Taille et complexité
Pourquoi une poussière constituée de 10 milliards de milliards d’atomes est-il un système simple et un cerveau constitué de 100 milliards de neurones un système complexe ? Le système cent millions de fois plus grand ne devrait-il pas être le plus complexe ? Non, et la raison semble facile à donner. On peut sans se tromper faire l’approximation que tous les atomes sont exactement semblables, tandis qu’il n’existe pas deux neurones similaires, malgré leur apparence voisine.
Mais cette réponse reste superficielle, plate. Supposons que nous reportions toutes les relations des atomes sur un plan de travail et celles des neurones sur un autre. Sur les deux plans nous verrons un réseau de relations dense, mais numériquement très supérieur pour les atomes, qui répondent pourtant à un modèle simple. Alors comment la dissemblance neurale crée-t-elle de la complexité ?
Serait-ce que les neurones ont des propriétés bien plus nombreuses en raison de leur diversité ? Pas du tout. Même si le fonctionnement intrinsèque des neurones est lui-même complexe, leurs relations reposent sur une propriété majeure : la capacité à envoyer des trains de stimuli électrochimiques. En comparaison les atomes présentent des propriétés plus variées, liaisons électriques fortes, faibles, agitation thermique, sensibilité aux rayonnements, et même la gravité, malgré son insignifiance à cette échelle. Certaines forces influencent tous les atomes mais diffèrent en chaque endroit et ont une gradation continue, c’est-à-dire passent par un éventail quasi infini de valeurs locales.
Les neurones n’interagissent qu’avec ceux auxquels ils sont connectés et le nombre de valeurs qu’ils échangent est bien plus limité, puisqu’il s’agit de trains d’impulsions discontinues. Nous pouvons dire que la variété d’informations parvenant à l’atome est largement supérieure à celle du neurone. En épousant la vision de Leibnitz et avec un brin de poésie : un atome reflète l’univers entier ! Le neurone lui, ne fait qu’écouter les ragots de ses voisins, télégraphiés en morse. Comment le niveau de leur conversation parvient-il à s’élever autant ?
Changeons de dimension
Il faut abandonner là notre plan de travail, un cadre bête à deux dimensions, et entrer dans la dimension complexe. L’élévation complexe n’a rien d’une simple verticalité spatiale. Il s’agit d’espaces empilés. Pensez plutôt à un multivers, où les univers ont une certaine indépendance mais ne peuvent exister les uns sans les autres. Lequel est le “vrai” ? Celui qui résulte de leur intrication. Chaque espace, dans la complexité, a ainsi deux faces : sa face constitutive, à l’indépendance avérée, et sa face globale, fusionnée à l’espace qui le surmonte, dont elle constitue les éléments.
C’est ici que les neurones acquièrent bien davantage de personnalité que les atomes. Les atomes sont le siège d’un si grand nombre d’informations continues et variées qu’ils apparaissent globalement semblables. On peut aisément faire l’approximation que leurs propriétés, reflet de cette face globale, sont les mêmes. Tandis que les neurones reçoivent des informations discrètes, parcellaires, en provenance de correspondants particuliers. Malgré qu’ils se contentent de recevoir des décharges, leur face globale s’anime d’une mimique très personnelle selon les congénères qui les ont envoyées. Et cette mimique ils l’affichent à leur tour par les excitations retournées.
Lorsque le cerveau démarre dans la vie, la conversation des neurones est générale. Tous ont créé de multiples prolongements vers les autres. Tout le monde est interconnecté. La personnalité infantile des neurones, noyée dans cette société homogène, n’est pas très marquée. Mais chacun reçoit des informations légèrement différentes des autres. Il va s’intéresser surtout aux motifs identifiables et répétés. Comment fait-il ? Il renforce naturellement ses contacts qui reçoivent régulièrement des informations, élimine les connexions passives. Il fonctionne comme un internaute dans un réseau social, attentif aux nouvelles stimulantes, les répercutant, indifférent aux infos ennuyeuses. Ou est-ce l’internaute qui fonctionne comme ses neurones ? Nous en discuterons dans un autre article.
En se débridant de certains liens et en renforçant les autres, le neurone se crée un groupe “d’amis” particuliers. Le processus s’observe dans le cerveau du nourrisson et s’appelle l’élagage dendritique. Les groupes s’appellent les graphes neuraux. Chaque neurone occupe une position particulière dans le groupe. Leaders, suiveurs, simples spectateurs. Bien qu’ils aient la même apparence, les neurones ont ainsi un poids spécifique dans le graphe. Les poids lourds sont plus représentatifs auprès des autres groupes.
Une représentation ? Qu’avons-nous là ? Oui, il s’agit d’une nouvelle itération de face globale accolée à une face constitutive. Le graphe est un espace inséré dans la dimension complexe. Ses neurones les plus représentatifs deviennent les éléments de graphes supérieurs, et l’étagement se poursuit ainsi à des élévations impressionnantes, variables selon les cerveaux.
Cette élévation est ce que nous nommons “intelligence”. Elle dépend du nombre et de la variété des informations à traiter. Plus elles renferment de critères pour les différencier, plus les neurones sont incités à élever leur pile de complexité pour agréger ces critères. La complexité est fondamentalement une recherche d’équilibre. La face globale finale est toujours une synthèse, et pour parvenir à l’être entièrement, il faut qu’il n’y plus rien d’autre qu’elle-même au sommet. Si le monde change, une autre synthèse vient la concurrencer. Un nouveau système se forme. Le moteur complexe redémarre.
Mieux informé en privé qu’en public
Le plus important à retenir de cet exposé est que la complexité ne croît pas d’avoir accès à toutes les informations disponibles, comme c’est le cas pour les atomes, mais au contraire à une information privée, comme s’échangent les neurones. Qu’apporte-t-elle de plus, en fait, cette complexité ? Au lieu de mélanger ensemble les informations en leur attribuant le même poids, elle attribue à chacune une pertinence particulière dans chaque contexte. Elle spécialise l’information, la faisant passer de l’état brut à l’aspect qualitatif. L’information brute est celle théorisée par Shannon : est information tout ce qui change l’état d’un système. Pas très personnalisée, n’est-ce pas ? L’information qualitative est celle correspondant à notre définition classique : ce sont les nouvelles des journaux, les savoirs qui nous permettent de mieux comprendre les choses.
L’information de Shannon est la “brique”, et la complexité élève les murs de brique pour donner une architecture particulière à l’édifice. C’est la tâche dont se chargent les réseaux neuraux, de manière incroyablement efficace, jusqu’à rendre cette architecture capable de s’analyser elle-même : la conscience de soi.
Là encore, nous comprenons pourquoi avoir accès à toutes les informations, par les réseaux sociaux, ne rend pas plus intelligent. Les données ne sont pas mieux organisées pour autant. Au contraire, le temps perdu à survoler ce flux inépuisable d’info brute détourne l’attention du tissage mental, de l’intégration des données qui élève l’intelligence de leur représentation. Heureusement nos contemporains sont sauvés par deux facultés humaines qui soutiennent remarquablement la complexité :
Le sommeil
La première faculté est le sommeil. Le tissage mental est en majeure partie nocturne, inconscient, automatique. Chaque matin nous réveille un peu différent, d’une manière trop subtile pour en avoir conscience, mais nous savons bien que notre psychisme a profondément évolué depuis l’enfance, davantage que la plus détaillée des cartes d’identité. Au réveil notre complexité a pu s’accroître ou s’effilocher. L’âge intervient beaucoup, mais aussi l’alimentation diurne du cerveau en données. La complexité grimpe quand il existe de nouvelles infos à intégrer et des questions inhabituelles à régler.
Paradoxalement c’est la conscience diurne qui peut gêner les progrès de complexité, quand elle s’attarde trop sur des tâches courantes, confie le comportement à des habitudes, est enfermée dans des addictions, des discours éternellement répétés, bref joue le rôle d’un PDG s’assurant que toutes les fonctions mentales sont à leur poste et s’exécutent sans heurt. La journée se déroulera exactement comme la précédente. Non seulement il n’y aura aucun gain de complexité nocturne mais l’on en perdra sur les représentations mentales inutilisées dans cette vie répétitive. Le cerveau fonctionne comme un ensemble de muscles. Ses fonctions se maintiennent et se renforcent de leur emploi renouvelé, sinon elles s’étiolent. La répétition outrancière d’une activité poussent les autres dans l’oubli. S’ébaudir devant la société du spectacle, jamais en mal de nouveautés, peut devenir aussi monotone qu’un travail à l’usine.
Pendant le sommeil, cette conscience facile à séduire, qui dilapide son attention et manque souvent d’auto-observation, part dans l’espace profond. Pas pour y rêver. Elle s’absente, tout simplement. Ses réseaux sont défaits. L’immense graphe constituant son espace de travail, réparti à travers tout le cerveau, se débranche. Les fonctions reprennent leur indépendance. C’est l’inconscient qui rêve. Sans moyen de se réaliser. Heureusement ! Car il invente n’importe quoi, dont les scénarios les plus catastrophiques. Combien de fois avons-nous été ravis que la conscience enfin réveillée vienne nous tirer d’un mauvais pas ! Nous avons pourtant besoin de ces erreurs, de ces alternatives à la réalité invraisemblables et désastreuses, pour trouver le bon chemin. Nos gestes, puis nos espoirs, et enfin notre destin, s’améliorent. Parce qu’ils ont gagné en complexité. Ils dominent le réel de plus haut… sans l’avoir quitté.
Le mimétisme
La deuxième faculté humaine qui protège la complexité est le mimétisme. Nul besoin d’organiser soi-même ce tumulte d’informations parfois tellement dense et inhabituel qu’on n’y comprend rien. Avec de la chance, une synthèse adéquate l’accompagne, et nous n’avons plus qu’à l’absorber. Mais attention à l’excès de flemme ! La synthèse sans sa structure ne vaut rien. Si elle est prise en défaut, nous serons incapables de l’adapter. Elle ne nous appartient pas. Nous restons prisonniers des erreurs des autres.
C’est le problème rencontré avec les influenceurs sur les réseaux. Certains sont des éducateurs. Ils livrent moins le savoir digéré que la méthode pour le reconstruire par soi-même. Philosophie complètement opposée à celle du gourou, qui vous demande d’ingurgiter sa croyance en bloc avec quelques sucreries mentales pour vous la rendre agréable. L’éducateur est un vrai collectiviste derrière l’ego affirmé, tandis que le gourou est un vrai narcisse derrière la sollicitude affichée. Ne vous trompez pas de profil ! Un peu de maquillage et ils se ressemblent terriblement.
Vacciner contre la bêtise
L’effet sur notre complexité mentale est tout aussi inversé. L’éducateur la renforce, le gourou la fige et la délite, parce qu’il n’y a plus d’autre manière de penser. L’un des sujets qui permet le mieux de différencier ces personnages est la vaccination. D’un côté vous avez les éducateurs qui discutent sainement de la politique vaccinale, et vous en découvrez honnêtement les avantages et inconvénients. De l’autre vous avez les gourous antivax, dont les fidèles se sont mis à haïr le mot même de ‘vaccin’. Ceux-là, soyez-en sûrs, ont bien peu de chance de créer le moindre progrès scientifique. Leur moteur complexe s’est immobilisé.
Nous avons heureusement un large éventail d’éducateurs qui redressent la barre et nous gouvernent un peu mieux dans l’océan des réseaux. J’en ai fait partie avec le site Rhumatologie en Pratique, qui date de l’aube de l’internet éducatif, n’a pas reçu de mise à jour depuis vingt ans et pourtant n’a pas réellement été concurrencé. Les IAs font-elles partie de ces éducateurs ? Oui si elles sont supervisées.
C’est une page tournée. Me voici à présent spécialisé dans la rééducation de la complexité 😉 Vous venez de terminer vos premiers exercices. Alors, comment vous sentez-vous ? Plus altier ou plus embrouillé ? Quand c’est brouillon, reprenez tout au début. Mais soufflez un peu. L’ascension est ardue. Et ne dépasserez-vous pas mon sommet, sur votre propre pic de complexité ?…
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