainer. Oublions définitivement cette histoire d’homoncule armé de ses fonctions mentales. L’attention est la coordination consciente, éphémère, de ces fonctions.

Figer l’être pour le connaître

Nous avons besoin d’immobiliser un sujet pour le décrypter, le catégoriser, le transformer. Imaginez que mon attention, face à une casserole d’eau bouillante, soit en train de suivre fidèlement l’évolution agitée du liquide plutôt que se fixer sur l’image globale de l’objet. Elle ne saurait quoi faire du liquide ou brûlerait gravement ma main si elle m’incitait à le saisir directement. L’attention fige donc la scène. L’eau peut s’agiter autant qu’elle veut. Elle fait toujours partie de “la casserole d’eau bouillante”, concept définitif et attaché mentalement à ses dangers.

« L’immobilité est plus claire que la mobilité », déclare le regard descendant, porteur de l’attention. « Je ne pourrais rien voir si le monde ne s’arrêtait pas », continue-t-il. Et il a raison ! Sans ces pauses, aucun savoir ne pourrait être construit. Le regard ascendant, celui des perceptions, épouse les processus, les éprouve tels qu’ils se meuvent perpétuellement, mais il ne les “connaît” pas. Connaître implique quelque chose qui se décale du sujet, qui n’est pas le sujet. Le regard ascendant valide la connaissance du regard descendant.

Un piaf génial

La durée des pauses effectuées par l’attention diffère d’un individu à l’autre, et varie bien plus incroyablement encore d’une espèce à l’autre. Les parents s’alarment quand l’attention de leur enfant ne tient pas plus de 30 secondes, mais celle d’un oisillon est de l’ordre de la microseconde. Maman Oiseau et papa Oiseau devraient sans tarder conduire leur rejeton à une consultation spécialisée.

S’ils parvenaient à allonger la durée d’attention du jeune piaf à 30 secondes, nul doute qu’il deviendrait le plus grand savant de leur espèce —à condition d’être nourri à l’oeil. C’est comme si un humain pouvait concentrer son attention sur un seul problème des mois d’affilée, sans se dissiper et sans se fatiguer le moindre instant. Il en sortirait probablement des avancées étonnantes. C’est d’ailleurs ce que nous constatons avec les IAs.

L’attention segmente la dynamique

Ne faisons donc pas le procès de l’attention. Au contraire, nous ne serons jamais juges assez sévères du vol d’attention, même en ayant lu l’article précédent. Parce que l’homoncule n’existe pas. Parce qu’il n’y a rien au-dessus de l’attention qui peut évaluer la perte entre sa force au temps t1 et sa force au temps t2. Seules des représentations extérieures sonnent l’alarme.

Néanmoins nous ne devons pas laisser l’attention occulter la dynamique du monde. Le regard descendant ne doit pas effacer l’ascendant. Régulièrement un philosophe vante la fluidité du monde quand les savants le dépeignent trop déterminé, puis un autre vient critiquer le chaos microprocessuel quand les mêmes savants oublient d’inclure au monde nos esprits déterminés. Depuis Héraclite et Parménide, on est mobiliste ou fixiste (héraclitéen ou éléate pour les érudits).

Le fleuve et la sphère

Comment peut-on être l’un ou l’autre en vérité ? Tant Héraclite que Parménide semblent avoir oublié quelque chose, n’est-ce pas ? On est mobiliste ou fixiste seulement parce qu’il semble impossible d’être les deux à la fois. Et pourtant c’est bien ce qu’il faut être. La bonne question devient alors : Comment peut-on être mobiliste et fixiste en même temps ?

Je ne vais pas reprendre ici la solution abondamment détaillée sur ce blog. J’insisterai plutôt sur le fait qu’il est rigoureusement impossible d’être purement héraclitéen ou purement éléate. Examinons en premier la métaphore la plus célèbre d’Héraclite à propos de l’existence : « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». L’eau n’est plus la même. Le baigneur a vieilli. Héraclite voit le changement comme seule constante. Mais la métaphore utilise néanmoins un fleuve unique, et non plusieurs. De même “on” désigne un baigneur, et non des personnes différentes.

La métaphore met en avant l’aspect mobile des choses et renvoie leur fixité à l’arrière-plan. Elle ne peut se passer d’un des aspects. L’image inverse chez Parménide est celle de la sphère. Elle est d’une immobilité parfaite, d’une plénitude et d’une stabilité absolue. Aujourd’hui nous savons qu’il n’existe pas de telle sphère dans la réalité. Peu importe. Platon, dans sa tentative de concilier Héraclite  et Parménide, sépara les objets parfaits du monde des idéaux et leurs pâles reflets changeants dans la réalité. Attribuant la primauté aux idéaux parfaits et éternels, faisant de la réalité une copie mouvante et imparfaite, Platon restait plutôt du côté de Parménide. Mais il ne pouvait pas non plus éliminer l’aspect dynamique des choses au profit de l’immobilisme.

Parménidéen et héraclitéen, une alternance

Il n’est pas nécessaire de croire au monde des idéaux pour garder du Parménide dans l’existence. Ceux-ci sont bien présents sur Terre, sous forme des catégories utilisées par nos réseaux neuraux. C’est notre attention, son besoin de fixité, qui a créé ces repères éternels. Une chaise reste une chaise, que celui qui la regarde soit jeune ou vieux, que sa peinture soit fraîche ou écaillée.

L’attention est parménidéenne. Elle accumule, affine, et complexifie les catégories. La distraction est héraclitéenne. Elle oblige l’esprit à laisser entrer davantage de perceptions, à sortir de sa représentation unique, idéalisée. L’esprit efficace laisse agir ce moteur alternatif. Ce qui veut dire : ne pas être constamment attentif.

Au final notre attention ne peut jamais être complètement volée puisqu’il existe naturellement des moments où il faut s’en débarrasser. Ne crions pas systématiquement Au voleur ! Il faut plutôt s’inquiéter du vol quand, cette attention, nous en avons vraiment besoin. Et avant tout déclarer le voleur pour ce qu’il est. Comment émettre une plainte si nous le réinvitons tous les jours à la maison ? N’est-ce pas ce qui se passe avec nos assistants numériques ?

*

Laisser un commentaire